NSENGIYUMVA CYIZA Prosper
LE RWANDA après 1991 :
vers une crise généralisée du
développement
RWANDA: LA
DESINTEGRATION D'UN ETAT OU D'UN PEUPLE
Contribution
à la mise au clair du drame rwandais d'avril 1994
Janvier 1999
… Ce n’est ni sur les
collines du Rwanda ou du Burundi ni dans l’indifférence de beaucoup de gens
qu’il faut chercher les causes premières et les plus déterminantes de ce
conflit, mais plutôt dans les grands centres économiques et financiers de notre
planète ainsi que dans l’ambition de quelques uns (Juan Carrero Saralegui, Fondation S’Olivar, Majorque, Espagne).
Présentation
Depuis plus de 30 ans de recouvrement de son indépendance en 1962, le
Rwanda s’est lancé dans un combat de développement à travers lequel plusieurs
obstacles ont été heurtés. Dans la mesure du possible, ils ont pu être évités.
Il s’agit entre autres des contraintes physiques de son territoire, des contraintes
économiques (peu de ressources naturelles), des contraintes géographiques
(enclavement), des contraintes démographiques, etc. Depuis 1990, à ces
obstacles s’est ajouté la contrainte de
la guerre. L’un des mobiles de cette guerre trouve sa source dans la lutte pour
le pouvoir des différentes composantes de la société rwandaise et plus
particulièrement des deux plus grandes
ethnies : les bahutu et les batutsi. Lancée par les inyenzi-inkotanyi en 1990,
cette guerre a complètement détruit le Rwanda en 1994. Face à cette
conjoncture, que pourra être l’avenir de ce pays ?
Des milliers de vies humaines (toutes les ethnies
confondues) ont trouvé la mort dans cette tragédie. Suite à la victoire des
inyenzi-inkotanyi en juillet 1994, plusieurs hutu ont pris le chemin de l’exil.
Ils vivaient dans des camps sous la bienveillance de la communauté
internationale. La minorité politico-militaire tutsi au pouvoir à Kigali va les
y chasser en octobre 1996. C'est le retour forcé et massif au pays des réfugiés
hutu. Dans cette errance obligée et sans fin*,
plusieurs milliers de hutu, surtout des femmes et des enfants vont y laisser
leurs vies. C'est ce que les médias vont appeler "génocide par la faim et
les maladies". Tous ces hutu rentrés au pays ont fait l'objet de tri et de
disparitions nocturnes. Les autres ont été purement et simplement emprisonnés.
La majorité de ceux qui étaient restés à l’intérieur du pays vivait dans un
dénuement presque total. La plupart des biens matériels avaient été détruits
sinon pillés. Les cultures industrielles, qui constituaient plus de 80 % des
recettes en devises, avaient été délaissées. L’économie nationale, qui repose
essentiellement sur l’agriculture fut
étouffée. L'inflation battit son record. Bref, le coût de la vie devint presque
insupportable pour la majorité de la population.
A la question de la paupérisation généralisée
de la population, aussi bien à la campagne qu’en ville, se greffent les
problèmes de la santé et de l’éducation. En effet, avec une conjoncture économique
qui était défavorable à l’évolution souhaitée de ces secteurs avant même la
guerre, que peut-on dire de leur développement après la guerre ? Malgré
l’attention portée au domaine du développement avant la guerre des
inyenzi-inkotanyi (plusieurs projets de développement particulièrement ruraux),
la moitié de la population restait toujours analphabète. Ce pourcentage a
visiblement augmenté après la guerre. Il en était de même pour le domaine de la
santé où malgré la quantité des infrastructures qui semblait être suffisante,
l’équipement en matériel et en personnel médical laissait encore à
désirer. Selon les experts des Nations
Unies**, la brièveté de la vie des ruandais,
qui est l'un des critères principaux révélateurs de la pauvreté humaine, s'est
énormément accentuée après la guerre.
Sans aucun progrès dans le domaine social (intellectuel),
il sera difficile d’arriver aux autres performances et transformations
sociétaires. C’est tout le développement du pays qui est en jeu. Les pertes en
ressources humaines ont été nombreuses (morts ou réfugiés) et tous les secteurs
de la vie nationale ont été affectés. Pire encore, la victoire de la diaspora
tutsi s’est accompagnée d’une insécurité généralisée dans tout le pays. Le peu
de ressources encore disponibles ainsi que les aides étaient et restent
principalement orientées vers l’achat des armes. Cette préoccupation d’un pays
naturellement pauvre et qui à peine allait sortir de la guerre ne peut en aucun
cas satisfaire aux exigences de son développement.
TABLE
DES MATIERES
INTRODUCTION.........................................................................................................
I. Aperçu général sur le Rwanda..............................................................
II. Evolution de la situation socio-politique..................................
- Génocide des
tutsi et/ou des hutu : interprétation malsaine des faits
III. La problématique générale du développement avant et
après la guerre d’octobre 1990.....................................................................................................
a) Le
mouvement migratoire ruandais et la
guerre des inyenzi-inkotanyi........................
2.4
Efforts de développement annihilés par la guerre du FPR........................................
a) Les travaux communautaires de développement - UMUGANDA.............................
c) Le
développement du Rwanda et le surarmement.....................................................
- Le mensonge et la désinformation..............................................................................
b) Problème de
développement ruandais face à l’agriculture et à l’alimentation..............
- La corruption dans la haute sphère
politique de la 2nde République..............................
c)Efforts
de développement en matière d’éducation et de santé.....................................
-Etat général de l’éducation au Rwanda.......................................................................
- Importance de la scolarisation dans
le développement du Rwanda..............................
- Situation en matière de santé.....................................................................................
2.6
Dynamique de croissance/développement urbain..................................................
2. 7 Le
problème ruandais face à d’autres pays africains de même crise......................
- Les USA
et leur projet hégémonique dans la région des Grands Lacs.......................
IV. Conséquences de la guerre
imposée au Rwanda par des
inyenzi-inkotanyi
Depuis octobre 1990, le Rwanda a été en état de guerre
qui a complètement paralysé tous les secteurs de son économie. Cette guerre a
décimé des milliers de vies humaines. Dans les zones des combats des
préfectures de Ruhengeri et Byumba, plusieurs civils hutu dont les enfants ont
été froidement abattus par le FPR* et des
femmes enceintes éventrées. Les déplacés de guerre de ces deux préfectures sont
même arrivés à Kigali. La barbarie la plus inhumaine dans cette sale guerre a
commencée le 6 avril 1994 avec l'assassinat du président Habyarimana. Hormis le
flot des déplacés à l’intérieur du pays qui s'est intensifié, plusieurs
personnes ont quitté les leurs et leurs biens pour s'exiler principalement dans
les pays voisins.
Entre temps les biens immobiliers et mobiliers qu’ils avaient laissés ont été saisis. Ils
ont été occupé par les anciens réfugiés tutsi venus d’Ouganda et du Burundi
ainsi que par les étrangers (surtout les ougandais) qui avaient combattu de leur
côté. L’occupation des biens des hutu aussi bien à la campagne qu’en milieu
urbain s’est avéré un problème délicat pour la rentrée des anciens
propriétaires. Ce problème d’occupation gratuite des biens d'autrui, qui s’est
accompagné d’une insécurité grandissante, empêchait les propriétaires de
rentrer sans garantie de sécurité. Cette situation était réellement
préoccupante, car la rentrée massive des réfugiés hutu laissait supposer que
les squatters tutsi, qui normalement ne disposaient pas d’autres biens au
Rwanda, allaient être obligés d’évacuer les logements et autres biens saisis.
Ils allaient ainsi devenir des sans abri alors qu'ils venaient de gagner la
guerre. Cela ne s'est pas passé ainsi, puisque la remise des biens s'est
effectuée selon la gentillesse des individus (occupants), cas par cas. Malgré
la victoire des tutsi et de leurs alliés sur les hutu, leur terreur à
l’intérieur du pays ne s’arrêta jamais. Vingt deux mois après cette victoire,
on comptait déjà plus de 100.000 hutu[1]
tués dans la clandestinité.
Dans les villes, cette situation fut parti culière étant
donné que presque toute la population civile avait fui les combats. Les villes
désertées furent vite occupées par le vainqueur tutsi. Après la prise de la
capitale en juillet 1994, on pouvait facilement affirmer que sa population, qui
avait été dénombrée à 250.000 habitants en 1991, dépassait de loin les 300.000
habitants. Cette situation a été aggravée par le fait que les nouveaux venus
tutsi ont été attiré par des immenses infrastructures mises en place par des efforts inouïs des hutu depuis 33 ans
d'indépendance. Même si les autorités FPR semblaient**
inciter leurs membres à investir dans le secteur du bâtiment, ce sont les ONG
étrangers qui ont fait le grand du boulot, surtout à la campagne. La guerre
avait annihilé les espoirs de plusieurs investisseurs étrangers.
A ce problème de logement s’est ajouté celui de
l’insécurité qui régnait dans tout le pays, spécialement dans le milieu rural.
Signalons qu’une partie importante des agriculteurs s'était réfugiée à
l’extérieur du pays. Il était plus que jamais nécessaire de faire revenir les
gens dans leurs terroirs si on voulait réellement construire le pays. Ceci est
assez important puisque toute l’économie du pays a été toujours basée sur
l’activité agricole et comme partout ailleurs, c’est la campagne qui
approvisionne la ville en ce qui concerne les produits alimentaires.
Malheureusement, le retour de la population, qui était forcé, s'est fait avec
beaucoup de victimes.
Son retour a été forcé en 1996 soit par les pays hôtes
(Tanzanie), soit par des attaques meurtrières des camps par le FPR (guerre au
Zaïre). Sans toutefois présager sur le sort inquiétant qui attendait plusieurs
d'entre eux, il fallait leur trouver des logements. Leurs maisons et leurs
autres biens étaient occupés par les tutsi vainqueurs. Le problème de la
propriété privée (foncière et non foncière) était devenu insoluble. Il fallait
également arriver à satisfaire les besoins grandissants dans les autres
secteurs tel que l’éducation, la santé, l’environnement, etc.
Ainsi, une question se pose: quels sont les effets de
cette guerre sur le développement du Rwanda? Ceci demande d’examiner
l’évolution des différents secteurs de développement socio-économiques et
culturels du pays avant et après la guerre afin de dégager leurs principales
tendances. Plusieurs acteurs étaient appelés à contribuer à la reconstruction
d’après-guerre, le plus concerné étant bien entendu le gouvernement FPR. Notre
travail va surtout se consacrer sur l’analyse : population-développement, ce
qui va se refléter nécessairement sur l'état environnemental de tout le pays.
Le travail consistera donc en un essai d’éclaircissements
des situations de développement du Rwanda et essayera de donner son point de
vue sur la façon dont il perçoit l’avenir de ce pays. C’est pourquoi nous nous
proposons de faire un aperçu sur les secteurs de: population et développement
avant la guerre afin de pouvoir situer l’avenir du pays après la guerre.
L’évolution de la situation socio-politique du pays depuis le pouvoir féodal
ainsi que le rôle des pays voisins dans l’accueil des rwandais vont également
être abordés. Il va également examiner
la situation de développement aussi bien en milieu urbain qu’à la
campagne et dans ces deux cas, les effets probables du nouveau peuplement de la
population tutsi sur l’occupation de l’espace national et le développement du
Rwanda vont être mis en exergue. Il est toutefois à noter que la non
disponibilité des données sous le régime FPR constitue un grand handicap pour ce
travail.
Le Rwanda est un pays de l’Afrique centrale avec 26.338
kilomètres carrés. Sa population était chiffrée à 7.150.000 habitants en 1991.
Avec une densité brute de 271 habitants au kilomètre carré, le pays était le
plus densément peuplé du continent africain. Le taux d’accroissement naturel en
1991 était de l’ordre de 3,1 % par an avec une fécondité élevée de plus 8
enfants par femme en moyenne. Ce taux qui était parmi les plus élevés du monde
avait même tendance à s’accélérer suite à la baisse de la mortalité surtout
infantile. Par ailleurs, ses ressources sont assez limitées, ce qui classe le
Rwanda parmi les pays les plus pauvres du monde.
Avant l'arrivée du colonisateur blanc, le Rwanda était
divisé en plusieurs dizaines de régions ou principautés (cfr. carte, Annexe 3).
Malheureusement, le colonisateur n'a pas suivi ces entités régionales pour
renforcer son administration. Cela se faisait dans le but de désorganiser les
structures de la population indigène. Pourtant, même actuellement, les gens
continuent de porter les noms de leurs régions. C'est ainsi que par exemple,
les gens du MULERA, BUSHIRU, BUGOYI, BUGANZA, NDUGA, RUKIGA, etc., continuent
de s'appeler respectivement ABALERA, ABASHIRU, ABAGOYI, ABAGANZA, ABANYENDUGA,
ABAKIGA. Ces deux derniers noms sont plus intéressants, car ils ont pu dépasser
les frontières géographiques de leurs régions respectives et catégoriser tous
les rwandais en deux groupes régionalistes. Ainsi, les habitants des
préfectures de GISENYI, RUHENGERI et BYUMBA se sont vus attribuer le nom
d'ABAKIGA et le reste du pays le nom d'ABANYENDUGA. Pourtant, quand on suit de
près ces appellations, on remarque que la région originale de NDUGA (D sur la
carte) s'étend seulement sur les parties des communes de Tambwe, Ntongwe,
Mugina, Nyamabuye et Musambira. Quant à la région de RUKIGA (o sur la carte),
elle est située sur les communes de Tumba et Cyungo. On voit donc que les
rwandais qui se sont appropriés le nom de ABAKIGA ou ABANYENDUGA ne le sont
réellement pas. Les vrais bakiga se trouvent sur une petite partie de la
préfecture de BYUMBA et les vrais banyenduga sur une partie de la préfecture de
Gitarama. Ces noms sont donc apparentés à des régions bien précises. Ce sont des
personnalités animées de mauvaise volonté qui les ont récupérés à des fins
politiques introduisant ainsi le fléau du régionalisme dans le pays. C'est
ainsi qu'en 1973, avec le putsch des militaires qui voulaient le pouvoir, le
terme de "Nduga élargi" est entré dans les annales du peuple pour
signifier toutes les préfectures Rwanda,
hormis GISENYI, RUHENGERI et BYUMBA. Le pays était donc divisé en deux régions
seulement, le NORD (Abakiga) et le SUD (Abanyenduga).
Quant à la répartition géoethnique de la population
rwandaise, il est à remarquer que le NORD du pays, hormis la région du Mutara
qui était habitée par une population importante des hima (tutsi), le reste
était pratiquement habité par des hutu jusqu'en 1994. Sûrement qu'on trouvait
quelques tutsi ici et là (ex. des Bagogwe), mais la région est connue comme un
bastion des hutu. Le reste du pays était peuplé par une population ethniquement
hétérogène. C'est probablement la raison pour laquelle la résidence principale
des derniers rois (ibwami) se trouvaient à NYANZA (NYABISINDU). Il est à
remarquer que le roi (mwami) avait plusieurs résidences secondaires dans tout
le pays.
La révolte hutu contre l'exploitation du régime
monarchique tutsi est ainsi partie de cette région hétérogène. Précisément, c'est
la région de MARANGARA qui a été le berceau de la révolte hutu en 1959.
Ensuite, elle s'est propagée dans la région de NDIZA, transmettant le message
révolutionnaire dans le NORD et dans tout le reste du pays. Précisons que le
pays compte trois ethnies: les bahutu, les batutsi et les batwa. Ce sont les
deux premiers qui sont toujours en lutte pour le siège du pouvoir.
D’après le recensement général de la population et de
l’habitat (RGPH) de 1991, trois ethnies cohabitaient au Rwanda. Les BAHUTU
étaient environ 90 % de toute la population, les BATUTSI - environ 10 % et les
BATWA - environ 1 %.
Tableau n° 2

Source: République
Rwandaise, Recensement Général de la Population et de l’Habitat, Kigali, 1991
Selon l’historiographie rwandaise, ce sont les BATWA
(twa) qui auraient peuplé les premiers les forêts du Rwanda. Ils vivaient alors
de la chasse et de la cueillette. Les BAHUTU (hutu), d’origine bantou, seraient
venus en second lieu vers le 7e S. av. Jésus Christ. Agriculteurs, ils
défrichèrent presque tout le pays. Ils se déplaçaient au fur et à mesure que la
fertilité du sol était menacée dans la partie occupée. Ce sont les BATUTSI
(tutsi) qui seraient venus en dernier lieu au 16e Siècle. Pasteurs-nomades
d’origine nilotique, ils migraient avec leurs troupeaux de vaches à la
recherche de nouveaux pâturages.
L’organisation des BAHUTU sur le territoire se
caractérisait par un regroupement autour de la famille (lignage) et les terres
agricoles s’élargissaient au fur et à mesure que le besoin se faisait sentir
étant entendu que la pression démographique n’était pas un problème à cette
époque. Cette organisation avait pour conséquence la formation de territoires
plus ou moins élargis, parfois même grands, assimilables à des unités
administrativement indépendantes, avec à la tête des chefs hutu qui à la longue
furent considérés comme des rois sacrés bantou du Rwanda (ABAHINZA avec leurs
royaumes). Contrairement au roi tutsi dont le pouvoir était totalement absolu,
leur pouvoir était limité par la coutume[2].
Le système socio-politique des BATUTSI étant mieux hiérarchisé, ils vont
parvenir à déstructurer le système des BAHUTU et à les assujettir en leur imposant
un système féodal basé sur le clientélisme pastoral et foncier[3].
Du point de vue de la science et de la
technologie, ils n’ont rien fait progresser. Cette version des faits a toujours
été celle de la cour royale et de la noblesse jusqu’au moment de la chute de
leur pouvoir en 1959.
Le système de
pouvoir féodal va perdurer au moins pendant trois siècles . Il sera même
renforcé à l’arrivée du colonisateur puisque celui-ci va s’appuyer sur
l’administration locale en place afin de pouvoir tout dominer (administration
indirecte). Heureusement, cette pénétration étrangère va peu à peu désacraliser
et fonctionnariser la royauté. Elle va progressivement permettre à toutes les
ethnies du pays d’accéder à l’évangélisation et à la scolarisation. Cette ouverture
de la majorité alors opprimée au monde extérieur sera déterminant dans
l’évolution socio-politique du pays. La royauté sera alors renversée par la
révolution sociale de 1959.
La Révolution Sociale de 1959 va permettre aux BAHUTU de
prendre le pouvoir. Bon nombre de BATUTSI, surtout l’élite administrative qui
ne voulait aucune concession, va quitter le pays pour s’installer dans les pays
voisins. C’est cette élite (communément connue sous le nom d'INYENZI) qui, à
plusieurs reprises va tenter de reprendre le pouvoir par la force quelques
années après l’indépendance en menant des incursions à partir des pays voisins.
Devant cette volonté de reprendre le pouvoir par la force, toute tentative en
vue de leur de rapatriement fut un échec malgré de nombreux appels des
autorités en faveur de leur rentrée au pays. Un département ministériel chargé
de la question des réfugiés avait été formé à cet effet.
Tout cela a fait, même quelques années après
l’indépendance (1962), que le tutsi est resté dans l’imaginaire de plusieurs
hutu comme un oppresseur d’autrefois et un oppresseur potentiel de demain. Il a
été longtemps connu comme un envahisseur
qui avait pu finalement dominer les autochtones (twa et hutu). Cela s'est
démontré et répété dans cette dernière décennie du vingtième siècle. C’est
d’ailleurs la raison pour laquelle, depuis la révolution sociale de 1959, son
intégration semblait se faire comme celle de tous les autres étrangers. La
phrase du Comité National du Parti MDR
PARMEHUTU en 1960 (parti du mouvement pour l’émancipation hutu: parti
majoritaire après le renversement de la monarchie) est assez éloquent: « Le
Rwanda est le pays des Bahutu (Bantou) et de tous ceux blancs ou noirs, tutsi,
européens ou d’autres provenances, qui se débarrasseront des visées
féodo-colonialistes »[4].
Parlant du MDR Parmehutu, il faut insister sur le fait
que c'est ce parti politique qui a conduit le Rwanda à l'indépendance.
Brièvement, son grand leader Grégoire Kayibanda et ses compagnons de lutte
avaient pu regrouper les hutu dans des
organisations catholiques de type MOC (mouvement ouvrier chrétien). Cela aura
d'ailleurs une grande connotation sur le futur parti politique. A l'instar du
MOC, Kayibanda avait crée le PARMEHUTU(parti du mouvement pour l'émancipation
hutu). C'était donc un mouvement constitué essentiellement de paysans. Ces
paysans n'étaient autres que des hutu et donc des serviteurs opprimés. Avec
l'évolution des événements politiques, on a ajouté le sigle MDR afin de
clarifier la politique du parti (Mouvement Démocratique Républicain). Le
PARMEHUTU devint ainsi MDR PARMEHUTU. On voit ainsi que derrière ce nom, il ne
se cache rien de terrifiant comme certains irresponsables tutsi veulent le
faire croire. Le mouvement était né à la suite de l'existence des organisations
chrétiennes (MOC). Ces organisations étaient à majorité formées par des hutu
opprimés. C'est pourquoi leur émancipation était plus que jamais nécessaire. On
peut même ajouter que le pas franchi dans cette émancipation a été anéanti par
le FPR. Le parti MDR PARMEHUTU a été donc fondé dans des conditions sociales
bien précises que l’histoire devra bien respecter.
Les premiers leaders de la jeune République, dont la
majorité venait des régions du centre et du sud du pays, vont commettre des
erreurs politiques qui leur seront fatales. La première erreur parmi tant
d'autres date dès la naissance de la jeune république. En effet, l'une des
défaillances majeures en matière de démocratie fut que les partis politiques
fondés en 1959 vont se voir étouffés en douce. Bien sûr, c'étaient des petits
partis politiques face au MDR Parmehutu, mais il fallait les laisser évoluer
librement. Ces autres partis politiques qui avaient vu le jour étaient:
APROSOMA (Association pour la Promotion Sociale de la Masse), RADER
(Rassemblement Démocratique Rwandais), UNAR (Union Nationale Rwandaise) et
RADETWA (Rassemblement Démocratique des Twa). Le MDR resta ainsi seul sur
l'échiquier politique et le pluralisme politique céda la place au monopartisme.
L'autre défaillance qui est apparue vers la fin du régime est la volonté
d’accaparer seuls le pouvoir politique au détriment des autres régions*. Cela va entraîner le pays vers un
régionalisme à outrance. En 1973, la tactique ethnisante va être employée par
quelques officiers de l’armée pour renverser le régime du premier Président
démocratiquement élu. Cela faisait suite aux troubles ethniques qui avaient
secoué le Burundi où l'armée tutsi était entrain d'exterminer les hutu. Plus de
250.000 hutu burundais ont été massacrés en 1972. La chute de la première
république rwandaise va malheureusement s'accompagner par un esprit
régionaliste sans précédent. Les soldats des deux préfectures du nord du Rwanda
(Gisenyi et Ruhengeri), véritables artistes de ce putsch, seront caractérisés par
une politique régionaliste accentuée. Le problème régional "RUKIGA -
NDUGA" venait de naître presque officiellement.
Le virus ethnique, activé ainsi au Rwanda par les malheureux événements du Burundi, va semer les troubles qui coûteront
la vie à certains batutsi en 1973. Malgré que les officiers putschistes
rwandais étaient les principaux agents de transmission de ce virus, ils s’en
sont savamment servi pour expliquer le bien fondé de leur coup d'état. Ils
étaient évidemment appuyé par quelques puissances impérialistes occidentales
qui voulaient renverser le régime. C’est ainsi que ces soldats-putcthistes
annoncèrent officiellement au peuple rwandais qu’ils se devaient de mettre fin
au désordre qui régnait dans le pays. En faisant aujourd'hui une analyse
historique des faits, on se rend compte que ce sont ces mêmes officiers hutu,
qui dans les années quatre vingt, vont faire des tentatives de renverser le
régime qu'ils avaient eux-mêmes mis au pouvoir et qui avait renforcé les
clivages ethniques et régionales (régime de Habyarimana). Ce sont toujours ces
mêmes officiers hutu qui reviendront dans la rébellion armée tutsi, cette
fois-ci du côté FPR en 1990. Après l'attentat mortel du président Habyarimana,
qui a conduit à la victoire militaire du FPR en 1994, les hutu seront utilisés
comme des marionnettes servant à cacher l'omniprésence des tutsi dans tous les
plus hauts postes du pays et à cautionner leurs sales actions devant la
communauté internationale. Le chef de cette bande des officiers hutu, le
Colonel Alexis Kanyarengwe, pourtant réputé être de caractère anti-tutsi*, avait été même placé à la tête de leur
organisation militaire, actuellement considérée comme politique (le FPR). A
l'instar de ce vieux colonel des FAR (Forces Armées Rwandaises), les hutu dans
l'administration publique ont purement et simplement été utilisé pour servir
les intérêts du FPR après sa victoire en 1994 et non des intérêts du pays.
C'était le sauve-qui-peut pour la plupart d'entre eux.
Concernant la Révolution Sociale de 1959, il faut donner
quelques précisions. En 1957, l’élite hutu avait publié un document
révolutionnaire et historique qui mettait en cause les relations
politico-sociales entre les hutu et le pouvoir tutsi. C’est le Manifeste
des Bahutu[5]. Le
pouvoir tutsi alors en place essaya de réprimer l’opposition hutu en éliminant
physiquement son élite. En 1959, plusieurs partis politiques vont voir le jour.
C’est suite à cette situation que la grande masse paysanne hutu, avec à sa tête
des leaders hutu et quelques tutsi, va se soulever. Les hutu vont réclamer
leurs droits, ce qui ne va pas être obtenu sans heurts. Dans ce climat de
tensions sociales, plusieurs hutu vont être massacrés. La réaction défensive des
hutu ne tarda pas et fut musclée. C'est le début de la Révolution de 1959. Dans
la suite, le pouvoir de domination des tutsi sur les hutu sera anéanti. Malgré
que le colon avait fort longtemps favorisé et soutenu la minorité tutsi au
pouvoir, il va maintenant faire volte-face. Cette révolution sera donc
finalement appuyée par les autorités coloniales ainsi que par l’Eglise
Catholique. Ce revirement brusque et positif en faveur de la grande masse
paysanne opprimée leur vaudra, surtout après la victoire du FPR en 1994, des
critiques de toutes pièces de la part des tutsi. C'est ainsi que pendant et
après la guerre qui a conduit à la défaite des hutu en 1994, l'Eglise
Catholique Rwandaise va payer un lourd tribut. Tous les évêques hutu ainsi que
plusieurs prêtres et soeurs vont être purement et simplement éliminés.
Dans les années 1990, avec à la tête certains
intellectuels de la diaspora rwandaise tutsi auxquels se sont joints quelques
occidentaux dont les plus acharnés sont des africanistes de l’école tiers-mondiste
française (Cathérine Coquery-Vidrovitch, J. P. Chrétien, etc.) a été forgé la
théorie selon laquelle les bahutu, les batutsi et les batwa forment une seule
ethnie. Ils auraient alors vécu depuis longtemps dans une harmonie totale [6].
Ce serait la Révolution Sociale de 1959 qui aurait mis la poudre au feu et
divisée les rwandais sur le plan ethnique, division qui serait également le
chef d’oeuvre du colonisateur. Pourtant, les tenants de cette thèse ne montrent
pas ce que le tutsi, qui régnait en maître absolu sur tout le pays, a fait pour
contrer cette division du colon qui, selon toute vraisemblance, avait beaucoup
de chances d’échouer, étant donné qu’il y avait déjà plus de quatre siècles
d’intimité entre les hutu et les tutsi [7]!
Selon toujours ce nouveau courant, leur distinction ne trouverait son fondement
que dans les mécanismes internes de stratification et de différenciation
sociale. C’est ainsi qu’ils avancent que les différences morphologiques et
culturelles propres aux tutsi et aux hutu seraient davantage le résultat d’une
spécialisation économique et donc susceptible d’évoluer...
Sans toutefois
vouloir affirmer que les hutu et les tutsi ne peuvent pas vivre en harmonie, ce
qui est par ailleurs idéal et souhaitable, nous pensons que construire un pays
sur une base de réalités historiques fausses est contre le développement de ce
pays. Ici, nous considérons "développement comme étant un processus
historico-systémique de longue période, construit sur des faits économiques,
culturels, institutionnels, administratifs, ..., constamment en évolution"[8].
J.M.V. Higiro[9]
cite quelques faits culturels qui démontrent clairement la non harmonie
historique entre les hutu et les tutsi:
a) l'emblème royal,
caractérisé par le tambour "KALINGA" était orné d'organes génitaux
des roitelets et autres leaders hutu*
massacrés justement parce qu'ils étaient des hutu ou qu'ils luttaient pour la
cause hutu.
b) la culture rwandaise
est riche en proverbes. Ces proverbes expriment bien les relations qui lient
les rwandais dans leur vie quotidienne.
Voici quelques exemples:
- Utuma abahutu atuma benshi (Qui veut
confier une mission à des hutu doit en envoyer plusieurs, autrement dit le hutu
est oublieux);
- Umuhutu ntashimwa kabili (Le hutu,
on ne le félicite pas deux fois: le hutu est versatile);
- Inkunguzi y'umuhutu yivuga mu batutsi
(Le hutu marqué par le sort déclame ses hauts faits parmi les tutsi: c'est
s'attirer des malheurs que de provoquer un plus puissant que soi);
- Umututsi umuvura amaso akayagukanulira
(Le tutsi, tu lui soignes les yeux et il te fixe d'un regard méprisant: la
reconnaissance n'est pas une qualité du tutsi);
- Umututsi umusembereza mu kirambi akagutera
ku bulili (Le tutsi, tu lui offres l'hospitalité et il te déloges du
lit);
- Umututsi umuvura amenyo ejo akayaguhekenyera
(Le tutsi, tu lui soignes les dents et le lendemain, il en grince en ton
sujet);
- Umutwa ararengwa agatwika ikigega
(Le twa devient opulent et il incendie son grenier: les twa sont
particulièrement imprévoyants); ...
Cette richesse traditionnelle de la culture rwandaise
nous montre clairement que pour mieux connaître un rwandais et plus
particulièrement un umututsi (tutsi), il faut être rôdé dans sa culture.
D'ailleurs, c'est l'une des raisons qui a fait que la nouvelle génération des
hutu a perdu la bataille devant les tutsi. En effet, les jeunes hutu ont pensé qu'ils pouvaient mieux composer avec
les tutsi qu'avec certains hutu malhonnêtes. C'est ainsi que lors de l'attaque des
inkotanyi en 1990, un certain soutien même de la part des partis politiques a
été sans faille. C'est justement à cause de la méconnaissance de leur
partenaire que ces jeunes hutu, appelés à tort et à travers "les
modérés" se sont fait surprendre. Peu de temps après avoir travaillé avec
le FPR et remarqué la réalité, la majorité d'entre eux a trouvé le chemin de
l'exil. La meilleure connaissance d'un umututsi et vice versa du côté tutsi
envers le muhutu aidera certainement ces deux communautés à vivre ensemble.
Selon toujours les mêmes faiseurs de la nouvelle
historiographie du pays, «dans le Rwanda d’avant l’ère coloniale, ressortaient
trois groupes socio-économiques, à savoir: les tutsi majoritairement éleveurs
du bétail, les hutu agriculteurs et les twa qui vivaient de la chasse et de la
cueillette. Les frontières entre ces groupes auraient été flexibles. Il
suffisait à un hutu ou twa d’augmenter l’effectif de son cheptel pour devenir
tutsi». Le raisonnement inverse serait-il aussi vrai?
Comment alors peut-on objectivement comprendre cette
situation? Dans toute société, la langue (expression orale) évolue avec la vie
quotidienne des populations. Au Rwanda, comme les tutsi étaient les seules
maîtres du pays et que leur richesse s’évaluait en troupeaux de vaches, les
hutu et les twa aspiraient à avoir beaucoup de vaches (être riche comme les
autres). Cela a été d’ailleurs remarquable après la révolution de 1959 où les
hutu ont voulu remplacer les grands éleveurs tutsi. Avec la pression
démographique, les pâturages sont vite devenus insuffisants ce qui
entraîna la diminution de l’effectif du bétail par individu et le gros
bétail fut concurrencé par le petit bétail qui ne demande pas beaucoup
d’espaces. Ainsi, dans le langage courant*
, et cela même avant la révolution de 1959, un hutu qui arrivait à avoir
plusieurs vaches était dit couramment qu’il était devenu tutsi (riche). C’est
cette expression que la nouvelle école sur l’ethnisme au Rwanda essaie
d’exploiter non sans arrière-pensée. Il en est de même pour le terme «IMFURA »
terme qui correspond à "noble" en français. Avant et même après la
révolution sociale de 1959, il était devenu normal d’appeler un hutu «IMFURA ou
noble» selon que celui-ci maîtrisait parfaitement la manière de se comporter
des nobles, qui ne pouvaient être que des tutsi.
Pourtant, quand on va sur le terrain, on remarque que la
réalité des faits a toujours été et est actuellement telle qu’aucun hutu n’est
jamais devenu tutsi ou twa et inversement, malgré la situation économique
susceptible d’évoluer dans les deux sens. Notons que seul le mwami (roi)
pouvait ennoblir ou déchoir ses sujets. Un des rares cas qu’on connaît est
celui du twa BUSYETI qui donna son nom à son célèbre tribu: ABASYETI et donc
les tutsi d’origine twa. Suite à l'ascension économique et sociale des rwandais
due essentiellement à l'influence coloniale et à la suppression de
l'institution du servage pastoral (ubuhake), certains hutu soi-disant évolués
ont renié leur ethnie pour rejoindre l'ethnie des tutsi. Malgré ce revirement,
cela ne les mettait pas complètement hors des brimades et du mépris auxquels
les condamnait leur origine. Ce choix montre à suffisance le degré de
frustration des hutu dû aux discriminations ethniques. Il ressort ainsi que la
dualité hutu-tutsi-twa résulte de trois ethnies bien distinctes, mais
susceptibles bien que difficilement sinon rarement, à l'infiltration de l'une
par l'autre.
Hormis que cette théorie contredit la réalité
traditionnelle toujours véhiculée par la monarchie depuis des siècles, les
tenants de ces idées semblent vouloir embrouiller expressément la vraisemblance
historique. En effet, suite aux revendications de plus en plus grandissantes
d’égalité et de fraternité entre les bahutu et les batutsi en 1958, les grands
chefs de la cour royale avaient vivement réagi avec un document officiel
affirmant sans ambiguïté qu’il n’y avait aucun lien entre eux et que les seules
relations possibles étaient basées sur le servage*. Ce document illustre bien les
relations qui se sont tissées au fur du temps entre les deux ethnies. Précisons
qu’à l'arrivée au Rwanda des allemands vers 1894, ceux-ci ont trouvé une
minorité ethnique qui dominait le pays. Ils n'ont pas touché à ce système. La
tutelle belge, à son tour, a conforté la position privilégiée des tutsi.
Contrairement à ce nouveau courant de certains tutsi de la diaspora rwandaise,
le statut de "domination et d'exploitation" de la majorité par une
minorité n'est pas une invention ni des allemands, ni des belges, mais ce
système avait fondé ses racines sur la répression et le servage de la majorité
hutu par une minorité tutsi après que cette dernière ait éliminé les rois
sacrés hutu (ABAHINZA). Cette rupture des idées entre les générations des
batutsi d’hier et d’aujourd’hui ne serait-elle pas fondée sur un opportunisme
stratégique s’inscrivant dans la logique de la guerre ethnique imposée au
Rwanda depuis 1990?
N’étant pas ethnologue, je ne peux pas prétendre détenir
la clé de la vérité objective sur cette question. Pourtant, afin d'éviter de se
laisser influencer par un esprit partisan et pour laisser le champ ouvert aux
hommes scientifiques dans leur recherche, nous pensons qu’il faut donner au
lecteur le droit de faire un choix conscient et raisonné entre ces deux propos.
Il est toutefois utile de remarquer que pour les rwandais, et cela depuis
longtemps, l’identité sociale n’a jamais été l'objet d'aucune ambiguïté.
Normalement, les personnes d'une même colline, d’une même cellule administratif
ou secteur se connaissaient et savaient quelle strate sociale, actuellement appelé
UBWOKO, à laquelle chacun faisait partie (hutu, tutsi ou twa). Quand les
historiens étrangers ont commencé à écrire sur le pays, ils n’ont pas pu
trouver dans leur langue le mot qui traduisait exactement ce terme. Ainsi
plusieurs auteurs étrangers ont assimilé ce concept d’UBWOKO à ethnie, race,
tribu, caste ou classe, ce qui a créé une ambiguïté totale dans la définition
et la compréhension de « tutsi, hutu et twa ». L’administration
coloniale a récupéré le mot ethnie pour désigner ubwoko et c’est ainsi que « UBWOKO » se traduit à
tort ou à raison par « ethnie ».
Malgré cette identité d'UBWOKO qui a caractérisée les
rwandais et qui s’est toujours accompagnée par une exploitation d’un groupe
social par un autre avant la révolution sociale de 1959, les limites de
séparation identitaires (ethnique), du moins pour les rwandais qui se
trouvaient à l’intérieur du pays avant la guerre de 1990, étaient devenues de
moins en moins visibles. Erny P.[10]
nous fait remarquer pertinemment qu’avant la guerre imposée au Rwanda par le
Front Patriotique (FPR), on pouvait difficilement parler d’ethnies différentes
au Rwanda, si on se référait à la définition de "l’ethnie comme étant un
groupe de même culture et de même langue". Il y avait eu effectivement une
intégration presque totale. Du point de vue économique, plusieurs hutu étaient
devenus plus riches que des tutsi mais il y avait aussi des tutsi qui étaient
parvenu à s'enrichir. D'ailleurs, avant la guerre de 1990, les mariages
inter-ethniques étaient devenus si fréquents qu’il était difficile de
distinguer un hutu et un tutsi dans certaines régions du pays (le sud et le
centre). Il semble de plus en plus évident que c’est la guerre des
inyenzi-inkotanyi qui est à la base de tout le drame rwandais.
Il est utile de dire un mot sur les clans au Rwanda. Du
temps monarchique, on en comptait plus d'une dizaine. Actuellement, ils ont peu
à peu perdu leur valeur parmi la population tellement que les jeunes ne s'y
retrouvent pas. Au Rwanda, le clan était considéré comme une organisation
supra-familiale qui regroupait tutsi, hutu et twa au sein d'une même parenté
supra-ethnique à caractère mystique. Chaque clan avait son totem. Les clans les
plus répandus au Rwanda étaient: les BANYIGINYA
(représentés par les familles des Bahindiro, des Bagunga, des Bashambo, des
Batsobe, des Bakobwa, des Benemunyiga, des Baryinyonza, des Baka et des
Banana), les BEGA (représentés par
des Bakagara, des Bakongori, des Bakiza et des Bahanya), les BASINGA représentés par des Bacumbi,
les BAZIGABA représentés par des
Barenzi, les BACYABA représentés par
les Babogo et les BAGESERA. Tous les
rwandais se classaient ainsi, pêle mêle en ces clans. Deux personnes ayant le
même totem (animal) ne pouvaient pas se marier. Selon la légende, seul avait
échappé à la règle le clan royal dont le premier roi munyiginya avait épousé sa
sœur, avec laquelle il était tombé du ciel. Le fait que tutsi, hutu et twa
appartennaient au même clan sous entendait qu'ils étaient censés être frères et
donc avoir un ancêtre commun. Cette stratagème permettait au tutsi de faire
croire au hutu et twa qu'ils avaient une parenté commune ce qui assurait au
tutsi la fidelité de ces derniers sans aucun autre engagement en contre-partie.
Depuis la victoire des tutsi en 1994, les idéologues du FPR sont revenus sur
cette stratégie. Ils font croire que tous les rwandais, hutu, tutsi et twa sont
issus du même ancêtre. C'est ainsi que certains dignitaires hutu du régime FPR
se réclament issus des mêmes clans que les responsables tutsi du FPR et donc se
font passer aussi pour des tutsi. Pourvu que ça dure!
Des critiques virulentes continuent de venir de ces
historiens occidentaux qui se croient plus professionnels que leurs aînés,
étant donné qu'ils ont fait des études universitaires en histoire et qu'ils
exercent dans ce métier. Ils mettent en cause tous les travaux d'histoire faits
antérieurement sur le Rwanda, dont ceux du célèbre Abbé Alexis Kagame. Ils
arrivent même à qualifier l'histoire du Rwanda de pseudo-histoire[11].
Bref, ils reprochent à ces travaux de ne pas être faits par des historiens de
métier avec un diplôme universitaire reconnu en histoire, d'un manque de
critique, d'avoir accepté comme véridique les données relatives à la tradition
de la dynastie des Banyiginya, d'avoir appliqué la notion de race aux catégories sociales hutu, tutsi et twa,
....
Certes, la science a évolué pendant ces dernières
décennies et la clarté de certaines données historiques peut être donnée avec
plus de précision. Dans le cas du Rwanda où la tradition orale constituait la
seule source d'information jusqu'au début du 20e siècle, il serait
scientifiquement malhonnête de dire que les travaux faits par les divers
intellectuels rwandais et étrangers n'ont rien de scientifique. Il faut
reconnaître qu'ils ont servi de matières premières pour les études postérieures
dont les critiques faites par ces mêmes historiens dits de carrière. Par
ailleurs, le manque de documents de confrontation pour certains faits
historiques poussent ces historiens à les considérer comme des hypothèses à
confirmer. Remarquons que ce manque de documents n'est imputable à personne. Le
problème qui se pose est de savoir si, finalement, cette nouvelle génération
d'historiens aura ces documents. Et, en
attendant, veulent-ils que l'histoire du Rwanda ne se limite que seulement à
leurs recherches et que les données qu'ils ne sont pas à même ni de confirmer
ni d'infirmer soient rejetées? Aucun rwandais ne connaissait mieux la
généalogie des Banyiginya que les concernés eux-mêmes. Pour ces "experts
du Rwanda", c'est une méconnaissance des réalités rwandaises qui conduit à
leur malhonnêteté intellectuelle en mettant en doute les travaux antérieurs.
Les rwandais qui ont eu à donner des IBISEKURU (généalogie) avant leurs
mariages savent combien cet exercice est dur et qu'une personne étrangère à
votre lignée ne peut pas s'en sortir mieux que vous (référence faite aux
informateurs cités par Vidal). On peut surtout se demander pourquoi un
intellectuel comme Vidal qui apparemment s'est intéressé au Rwanda depuis
longtemps, a attendu la mort de Kagame et la diffusion de la nouvelle
historiographie rwandaise par le FPR pour donner ses critiques. Contrairement à
ce qu'elle affirme que, "..., les historiens ne sont au service d'aucune
cause particulière"[12],
la prise de position de ses confrères du CNRS (J. P. Chrétien, ...) dans le
conflit rwandais laisse planer un doute sur le sérieux et la véracité des
écrits de ces intellectuels. Force est de constater que ces derniers temps, les
travaux sur le Rwanda de ce groupuscule d'experts sont confectionnés
malheureusement avec passion. Par ailleurs, qualifier l'histoire du Rwanda de
pseudo-histoire atteste un certain négativisme méprisant de Vidal envers le
peuple rwandais. Cela revient à dire que le pays n'a pratiquement pas
d'histoire. Ce raisonnement, qui vient pourtant d'un homme scientifique, n'a
rien de dialectique. Le fait qu'un corps chimique n'a pas été encore découvert
n'explique pas forcément qu'il n'existait pas ou qu'il n'existe pas. Plutôt que
d'insinuer que le Rwanda n'a pas d'histoire, il serait judicieux de dire que
son histoire est mal connue. En effet,
l'histoire écrite du Rwanda date dès la fin du dix-neuvième siècle. On peut
donc affirmer, si on ne considère que l'histoire ne se limite qu'à
l'écrit, que son histoire est plutôt
jeune.
Concernant les relations précoloniales entre hutu et
tutsi (les batwa sont oubliés), C. VIDAL, dans son article[13]
écrit: "Dans toutes les régions du Rwanda, les traditions généalogiques
précisent que les premiers ancêtres de la lignée (situés en règle générale six
générations avant celles d'informateurs nés vers 1900) ont défriché (kwica
umugogo) la terre où vivent leurs descendants. Ces derniers se déclarent sans
ambiguïté descendants d'ancêtres hutu ou bien d'ancêtres tutsi". Tout en
étant pas historien de formation comme le veut Vidal, ce passage m'interpelle
toutefois à ceci: "Dans toutes les régions du Rwanda, ...". On
aimerait savoir ces régions puisque le peuplement du Rwanda ne s'est pas fait
ni en même temps, ni par une même population. Est-ce que les divers mouvements
de migrations ont été pris en compte? Par ailleurs, le raisonnement
objectif de cette dame qui recoupe
d'ailleurs les anciens écrits, montre que "les hutu et les tutsi habitent
le Rwanda il y a bien longtemps et que hutu et tutsi n'est pas l'invention de
qui que ce soit". Par contre; Vidal affirme, à tort ou à raison, qu'à
partir de 1725, hutu et tutsi se sont sédentarisé ensemble mais reconnaît ne
pas savoir ni d'où venaient-ils, ni que faisaient-ils avant, ni dans quel
conditions, ....
En admettant que
ces recherches permettent de situer le problème hutu-tutsi à partir de
1725, est-ce-que cela voudrait dire qu'avant cette date les hutu, les tutsi et
les twa n'habitaient pas au Rwanda? Non, puisqu'elle écrit elle-même que
"à partir de cette date, les populations qui vivaient au Rwanda ont cessé
de pratiquer une agriculture et un élevage itinérants". Ces populations ne
peuvent donc qu'être hutu, tutsi et twa. Si cela est juste, pourquoi ont-ils
cessé cette pratique? Rien n'est dit à ce propos. Tout cela a été confectionné
pour contrarier la version selon laquelle les agriculteurs seraient arrivés les
premiers et les pasteurs tutsi en second lieu. A la lumière de ce qui est dit
plus haut, il serait mieux de recommander à certains chercheurs du CNRS de ne
pas anticiper les affirmations hâtives. Les hutu, les tutsi et les twa
pouvaient bien se sédentariser à la même époque tout en étant arrivés au Rwanda
à des époques différentes, avec des origines et des modes de travail
différents.
Depuis le 5 juillet 1973, date du putsch militaire qui a
mis les assoiffés du pouvoir au trône, le Rwanda a été plongé dans une dictature
militaire pourtant soutenue sans réserve par les pays qui se croient
démocratiques. Afin de pouvoir gouverner seuls, l'ordre militaire fut élargi
aux civils. La liberté céda la place à la terreur. Plusieurs anciens
politiciens du sud du pays furent massacrés, mais il n'y eut aucune réaction de
la part de ceux qui gouvernent le monde (les grandes puissances occidentales),
particulièrement de l'ancienne puissance coloniale: la Belgique. Curieusement,
même certains intellectuels rwandais témoins de ces massacres n'osent pas
actuellement dévoiler la réalité. Ceci est d'autant plus inquiétant que
certains soi-disants spécialistes occidentaux du Rwanda continuent de traiter
de dictateur le premier président de la République - Kayibanda. Pourtant, c'est
le président le plus démocrate que le pays ait jamais connu.
Au lieu d'affronter avec lucidité l'un des grands
problèmes du pays - le problème
socio-ethnique, le nouveau régime militaire opta de le camoufler. C'est ainsi
que, manifester à haute voix que quelqu'un était d'origine tutsi était pris par
le pouvoir Habyarimana comme une insulte, une atteinte à la dignité humaine et
à la paix nationale. Effectivement, c'est dans cette paix camouflée que le
noyau dur au pouvoir a pu profiter et faire tout ce qu'il voulait. Le problème
hutu-tutsi fut ainsi anesthésié au profit non pas des intérêts généraux du
pays, mais de la classe pillante au pouvoir. Il en sera de même du problème
régional (problème entre le Nord et le Sud: ABAKIGA vs ABANYENDUGA), pourtant
qui avait été à la base du coup d'état militaire de 1973 et dont l'acuité
allait malheureusement en grandissant. Le pouvoir Habyarimana saura
malicieusement exploiter tout cela au profit de ses intérêts propres. Ainsi, si
les rwandais veulent d'une façon durable vivre en paix, ces deux problèmes à
savoir le problème "hutu-tutsi" et le problème "kiga-nduga"
devront être traités sans passion dans une conférence nationale.
La deuxième
République ainsi née ne va pas suivre et améliorer la politique de ses prédécesseurs
afin de résoudre le problème des réfugiés. Il est à noter que la première
République a toujours invité les réfugiés à rentrer, ce que les réfugiés tutsi
jugeaient insuffisant. La raison avancée par les autorités de la seconde
république comme principale obstacle au retour des réfugiés fut que le pays
était surpeuplé. Cette situation va causer le mécontentement des réfugiés
surtout que dans quelques pays d’accueil comme l’Ouganda, les autorités ne
furent pas toujours favorables à leur hébergement.
C’est le cas du
régime du dictateur ougandais Amin qui va expulser les réfugiés rwandais dans
les années 1980 et que la deuxième république ne pourra pas accueillir comme
des ressortissants rwandais à part entière. Sous les conseils même de la
communauté internationale (les puissances occidentales) qui avait une vision
malthusienne du problème démographique
rwandais, ces réfugiés vont être bon gré mal gré rapatriés en Ouganda.
C’est vraisemblablement à partir de ce moment que le problème des réfugiés
rwandais est devenu assez délicat.
Ayant trouvé un renfort du président ougandais Museveni
(ex-maquisard) à côté duquel ils avaient combattu dans le maquis pour conquérir
le pouvoir à Kampala, ils vont lancer une
nouvelle attaque contre le Rwanda en octobre 1990. Cette guerre, jugée
par la majorité des rwandais comme une guerre ethnique sera assez meurtrière.
Elle va durer 4 ans. Les anciens réfugiés tutsi vont prendre le pouvoir en
juillet 1994. L’appui de l’Ouganda au Front Patriotique Rwandais avait une double
face: d’abord Museveni les aidait en tant qu’ancien camarade du maquis, ensuite
il voulait se débarrasser de la communauté des rwandais qui finalement étaient
parvenu à occuper des postes importantes dans la vie de son pays. L’opposition
ougandaise ne mâchait pas les mots quand il s’agissait de signifier à Museveni
que ces postes devaient revenir aux ougandais.
Un facteur important qui a fait basculer le pays dans
l'anarchie, c'est l'événement du retour à la démocratie en 1991. Ce retour
était exigée et soutenue par les bailleurs de fonds. Les partis politiques sont
nés soudainement sur un fond ethnique, régional, ...., sans aucun projet
politique valable de société. Cette situation était dominée par un esprit de
haine et de vengeance de ces nouvelles formations politiques vis à vis de
l'ancien parti unique le MRND. Cela s'expliquait par des scandales politiques
et finançières monumentales (coup d'Etat de 1973 qui avait horriblement fait
éliminé les leaders de la révolution de 1959, gestion de la chose publique
comme un bien régional sinon familial, ...) que les fondateurs et les membres
de ce parti s'étaient rendu responsables. Quant aux Forces Armées Rwandaises
(FAR), elles étaient devenues une armée dont les officiers venaient presque
d'une seule région (celle du président de la République), et soutenaient
fermement le régime en place.
Les jeunes partis politiques, qui ne spéculaient que sur
des discours dont la forme était attrayante pour la population mais dont le
fond était presque nul, vont vite se rendre compte qu'ils ne bénéficiaient pas
du soutien de cette armée régionaliste. Cela constituait un handicap majeur
pour ces formations politiques. C'est ainsi que pour contrer cette force
militaire, certains partis politiques ou leurs factions (PL, PSD, MDR de
Twagiramungu, ...) vont clairement se rallier aux forces extérieures, en
l'occurrence le FPR, dont l'objectif avoué était de renverser le gouvernement
Habyarimana par les armes. Les hutu et plus précisément la grande masse
paysanne, n'y virent pas clair à temps. Cette alliance hâtive et contre nature
ne sera pas sans danger pour le pays et sera même assez coûteuse. La sagesse
rwandaise rappelle à ces ex-chefs des formations politiques que: INZIRA
NTIBWIRA UMUGENZI, ce qui, traduit littéralement veut dire, "une route, si
dangereuse soit-elle, n'avertit jamais le passager". Partout, les erreurs
ne sont jamais admises, mais une erreur grave en matière politique se répercute
négativement sur un ou plusieurs groupes sociales, si ce n'est pas sur tout un
peuple. A bon entendeur, ...
Depuis le début du conflit en 1990, les déplacés de
guerre se sont comptés par milliers éparpillés à l’intérieur du pays.
L'objectif des ennemis du Rwanda a été atteint dans la nuit du 6 avril 1994. En
effet, l’attentat contre l’avion présidentiel survenu dans cette nuit, qui a
coûté la vie aux présidents rwandais et burundais: Habyalimana et Ntaryamira va
être le détonateur des massacres ethniques qui se sont vite étendus sur tout le
pays. La prise du pouvoir à Kigali par les ex-réfugiés tutsi en juillet 1994 va
amener en exil plus de trois millions de hutu dans les pays voisins surtout au
Zaïre (Kivu) où l’on comptaient une plus grande partie de ces réfugiés. Les
réfugiés de l’ethnie minoritaire (tutsi) venaient de rentrer tout en chassant
les rwandais de l’ethnie majoritaire (hutu). Le problème des réfugiés rwandais
était plus que jamais amplifié.
C'est pourquoi, parmi les éléments socio-politiques
susceptibles de jouer significativement sur le développement du pays, il faut
insister sur la structure ethnique de la société rwandaise. En effet, selon
l’expérience de la guerre déclenchée en 1990, la composante ethnique au Rwanda
est à prendre en considération lors de la planification du développement. Tout
entrepreunariat dans ce domaine exigera la paix et celle-ci ne peut être
envisagée que dans la mesure où il y a un compromis entre les diverses ethnies
rwandaises. Nous pensons que cet élément peut agir non seulement sur la
structure et le volume de la production de l’économie nationale mais aussi
déterminer le dynamisme et la viabilité relative du processus de développement.
C’est pourquoi, dans le but de réaliser
ultérieurement un développement souhaité, le Rwanda devrait réorganiser et
transformer les structures politico-sociales et économiques en vue de créer
progressivement les conditions optimales pour une harmonie de son peuple.
Vouloir nier qu'on est hutu, tutsi ou twa constitue donc un mauvais antécédent
historique pour le développement du Rwanda de demain. Finalement, on a rien
donné à Dieu ou au diable pour être hutu, tutsi ou twa. On doit donc l'assumer
comme tel.
La notion de développement d'un pays incorpore toutefois
d’autres éléments comme la liberté. Les conditions actuelles dans la région des
Grands Lacs imposent que dans la recherche de la réalisation de l’objectif de
développement dans le long terme, on s’engage à garantir la liberté au citoyen,
condition sans laquelle tout risque d'être voué à l’échec.
Jusqu'en 1962, année où le Rwanda a recouvré son
indépendance, les droits de l'homme n'ont jamais été une préoccupation
importante des autorités du pays. Le roi- MWAMI, avec son pouvoir absolu,
régnait seul sur tout le pays où toutes les personnes et les biens lui
appartenaient. Les autorités coloniales ne furent guerre plus progressistes,
puisque leurs intérêts semblaient plutôt être plus orientés vers le côté
économique que sociale. Comme nous l'avons fait remarqué dans le chapitre de
l'évolution socio-économique du pays, les hutu furent longtemps, des victimes
du régime absolu des tutsi. Les revendications des hutu pour un régime plus
démocratique aboutirent avec la révolution de 1959 et l'avènement de la
première république. Pourtant, l'avènement de la seconde république va porter
un coup dur aux droits des rwandais. La consécration du régime militaire de
Habyarimana par les gouvernements occidentaux fut un pas en arrière en ce qui
concerne la liberté du peuple rwandais. Tous les rwandais furent, de fait, les
membres du nouveau parti unique, le MRND. Le droit à la parole fut aboli. Comme
dans tous les Etats autoritaires, le pays venait d'avoir un parent: "le
père de la nation" en la personne de Habyara.... Cette situation va
perdurer jusqu'en 1991 avec l'acceptation des nouveaux partis politiques
d'opposition.
La naissance du multipartisme va s'accompagner de la
liberté de la parole. La presse écrite va jaillir sur tout le pays comme des
rayons du soleil et des dizaines de journaux vont voir le jour presque en même
temps. Afin de pouvoir dénoncer les méfaits du régime, plusieurs organisations
des droits de l'homme vont naître. Ces organisations étaient apparentées,
directement ou indirectement, à l'une ou l'autre parti politique. Leur liberté
en matière de dénonciation était ainsi plus ou moins limitée et orientée selon
leurs mouvances politiques. Ce manquement était toutefois comblé par la
pluralité de ces organisations. De ce fait, elles étaient indépendantes les
unes des autres, ce qui rendait plus ou moins efficace leur travail sur le
terrain.
L'attaque du pays par des éléments tutsi venus d'Ouganda
mit de l'huile sur le feu. Plusieurs tutsi de l'intérieur du pays furent
considérés, à tort ou à raison, comme des conspirateurs du régime Habyarimana.
Le pouvoir en place va les arrêter et parfois des bavures contre les droits de
l'homme seront constatées. Plusieurs organismes non gouvernementales vont
dénoncer tous ces abus. Des commissions internationales seront même formées à
cet effet. Elles vont constater les réalités sur le terrain et des rapports de
dénonciation vont être publiés entre autre par Amnisty International. Le fait
de laisser ces organisations des droits de l'homme travailler librement sur
tout le territoire national paraît, à notre entendement, comme un moyen de
laisser agir les autres, comme une expression d'une certaine liberté. Malgré
les vingt ans de règne sans partage et malgré tous ses abus, le pouvoir
Habyarimana commençait, même si c'était à petit pas, à se démocratiser. Il
fallait, per fas et nefas, continuer dans cette ligne et essayer d'éviter la
guerre. Maintenant que la guerre d'agression menée par les inyenzi-inkotanyi
est presque terminée; que le pouvoir dictatorial de Habyarimana a été écartée
et qu'un nouveau pouvoir est en place: avec un petit feed back, il y a lieu de
juger l'action politique de nos responsables d'hier et d'aujourd'hui. S'il y
avait à choisir, la majorité du peuple rwandais préférerait ce pouvoir
dictatorial au lieu du pouvoir actuel. En se référant sur les conséquences de
cette guerre sur le Rwanda, le choix deviendrait encore plus clair et presque
unanime. Plus clair encore serait la comparaison des bavures des droits de
l'homme sous les deux républiques. Le régime dictatorial de Habyarimana risquerait
d'être blanchi.
La troisième république (république FPR) est née dans un
contexte de victoire militaire des inyenzi-inkotanyi. Elle a directement évolué
dans des tensions de lutte interethnique que ses leaders avaient eux-mêmes
activées. Cette victoire militaire de la minorité tutsi et de leurs alliés a
jetté en dehors du pays une partie importante de la population hutu. Un régime
oppressif et sanguinaire s'installa de nouveau à Kigali. La liberté
d'expression fut d'office abolie. Les mauvaises habitudes du régime politique
précédent furent renforcées. Tous les hutu furent considérés comme des
génocidaires et donc des ennemis déclarés du nouveau régime. Si un hutu était
appréhendé comme un opposant politique, tout son village était menacé d'être anéanti.
Des exécutions sommaires et des détentions arbitraires et sans jugement
caractérisèrent ce régime. Hormis les organisations affiliées au FPR, les
autres organisations des droits de l'homme furent chassées. Malheureusement,
certaines organisations non gouvernementales continuent de rendre un service
délicat au FPR. C'est le cas d'African Rights dont le fondateur "Rakya
Omaar", à juger par ses propos est devenue un véritable inyenzi-inkotanyi.
Son organisation, au lieu de rester neutre dans le conflit rwandais et
s'occuper véritablement des droits de l'homme a été récupéré par quelques types
qui charment cette jeune femme. C'est ainsi que Rakya s'occupe de la nuisance
des droits de quelques individus que le FPR juge indésirables. Pourtant, les
médiass occidentaux n'en parlent presque pas ou en parlent avec passion.
Monsieur Higiro[14]
appelle de telles organisations ainsi que d'autres acteurs soucieux des droits
de l'homme au Rwanda de revenir à la raison en ces termes: "Quiconque veut
aider les rwandais à vivre ensemble doit réaliser que toute violation des
droits des citoyens rwandais (exécutions sommaires, arrestations arbitraires,
détentions sans jugement, traitements inhumains, ...), commise et tolérée au
nom du génocide des tutsi, fait partie d'une stratégie d'un régime oppressif
pour se maintenir au pouvoir".
Une
république guerrière: la défaite des FAR (Forces
Armées Rwandaises) et la reconnaissance par la communauté internationale du
génocide va faire du Rwanda-tutsi un enfant rebelle et gâté. Profitant de
l'attitude ambigue de cette communauté à l'égard des conflits qui déchirent
notre globe, le nouveau pouvoir tutsi va se distinguer par des actes guerriers
surtout envers son voisin de l'OUEST. A l'instar de leurs pères monarchiques,
les tutsi de Kigali avec leurs congénères de Kampala, vont vouloir étendre leur
domination sur tous les pays des Grands Lacs. C'est ainsi que, appuyés par les
Etats Unis d'Amérique (USA), ils vont chasser Mobutu du pouvoir et installer à
Kinshasa un régime fantoche de Kabila.
L'agression d'un pays souverain, membre de l'ONU, devait normalement
être condamnée et même militairement stoppée par la communauté internationale.
Cela ne fut pas le cas. Dans la suite (1998), la volonté manifeste des tutsi
ougandais et rwandais d'occuper l'ancien Zaïre va entraîner le Congo dans une
spirale de guerre d'agression sans fin. Le prétexte avancé était le problème
des tutsi zaïrois (abanyamurenge) qui, semble t-il, étaient menacés. D’une
part, le rêve tutsi de créer un empire hima en Afrique centrale était, en
réalité, la cause de la guerre d'agression déclarée contre Kabila en septembre
1998. Mais, de l’autre part, le rêve américain de dominer et exploiter
l’Afrique des Grands Lacs allait se concrétiser. Ce conflit guerrier va ainsi
impliquer plusieurs des pays de cette région africaine. Les objectifs guerriers
des dirigeants tutsi de Kigali et de Kampala eurent une incidence grave sur
l'économie de ces pays. Leurs peuples respectifs continuèrent de vivre dans la
misère alors que l'armement se perfectionnait. La stratégie expansionniste des
dirigeants tutsi de Kigali et Kampala à l'aube du 20e siècle rappelle la
politique de plusieurs rois du Moyen Age. Ces pays devraient comprendre que
bientôt nous serons au 21e siècle et que la stratégie de la prospérité par
l'annexion a été révolue.
En
jetant un petit coup d'oeil sur la région des grands lacs, on remarque que tous
ces pays vivent dans des guerres. L'Ouganda et le Burundi connaissent des
rébellions qui viennent de passer plus d'une dizaine d'années. Les médias ne
parlent plus de la guerre au Rwanda, mais chaque jour emporte des vies
humaines. Le Congo connaît une agression des trois pays précédents. Plus
précisément, il est devenu le théâtre des combats entre les grandes puissances
qui convoitent le sous-sol de ce riche pays. Les pays montrés du doigt ne sont
que leurs pions. Dans tout cela ce sont les peuples respectifs de ces pays qui
continuent de souffrir. Ils sont en train de payer une lourde facture de ce
qu'ils n'ont pas consommés. Au centre de tout cet imbroglio, c'est Museveni qui
joue le sale jeu. La communauté internationale devrait l'identifier et le juger
comme tel. Tout en continuant d’être protégé par certaines puissances
occidentales, il continue de causer plusieurs dégâts matériels et surtout
humains. Les survivants continuent de vivoter. Comme le disait le père J.
Wrésinski, "Là où des hommes sont condamnés à vivre dans la misère, les
droits de l'homme sont violés". Pendant tout ce temps, le FPR continue
d’occuper une certaine partie du Congo. Au mois de juin 2000, les agresseurs du
Congo se sont même affrontés à Kisangani, tuant plusieurs milliers de civils.
Pourtant la communauté internationale, même l’OUA, ne veulent pas dénoncer
ouvertement ces envahisseurs d’un pays libre et indépendant. Au contraire, les
aides continuent de venir soutenir le Rwanda pauvre du FPR et cela sous le
paravent qu’il y a eu un génocide. Cela est corroboré par les données parues
dans l’article de J. Diana: « Pendant qu’on endort le Congo, la communauté
internationale aide le Rwanda ». Les exemples suivants y sont
cités :
L'Union européenne a
accordé une aide de plus de 153 millions de Euro, dont 110 millions libérés
immédiatement.* Le Fmi fait bénéficier au Rwanda le programme ESAF pour un montant
de 9,25 millions de DTS. Le même programme a été refusé au Zimbabwe à cause de
son implication dans la guerre au Congo. * Le Congo elle-même n'a droit qu'à des larmes de
crocodile à travers une aide humanitaire hypocrite.
Où le Rwanda trouve-t-il
de l'argent pour soutenir la guerre au Congo et améliorer en même temps son
économie ? Beaucoup refusent de se poser cette question dans une situation
pourtant flagrante. Par contre, tout le monde parle du Zimbabwe qui serait
ruiné par la guerre au Congo. Comment le Zimbabwe, plus pourvu que le Rwanda
peut-il se ruiner pendant que Kigali sent à peine le poids de la guerre ? Cette
question aussi, personne ne se la pose. Pour empêcher que les hommes lucides y
réfléchissent, on a trouvé une explication absolue. Le Rwanda trouverait les
moyens de faire la guerre au Congo même en exportant les richesses de ce pays.
Cette thèse est largement présentée dans des médias occidentaux. Là encore, on
ne va pas plus loin. Car, d'autre part, le Zimbabwe est aussi accusé de se
servir au Congo. Où est la vérité dans tout cela ? On ne le dira jamais assez,
la communauté internationale toute entière mène la guerre contre le Congo.
Quand on dit que le Rwanda ne donne nullement le visage d'un pays en guerre, ce
ne sont pas de déclarations en l'air. Ce pays, en 1997, était le pays du monde
le plus dépendant de l'aide extérieure. Et cela en terme d'aide extérieure
officielle pour le développement par rapport au Pnb. Soit 32%. Aujourd'hui,
selon l'agence Reuters, l'aide extérieure représente 45% du budget du Rwanda
pour l'exercice 1999. Il n'y a aucun doute que l'aide de la communauté
internationale au Rwanda a repris, sinon plus au moins doublé au lendemain du
déclenchement de la guerre au Congo. C'est avec cette aide notamment que le
Rwanda a pu faire face à ses obligations au Fmi et à la Banque mondiale. On
cite plus particulièrement l'aide que la Suède, le Royaume Uni et le Pays-Bas
ont accordée dans le cadre de l'aide bilatérale.
Le Rwanda préféré au
Zimbabwe
En plus de toutes ces aides,
le Rwanda a également bénéficié du programme ESAF (facilité d'ajustement
structurel élargie) du Fmi en 1998 et en 1999, soit un montant de 9,25 millions
de DTS. Le même montant lui a été accordé en mars 2000. Tout le monde sait que
le Fmi avait refusé le même programme au Zimbabwe à cause de son implication
dans la guerre au Congo. On pénalise un pays appelé au secours et qui est venu
sauver la souveraineté d'un autre pays, tout en protégeant et soigner aux
petits œufs celui qui a imposé la guerre. Cela veut clairement dire que le
Rwanda avait le droit d'agresser le Congo mais le Zimbabwe n'en avait aucun
pour venir à son secours. La Banque mondiale, quant à elle, a accordé au Rwanda
deux prêts importants entre juillet 1998 et juillet 1999, soit un montant de 75
millions de $Us. L'aide avait pour motif, le renforcement des communautés
locales. Tous les spécialistes en matière d'aide de la Banque mondiale savent
que ce montant dépasse la hauteur de l'aide à laquelle le Rwanda avait droit en
cette matière. La Banque mondiale s'est trouvée une explication pour justifier
cette largesse. Pour elle donc, la raison est à chercher dans "le statut
spécial accordé au Rwanda afin de lui permettre une transition rapide vers la
paix et le développement". Le Royaume Uni quant à lui, dans le cadre de
l'aide bilatérale, et sur base de l'accord du 12 avril 1999 entre lui et le
Rwanda, à fait bénéficier à ce dernier une aide budgétaire de 55 millions de
livres pour une période de dix ans. Le Japon n'est pas en reste car ayant
reéchelonné la dette rwandaise pour un montant de 8,25 millions de $US. Le 27
août 1998, quelques semaines après le déclenchement de la guerre, le Pays-Bas
consentait à une aide de 6,7 millions de $Us au "Trust Fund" du PNUD
pour le renforcement des infrastructures scolaires du Rwanda.
Pendant que l'Union
européenne endort le Congo avec des préceptes qu'elle n'accepterait pas
elle-même en cas d'agression, elle met le paquet pour aider le Rwanda à
résister devant le Congo. En mars 2000, l'UE a accordé au Rwanda une aide de
157,5 millions d'Euro, soit 7,25 milliards de F.B dans le cadre de la reprise
de l'aide structurelle. De ce montant, 110 millions d'Euro ont été libérés
immédiatement. L'UE, déclare, pince-sans-rire que cette aide va aider à la
consolidation de la démocratie, aux droits de l'homme et aux libertés
fondamentales. Dieu seul sait si le Rwanda est déjà engagé dans un quelconque
processus de démocratisation. On se demande également si le Rwanda s'est déjà
engagé dans le respect des droits de l'homme. Les différents massacres que
l'armée rwandaise commet au Congo n'ont aucun sens pour l'Union Européenne.
Tous les Hutu qu'on entasse dans des prisons rwandaises sans jugement sont une
explication à l'aide de l'Union Européenne. Bien plus, l'Union Européenne dit
que son aide va servir à la stabilité de la sous-région. Le Rwanda en agressant
le Congo, assure cette stabilité de la région des Grands Lacs, à en croire les
insinuations de l'Union Européenne. Dans cette guerre, tout est clair que les
agresseurs de le Congo ont les faveurs de la Communauté internationale. On peut
évoquer le cas de l'Ouganda que comblent le FMI et la BM. Pendant ce temps, les
alliés du Congo ont droit à une propagande malveillante et le Congo elle-même,
à des larmes de crocodile qui coulent difficilement à travers une aide
humanitaire perfide et hypocrite.
Le problème des massacres interethniques au Rwanda,
couplé avec la disparition éhontée et programmée des responsables politiques de
la 1ère République, nous renvoie au problème de l’impunité qui a caractérisé le
pays. En effet, il y a lieu de se demander toute une série de questions.
Pourquoi les commanditeurs des massacres ethniques de 1973 n'ont jamais été
interpellé par la justice? Pourquoi et comment a-t-on jugé les autorités de la
1ère république? Qui va juger tous les actes inhumains et barbares commis par
la Garde Présidentielle et les milices en avril 1994? Qui va juger avec toute
impartialité les crimes contre l'humanité commises par le FPR (Front
Patriotique Rwandais) depuis le début de la guerre en 1990? Qui va rendre
justice à plus de 300.000 hutu *,
victimes des massacres du FPR depuis la prise de Kigali en juillet 1994 jusqu'en
juillet 1995? Qui va s'occuper des disparitions perpétrées par le FPR depuis sa
victoire jusqu'à ce jour? Qui va juger les envahisseurs d'un pays souverain
(Rwanda) par une armée étrangère appuyée matériellement, moralement et surtout
financièrement par un président d'un autre pays indépendant: Museveni?
S’il est juste que les meneurs des massacres d'avril 1994
doivent être jugés, on voit mal par ailleurs comment un tribunal international
pour le Rwanda contribuera, tel qu’il est conçu actuellement, à réconcilier les
hutu et les tutsi. Presque tous les hutu, ont été à tort et à travers,
considérés par le FPR et ses médiass occidentaux, comme seuls responsables du
passé alors que le rôle de l'envahisseur dans ce conflit n'est jamais évoqué.
Ainsi par exemple, plusieurs arrestations des hutu faites par le tribunal ne
relèvent d'aucun acte d'accusation pour les soutenir. Les actes d'accusation
sont confectionnés après les arrestations et encore sur proposition de
l’autorité FPR. Une telle approche qui consiste à soutenir le FPR dans ses
arrestations et détentions arbitraires procède de la pure injustice et ne vise
qu'à nuire certains individus visés par le pouvoir minoritaire de Kigali. Ce
tribunal est, du moins pour le moment, un instrument d’une partie et contribue
à l’aggravation de la crise actuelle. Vox populi, vox Dei. Peu reste donc à
attendre de ce tribunal international, dont le mandat a été trop restreint dans
le temps et dans ses actions (ses actions ne couvriront que la dernière période
de la guerre seulement, soit l'année 1994). Il ne pourra pas aborder ainsi le
problème d'invasion du Rwanda par un pays voisin, ce qui est primordial dans le
conflit rwandais. Voici ce qu'a écrit un éminent juriste américain John
PHILLIPOT ** (Secrétaire Général de
l'Association des Juristes Américains: organisme qui a un statut consultatif à
l'ONU) à propos de ce tribunal: "il n'est ni indépendant, ni impartial, ni
permanent. ... il ne reflète nullement un consensus international qui
proviendrait d'un vote à l'Assemblée Générale de l'ONU. C'est un Tribunal du
vainqueur créé par le Conseil de Sécurité à la demande de la partie victorieuse
....". C’est dans le même ordre d’idées que le rapport Carlsson, pourtant
rédigé sur commande de l’ONU, a disqualifié le TPIR. Le TPIR a été créé par le
conseil de sécurité de l’ONU. Pourtant, ce conseil n’a pas les compétences
requises pour créer un tel tribunal. A notre avis, les jugements prononcés par
ce tribunal devraient être pris avec plus de réserves. Dans l’optique d’une
justice juste reconnu par tous, nous devons envisager dores et déjà la
possibilité de leur révision.
L'invasion (la guerre) du Rwanda a été préparée en
Ouganda. Elle fut conduite sous la bannière des réfugiés avec la participation
à peine voilée de l'armée ougandaise. Cela est en violation grave des principes
du droit international liant les deux pays. Par ailleurs, selon l'art. III,
paragraphe 2 de la Convention de l'Organisation de l'Unité Africaine (OUA) de
1969 relative à la problématique des réfugiés en Afrique, les Etats membres se
sont engagé "à prendre des dispositions afin d'empêcher aux réfugiés
installés sur leurs territoires d'attaquer tout Etat membre ou de se livrer à
des activités pouvant créer des tensions...". Ces dispositions ont été ignorées
par le Conseil de Sécurité de l'ONU qui a parrainé la création de ce tribunal
pénal pour le Rwanda. Pourtant, le droit international inclut les crimes de
planification et la conduite des guerres d'agression dans le cadre du Tribunal
de Nuremberg. Apparemment, un second tribunal ayant comme objectif de dévoiler
tous les problèmes de fonds à la base de la tragédie rwandaise devra tôt ou
tard être créé. Il se pencherait alors sur la responsabilité des divers acteurs
dans la tragédie nationale. A titre d'exemple, on pourrait citer:
· Le MRND et l'Akazu*** :
- La boulimie impudente du pouvoir
Cette soif a commencé en
1973 avec l'interdiction radicale du parti du peuple "le mouvement
démocratique républicain PARMEHUTU (MDR Parmehutu)". Cette malheureuse interdiction
suivie par la disparition éhontée de plusieurs personnalités politiques est
l'une des causes de la tragédie qu'a vécue la grande masse paysanne HUTU après
la victoire du FPR en 1994. Dans les faits, les hutu ne se reconnaissaient
nulle part alors que les tutsi se reconnaissaient à travers les organisations
des réfugiés. De plus, les rwandais ont été écarté de la politique. Seule la
famille présidentielle et quelques acolytes dirigeaient le pays. Le massacre de
responsables politiques de la première république, dont la plupart avaient
pourtant lutté corps et âme pour l'indépendance nationale, fut un crime grave
perpétré par Habyarimana et ses camarades du 5 Juillet*. Le problème de la succession de
Habyarimana par un apolitique était alors indirectement posée. La lutte pour sa
succession durant la courte période de la démocratisation des institutions
nationales des années 1990 montre bien les faits. Sa succession après sa
disparition par "un enfant rebelle de l'AKAZU" s'inscrit également en
partie dans la même logique. En préparant l'attentat contre le président, le
FPR avait bien exploité cette situation. Il savait bien que la réussite de
cette opération l'amènerait à sa victoire militaire et donc à la succession de
Habyarimana.
- blocage volontaire du processus de démocratisation et
des accords d'Arusha, etc.
· Les responsables des
partis politiques dits "Force Démocratique pour le Changement"
- mauvaise conduite et gestion de la situation de guerre
(confusionnisme entre un conflit interne et externe);
- manque ou peu de patriotisme entraînant une primauté
des intérêts individuels avant les intérêts de la masse paysanne, et cela
pendant la guerre, etc.
· Le Front Patriotique
Rwandais
- conduite d'une guerre meurtrière interminable comme
option privilégiée et ses conséquences, etc.
C' est ce tribunal
impartial qui devra mettre fin à l'impunité. Ce sera alors le début de la vraie
reconstruction du pays et de la réconciliation nationale.
Le déroulement de la guerre qui a secoué le Rwanda peut
se subdiviser en plusieurs phases:
- la première phase date
d'octobre 1990. Pendant cette phase, le Front Patriotique Rwandais (FPR -
organisation militaire formée essentiellement par les tutsi en exil) soutenu
par d’autres forces diaboliques dont la NRA (National Resistance Army - armée
ougandaise) pensait mener une guerre éclaire. En même temps, il mena une
propagande de sensibilisation de la population rwandaise à l'intérieur du pays
à ses idéaux. Cette propagande fut un échec. C'est justement suite à cet échec
de sensibilisation que les massacres des civils hutu innocents ont commencé.
Tous ceux qui n'épousaient pas son idéologie étaient coupables. La phase se
solda par un échec du FPR sur le front militaire. Cette attaque, qui coïncida
avec le début de la démocratisation du pays, fut l'occasion pour le régime
Habyarimana de se débarrasser des alliés du FPR. C'est ainsi que par exemple
certains Bagogwe - tutsi considérés comme congénères du FPR, furent sauvagement
maltraités. De même, certains hutu qui se réclamaient de la mouvance de
l'opposition démocratique reçurent le même sort.
- la seconde phase date
de février 1993 où le FPR a changé de tactique militaire par des bombardements
massifs au catiousha ainsi que par l'assassinat des personnalités politiques
rwandaises *. C'est pendant cette
période que commença la vraie destruction du pays (bombardements des centrales
hydroélectriques, etc.). Les massacres des populations civiles hutu
s'intensifièrent. Suite à ces massacres commis par le FPR, il y eut un
mouvement massif des déplacés de guerre dans les préfectures de Byumba et de
Ruhengeri vers l'intérieur du pays (plus de 500.000). Ces déplacés arrivèrent
aux portes de la capitale - Kigali (camp des déplacés de Nyacyonga).
- la troisième phase:
c'est à partir du 6 avril 1994. La mort des présidents rwandais et burundais
HABYARIMANA et NTARYAMIRA fut le détonateur des massacres dans tout le pays. La
milice du parti du président tué Habyarimana (les interahamwe), soutenue par la
garde présidentielle, s'en est pris aux tutsi mais aussi à tous les hutu jugés
de conspirateurs dans cette guerre. En même temps, le FPR, qui semble être le
vrai auteur de l'attentat qui a coûté la vie aux deux présidents, avait déjà
alerté ses troupes. Chemin faisant, l'avancé de ses troupes vers Kigali
directement après l'explosion de l'avion présidentiel s'est distingué par
l'extermination de plusieurs milliers de civils hutu. A Kigali même, plusieurs
familles hutu (hommes, femmes et enfants) furent exterminés[15]
par les éléments du FPR. En attendant la proclamation officielle du nouveau
gouvernement de transition, un contingent FPR fort de 600 personnes avait été
installé officiellement dans le bâtiment du parlement (CND). Selon l'accord qui
avait été signé entre le gouvernement rwandais et le FPR, ce bataillon était
normalement chargé de garder les officiels du FPR venus à Kigali pour
l'occasion.
Il est à remarquer
qu'après la victoire du FPR en juillet 1994, les massacres à grande échelle des
hutu se sont poursuivis. Cette épuration ethnique intervenant sous couvert de
l'émotion provoquée par les massacres des tutsi en avril 1994 a été passée sous
silence par la communauté internationale qui n'a pas voulu mettre en place une
commission d'enquête. Seul le rapport Gersony, sorti en septembre 1994, a voulu
attirer l'attention internationale sur l'extermination de plusieurs civils hutu
à l'intérieur du pays. Il a ouvertement accusé le FPR de génocide et de crimes
contre l’humanité. Pourtant, ce rapport a été frappé par un embargo malgré que
cette mission ait été menée sur recommandation de l'ONU. Sans parler du
génocide des hutu opéré au Zaïre en 1996, les plus graves massacres survenus à
l'intérieur du Rwanda sont ceux de Kibeho en avril 1995 où, pendant une
opération sanguinaire programmée, plus de 4.000 hutu réfugiés (selon Médecins
sans Frontières) furent froidement abattus par les soldats du FPR. Alors que
sous l'ordre militaire du FPR, la plupart des corps des victimes avaient été
cachés et/ou enterrés dans des fosses communes pendant plusieurs nuits, le
président Bizimungu va lui-même dénombrer jusqu'à 338 tués, délaissés sur les
lieux quelques jours après ce monstrueux carnage. L'image la plus terrifiante
et la plus saisissante de Kibeho restera celle de cette malheureuse femme jetée
dans la fosse commune avec son bébé sur le dos alors que plusieurs autres
enfants, certainement grièvement blessés, se mouvaient au milieu des autres
cadavres.
D'autres lieux resteront pour toujours dans la mémoire
des rwandais. Il s'agit entre autres de Masaka (commune Kanombe), Gabiro, forêt
du Groupe Scolaire de Butare, et de plusieurs autres lieux cachés et interdits
aux civils et étrangers où le FPR brûlait les civils hutu et les enterrait dans
des fosses communes. Les gens arrivaient
vivants, on les faisait l'ingoyi (le ligotage des coudes dans le dos) et on les
tuait de coups précis sur l'os frontal du crâne à l'aide d'un marteau, d'une
massue ou d'une vieille houe[16].
Par ailleurs, plusieurs civils hutu sont morts, asphyxiés dans des
containers hermétiquement fermés. Ces containers étaient volontairement exposés
à la chaleur du soleil. Jusqu'à présent, cette méthode de torture des hutu est
encore utilisée dans le pays. Pourtant, presque tous les médias et les autres
défenseurs des droits de l'homme ont laissé passer cette situation sous
silence, comme si l'homme hutu ne valait pas autant que son homologue tutsi.
Ici, il y a lieu de se demander comment les experts d'Amnesty International,
qui se sont donné le travail d'exhumer certains corps, ont pu distinguer si les
os trouvés étaient hutu ou tutsi, et plus grave encore, si l'individu avait été
tué par les interahamwe ou par le FPR. Ceci est d'autant plus important que les
deux antagonistes utilisaient presque les mêmes moyens d'extermination. Il y a
aussi et surtout lieu de se demander le
bien-fondé du silence inhabituel d'African Human Rigths, dont la présence sur
le terrain a été toujours sans aucune restriction.
C'est pourquoi, les gens qui connaissent le Rwanda ont
parfaitement raison de se poser plusieurs questions.
-
Quelle est la responsabilité (dans cette guerre) de
celui qui a agressé et attaqué le Rwanda
en octobre 1990, alors réputé comme pays de paix?
-
Quelle est la responsabilité des pays comme les USA, la
Belgique, …. Dans ce conflit ?
- Qui a tué les deux
présidents du Rwanda et du Burundi et à qui profitait ce crime ignoble?
- Pourquoi la communauté
internationale a classé ce crime particulièrement odieux comme un crime
normale? Elle semble déjà avoir clôturé cette affaire.
- Parmi les deux grands
antagonistes dans ce conflit (hutu et tutsi), qui a perdu plus d'hommes (civils
massacrés par les militaires) et pourquoi?
- Est-il objectif de
décrier le génocide des tutsi seulement ou est-il plus logique de parler de
génocide des hutu et des tutsi?
De toutes les façons, s'il y a eu un génocide, il a
touché toute la population. Sur ce, on peut même se demander comment peut-on
être victime d'un génocide et gagner en même temps une guerre. Parler de
génocide revient à affirmer, non seulement, l'existence des coupables, mais
aussi des victimes. C'est pourquoi, une telle lecture des événements d'avril
1994 peut permettre non seulement d'identifier les martyrs, mais aussi et
surtout les responsables. Or, les responsables et les victimes se trouvent des
deux côtés. Ils sont hutu, mais aussi tutsi. La terreur a été bidirectionnelle
pendant les massacres de 1994, d'où la raison à ceux qui pensent au double
génocide. Elle est même devenue à sens unique après la victoire du FPR. En
effet, l’équipe du rapporteur des Nations Unies sur les éxactions commises par
le FPR au Zaïre, Roberto Garreton a dénombré entre vingt mille et cent mille
cadavres des hutu tués. Pourtant, sa libre circulation sur le sol zaïrois avait
été restreinte tellement qu’il a même dû quitter précipitamment ce pays. Sous
la pression des USA, le terme génocide qui avait été utilisé pour qualifier
cette sale besogne du FPR a été remplacé par « massacres »
Concernant la mort des deux présidents rwandais et
burundais, plusieurs spéculations circulent, souvent même dans le seul but de
brouiller les pistes. C'est pourquoi, bien que je ne sois pas mieux placé pour
répondre à cette question, rien ne m'empêche de donner une analyse, si petite
ou incomplète, pour essayer d'éclairer le noeud du problème. Deux hypothèses
les plus probables ont été avancées. L'une incrimine le "noyau dur"
du pouvoir Habyarimana et l'autre met directement sur les sellettes le
"FPR".
Concernant la première hypothèse du noyau dur, les
tenants de cette variante l'appuient en rappelant que le président Habyarimana
et son entourage le plus dur (AKAZU) avaient bloqué la mise en place des
institutions de transitions pour que les accords d'Arusha ne restent que lettre
morte. Selon eux, comme Habyarimana risquait de mettre en oeuvre ces accords,
il fallait à tout prix l'éliminer. De prime abord, le raisonnement semble
cohérent. Mais, pour quelqu'un qui connaît les anciennes personnalités
politiques rwandaises, de telles affirmations perdent vite leur sens. En effet,
qui constituait ce noyau dur (AKAZU) qui a trahi le peuple rwandais et qui ne voulait
absolument pas lâcher le pouvoir? Ceux qui ont vécu au Rwanda et qui
connaissent l'AKAZU vous diront que les grands manitous* de l'AKAZU sont morts dans l'avion
présidentiel en même temps que le Président Habyarimana. Les membres de l'AKAZU
n'étaient pas aussi drôles jusqu'à se couper les bras et les jambes pour mieux
affronter l'ennemi! Ainsi, la mort des grands leaders de l'AKAZU n'est
certainement pas à mettre sur le dos des responsables proches du président tué,
il faut chercher ailleurs. Cinq ans après le changement du pouvoir à Kigali, il
y a lieu de se demander pourquoi les nouvelles autorités de Kigali ne veulent
pas du tout entendre parler de l'enquête y relative. L'affaire a été classé
sans suite malgré son importance dans l'éclaircissement du drame rwandais.
Il faut se souvenir que ce n'est pas pour la première
fois que le FPR commettait des meurtres politiques et que les comptes étaient
portés aux autres acteurs politiques rwandais (cfr. mort de GATABAZI F. et de
GAPYISI E.). En faisant un petit feed back relatif à la mort de cet ancien
ministre des travaux publics (GATABAZI) et qui était également premier
vice-président du parti PSD, on se rend compte qu'il a été abattu dans les
mêmes conditions que le président Habyarimana. Sa mort, qui au début a été
porté à tort et à travers sur le compte d'un autre parti politique, la CDR, a
causé beaucoup de troubles dans le pays, entraînant même la mort du président
de ce parti (BUCYANA). Actuellement, il semble de plus en plus clair que cet
assassinat émanait du FPR. Les ressemblances de ces deux attentats font croire
que ces actes odieux s'inscrivent dans la logique d'un même auteur.
Il faut se rappeler également qu'avant la guerre de 1990,
le Rwanda était l'un des pays africains les mieux côtés par la communauté
internationale en ce qui concerne la bonne gestion du pays. Malgré cette côte,
la guerre médiatique menée par le FPR déjà en 1991 faisait croire que le Rwanda
était un démon. De telles manoeuvres, que le FPR opérait sous l'oeil des médias
corrompus, lui sont propres et présentement n'étonnent plus personne. A moins
que ceux qui avancent cet argument ne disent que le noyau dur du régime était
constitué par d'autres éléments jusqu'à présent non connus, cette hypothèse
semble de toute vraisemblance moins plausible.
Quant à la seconde hypothèse qui incrimine le FPR, ses
tenants partent du fait que le FPR avait crié haut et fort, même sur les ondes
de sa radio Muhabura, que leur ennemi n° 1, c'était Habyarimana et qu'il
fallait l'éliminer. Ceci est renforcé par le fait que Habyarimana était devenu,
dans son empire dont il était le dictateur, comme le seul représentant
politique valable du Rwanda et que sa disparition signifiait un vide politique
que seule une victoire militaire pouvait combler. C'est ce qui s'est produit.
Rappelons que cette victoire militaire était tant convoitée par le FPR. C'était
son objectif numéro un. Le FPR avait donc tout intérêt à mettre ce plan en
exécution d'autant plus que sa présence militaire dans Kigali, renforcée par
des infiltrations massives et par un appui déguisé des Etats étrangers, lui
accordait une suprématie militaire notoire. De plus, la présence de son armée
tout près de l'aéroport où a été descendu l'avion présidentiel, augmente la
probabilité de cette hypothèse.
Le silence qui entoure la mort du président HABYARIMANA
cache la réalité de la cause de la tragédie rwandaise. Plusieurs indices
intéressants existent, mais personne ne veut aller plus loin (mort de casques
bleus tués, leur nombre, avion belge équipé d'antimissiles qui a survolé
l'aéroport avant l'attentat, propos de Willy Claes lors de sa dernière visite
officielle au Rwanda en tant que ministre des affaires étrangères devant le
président "il est minuit moins cinq", etc.). A ce propos, les détenus
d'Arusha écrivent: "Le nombre de casques bleus tués à Kigali reste
mystérieux malgré la commission parlementaire belge qui devait élucider ce
problème. D'ailleurs, un représentant des familles des casques bleus tués a
déclaré devant la commission sénatoriale: « Lorsque nous avons rencontré
le premier ministre, il nous a expliqué que la recherche des responsabilités
risquait d’engendrer des problèmes politiques qui pourraient aller jusqu’à
faire tomber le gouvernement. Il ne pouvait pas aller si loin. » Ainsi
plusieurs témoins oculaires avancent un nombre supérieur à dix, accréditant
ainsi la thèse selon laquelle l’avion présidentiel a été descendu par les
mercenaires complices du FPR[17]."
Plusieurs enjeux dans cette guerre n'ont pas encore été
bien élucidés. Le conflit n'était pas seulement hutu-tutsi (nous allons le voir
dans les chapitres qui suivent), mais impliquait plusieurs nations étrangères
avec des objectifs à peine camouflés. Malheureusement, plusieurs tutsi qui vivaient
à l'intérieur du Rwanda et non ceux qui avaient attaqué le pays ainsi que les
hutu en ont été victimes. Les hutu, même après la victoire du FPR, ont continué
de vivre ce cauchemar. L'arrivée du FPR à Kigali avait laissé penser que les
tutsi avaient gagné. Dans les faits, seuls quelques individus de la diaspora
tutsi ont vu leur rêve tomber du ciel mais en réalité, les tutsi de l'intérieur
et les hutu ont perdu cette guerre. C'est tout le peuple rwandais qui a perdu
finalement et qui actuellement, est en train de payer.
Telles sont certaines
des questions que les rwandais devraient éclaircir en vue d'une réconciliation
sans faille.
La dénomination du drame
rwandais et ses acteurs
A la veille du début de la démonstration sanguinaire du 6
avril 1994, le schéma des acteurs de l'imbroglio socio-politique rwandais, qui
s'est vite transformé en une confrontation armée des deux adversaires
ethniques, était composé comme suit:
Le camp hutu, dans
lequel on pouvait distinguer:
- les membres du parti au pouvoir (MRND) avec sa milice
interahamwe,
- les factions des autres partis d'opposition
démocratique qui s'étaient ralliés au MRND.
Le camp tutsi, dans
lequel il faut distinguer:
- L'Ouganda.
- le FPR avec toute la diaspora tutsi,
- les tutsi qui vivaient à l'intérieur du pays avant la
guerre,
- les dissidents (hutu) des différents partis
démocratiques d'opposition sympathisants
du FPR. Les étrangers les appellent à tort et à travers les "modérés".
A ces deux camps à
caractère purement ethnique, il faut ajouter un troisième camp relativement
moins visible. C’est le camp des pays impérialistes , vecteurs du conflit
rwandais.
Pendant les massacres d'avril 1994, le camp hutu s'est
montré farouche à ces deux dernières catégories du camp tutsi: les tutsi de
l'intérieur et les dissidents des partis politiques d'opposition pro-FPR. Les
tutsi de l'intérieur, alors que certains d'entre eux n'avaient rien à avoir
avec le FPR, ont été massacré. D'une part, ils étaient considérés comme des
conspirateurs par le camp hutu et de l'autre part, le FPR les a considérés
comme un bouclier. En effet, par ses attaques, le FPR savait bien qu'il
compromettait leur vie mais il le faisait malgré tout. Certains membres du FPR
sont même arrivé à dire qu'on ne peut pas faire d'omelette sans casser d'oeufs.
C'est ainsi que dans les tirs d'obus qui se sont abattus sur la capitale
Kigali, le FPR en a délibérément lancés plusieurs sur les abris des tutsi
(Eglise Sainte Famille). Cela se faisait dans le but de discréditer
publiquement l'armée rwandaise et de la rendre responsable de tous les maux.
C'est dans le même cadre que le FPR s'est rendu coupable
en massacrant des milliers de hutu après la prise de l'Est du pays. En effet,
alors que presque tous les hutu avaient traversé la frontière tanzanienne pour
y trouver refuge et que le FPR était resté seul maître de toute la région,
plusieurs corps qui flottaient sur la rivière AKAGERA et le lac Victoria ont
été montrés aux médias étrangers. Le FPR et son principal allié l'Ouganda
avançaient que ces corps avaient été tués par des interahamwe. Les interahamwe
ne pouvaient pas massacrer ces personnes alors qu'ils n'étaient plus sur le
territoire rwandais. La majorité de ces corps était liée les mains dans le dos,
ce qui est une torture célèbre utilisée exclusivement par les
inyenzi-inkotanyi. Pour détourner l'attention de la communauté internationale,
le président ougandais Museveni, qui est le véritable génocidaire du peuple rwandais,
s'est précipité à déclarer le lac Victoria comme zone sinistrée.
Par ailleurs, il est intéressant de remarquer que dans
certaines régions du pays, c'est le FPR qui a commencé les massacres des tutsi.
Bien sûr, le discours du gouvernement Kambanda n'était pas aussi pour la paix,
mais grâce aux infiltrations massives du
FPR, ce discours belliqueux lui permettait directement de passer physiquement à
l'action. Comme les soldats FPR étaient habillés comme des FAR (Forces Armées
Rwandaises) et que l'un des buts de ces infiltrations était d'inciter la
population civile à s'exterminer, les massacres devenaient si vite infernales
qu'on ne pouvait absolument pas se rendre compte d'où venait ce courant
meurtrier. Dans la préfecture de Butare par exemple, le discours belliqueux du
gouvernement Kambanda a permis au FPR de commencer les massacres. Dans son plan
diabolique, il devait inciter la population civile à s'entretuer et entretemps,
sa milice, qui était stationnée de l'autre côté au Burundi, devait trouver
l'alibi d'entrer calmement dans ces massacres. Curieusement, plusieurs
intellectuels tutsi détenaient des armes que le FPR avait distribuées.
Malheureusement après avoir attisé le feu, la réaction de la population hutu a
été si brutale que la milice FPR du Burundi est arrivée trop tard. Les dégâts
en vies humaines étaient innombrables. Qu'importe pour les inyenzi-inkotanyi!
Quel que soit le nombre des victimes tutsi, le FPR voulait seulement le
pouvoir. Les massacres dans tout le pays, couplés avec la perte du territoire
par les FAR à son profit le rapprochait de la victoire finale. C'est pourquoi
le massacre des tutsi de l'intérieur du Rwanda, encouragé par ailleurs
discrètement par le FPR, lui facilitait la tache sur le terrain. De l'autre
part, les médias occidentaux ne transmettaient que des scènes d'horreur données
exclusivement par le FPR. L'objectivité du métier journalistique était
totalement réduite à son infime valeur.
Alors que le camp hutu s'en était pris aux tutsi de
l'intérieur et aux hutu pro-FPR, le FPR lui, s'en est pris à toute la
population rwandaise. Hormis quelques personnalités hutu de renom publique
qu'il avait évacuées sur le territoire conquis (Byumba), tous les autres hutu
qui ont eu la malchance d'être capturés par le FPR ont été massacrés. Pourtant,
pour se vanter de sa bonne discipline et de sa sagesse dans cette guerre, le
FPR-inkotanyi a exhibé ces hutu sous sa protection devant les médias étrangers.
La guerre des douilles s'était véritablement transformée en une guerre des médias.
Cinq ans après les événements malheureux de 1994, il
semble de plus en plus évident que le sentiment de haine et de vengeance
prédomine sur la réconciliation. Quand les journalistes ont demandé à une
rescapée tutsi du génocide de 1994, si elle était prête à pardonner, sa réponse
a été sans ambages. "Le pardon ne se donne pas comme on offre du chocolat
aux enfants"*. Cette
prise de position d'une ambassadrice officieuse du FPR en Belgique, mais
réellement engagée, illustre bien l'attitude de son parti politique face à la
question délicate de la réconciliation. Le problème qui se pose est de savoir:
qui doit pardonner qui? Dès son attaque en 1990 jusque même après sa victoire,
le FPR a massacré et continue de massacrer des civils hutu innocents. Lors du
génocide de 1994, les hutu ont massacré les tutsi mais aussi des autres hutu.
La responsabilité incombe à tous les camps. Tous devraient normalement se
pardonner. Nous pensons qu'un regret sérieux accompagné d'un rejet sincère du
mal vécu conduirait les hutu et les tutsi à vivre durablement ensemble. Un
rwandais nouveau naîtrait ainsi, avec le seul but de porter pour son peuple
l'étendard de la paix et non celui de la guerre.
Ainsi, dans le cadre de la réconciliation, le camp hutu,
qui regroupait presque la totalité des hutu, devrait reconnaitre sa part de
responsabilité dans le drame rwandais. De fait, les hutu devraient comprendre
qu'ils se sont laissée tomber dans le piège de l'ennemi - les
inyenzi-inkotanyi. Ils devraient ainsi demander des excuses aux tutsi de
l'intérieur qu'ils ont massacré alors que la plupart étaient des innocents. Ils
devraient aussi se réconcilier avec les autres hutu et comprendre que la
pluralité des idées et idéologies est une des richesses de la démocratie. Par
ailleurs, malgré sa victoire militaire, le FPR devrait avoir la franchise de
demander pardon à tout le peuple rwandais (hutu et tutsi). Il a causé une
guerre meurtrière, massacré des hutu innocents et s'est servi des tutsi de
l'intérieur comme un bouclier. Sans cette reconnaissance de la réalité
rwandaise par les deux antagonistes, la réconciliation, tant prônée par les
nations étrangères, ne sera que comme un bateau avec une voile mal attachée et
qui d'un moment à l'autre est condamné à chavirer. Se réconcilier, c'est
d'abord reconnaitre ses actes et surtout ses erreurs envers autrui. Ses
quelques années de pouvoir FPR ne montrent rien dans ce sens.
C'est pourquoi, le piège tendu par le FPR à la communauté
internationale de reconnaître ces massacres comme un génocide constitue un
grand projet historique, destructif et catastrophique pour les rwandais. Durant
toute la guerre et cela des deux côtés des belligérants, il n'y a eu ni des
bons ni des mauvais. Chacun avait l'objectif d'exterminer l'autre. En
reconnaissant unilatéralement le génocide au Rwanda, la communauté
internationale a signé pour une atteinte portée aux droits des tutsi seuls.
Elle a ainsi rendu un mauvais service au peuple rwandais. En effet, les tutsi
ont été considérés comme un peuple martyrisé quelque part au Rwanda. Cela a
accentué la bipolarisation ethnique. C'est un frein réel à la réconciliation.
Un génocide frappe la psychologie des survivants pendant longtemps. Il reste
gravé dans leur mémoire. Il ne s'efface pas facilement et même l'histoire le
cite en grandes lignes. Le malheur qui a fait que le génocide a été mis
seulement sur le dos des hutu est lié à la fameuse question des minorités
ethniques, mais aussi et surtout au fait que les hutu se sont laissés vaincre.
Or, l'attaque du pays a été faite par le FPR. Ce dernier avait bien pesé toutes
les conséquences. Si les allemands ont reconnu le génocide des juifs et qu'ils
se sont même réconciliés, ce geste avait un sens. Ce sont eux qui se sont
livrés à l'attaque et à la chasse des juifs. Dans le contexte rwandais, on veut
paradoxalement faire croire au monde entier que celui qui a été agressé doit
supporter tout le poids des malédictions de la guerre et présenter des excuses
à son agresseur. Quelle logique de la communauté internationale!
Même si l'histoire s'est caractérisé par plusieurs
guerres, la guerre n'a jamais été un bon moyen pour arriver au pouvoir. Elle
détruit plus qu'elle ne construit et l'agresseur devrait normalement assumer
toutes ses responsabilités dans le drame. Malgré cela et quelles que soient ses
atrocités, le vainqueur d'une guerre a malheureusement toujours raison. C'est
ce qui s'est passé au Rwanda. La victoire du FPR en 1994 lui a conféré la
légitimité. Toutefois, laisser une minorité quelconque évoluer dans des erreurs
de gestion d'un pays sous prétexte de n'importe quelle bavure de son droit dans
le passé est un acte démocratiquement irresponsable. Devant cette machination
internationale, comment voulez-vous que la réconciliation soit facile? Perdre
la partie a été une lâcheté pour les uns, mais les autres devraient reconnaître
que la bataille n'a pas été perdue in aeternum. Ajoutons seulement que
« qui vivra verra ».
L’évolution de la
population depuis les années 1930 jusque dans les années 1980 a montré qu’elle
suivait une courbe exponentielle avec quelques exceptions, comme la période
1943-1944 caractérisée par la grande famine RUZAGAYURA qui a fait chuter
l’effectif de la population. Hormis ces quelques rares cas, la population
rwandaise a connu une croissance rapide et continue. Le peuplement de tout le
pays a fait que, déjà dès l’arrivée des premiers européens à la fin du dix
neuvième siècle- début 20° siècle, le Rwanda fut considéré comme surpeuplé. Les
terres agricoles étaient pourtant largement disponibles. Cette vision
malthusienne va constituer la principale idéologie en matière de croissance de
la population rwandaise jusqu’à nos jours.
La contrainte de la
croissance démographique rapide surtout sa composante ethnique paraît assez
préoccupante. Contrairement à plusieurs autres pays africains où on dénombre
une multitude d’ethnies, le petit nombre (trois) d’ethnies ayant en commun une
seule langue, bref une seule culture, devrait être un atout important et
positif pour le développement du Rwanda. Ici, il faut prendre le développement comme un résultat d'une évolution d'un
processus complexe, aucours duquel chaque membre d'une collectivité (rwandais),
sans discrimination aucune, aurait un rôle à jouer, qui ne serait jamais
entièrement prédeterminé et dont l'impact dépendrait de la créativité et la
capacité innovatrice de chacun. Malheureusement, la présence des situations
conflictuelles entre les deux principales ethnies hutu et tutsi constitue un
handicap majeur pour la réalisation de cet objectif dans cette région
d'Afrique. Quiconque nierait ainsi l’importance et le rôle des ethnies dans le
développement passé et futur du Rwanda ne ferait qu’une analyse tronquée du problème.
Le pays est complètement
enclavé entre le Zaïre à l’Ouest, le Burundi au Sud, la Tanzanie à l’Est et
l’Ouganda au Nord. La distance au port le plus proche, Mombassa, est de 1250
km.
Les ressources naturelles
sont limitées et l’essentiel de l’économie s’appuie sur l’agriculture qui
occupe plus de 85 % de toute la population active. Le tableau suivant montre
que les exportations du café représentent plus de 60 % du total des
exportations. Considérés ensemble avec le thé, les deux cultures représentent
plus de 80 % de toutes les exportations. Il est toutefois nécessaire de
remarquer que les prix de ces produits sont fixés par le marché international
et non par les pays producteurs, ce qui entraîne des fluctuations souvent
catastrophiques.
Tableau n° 1
Evolution structurelle des
exportations (en mios de FRW)
|
|
1987 |
1988 |
1989 |
1990 |
1991 |
|
Café |
8350 |
7229 |
5176 |
6107 |
7929 |
|
Thé |
1202 |
1365 |
1885 |
2031 |
3258 |
|
Cassitérite |
47 |
- |
381 |
295 |
316 |
|
Wolfram |
13 |
- |
38 |
38 |
115 |
|
Peaux |
427 |
396 |
424 |
283 |
359 |
|
Autres exports |
321 |
387 |
609 |
592 |
943 |
|
Total CIF |
10486 |
9569 |
8655 |
9523 |
13274 |
|
Part Café+Thé (%) |
91 |
89,8 |
81,6 |
85,5 |
84,3 |
Source: République Rwandaise, Ministère du Plan: Evolution de la situation
économique du Rwanda 1988-1991 et tendances 1992, Cahiers économiques du
Rwanda, Kigali, 1992
Les
faiblesses de la base de production et une économie ouverte ont perpétué la
dépendance du pays vis à vis de l’extérieur. C’est ainsi que la presque
totalité des exportations nationales proviennent des recettes de deux cultures:
le café et le thé. La baisse en volume de la production de ces cultures sans
compter la conjoncture capricieuse sur les marchés internationaux aggravent les
contraintes en ressources pour le développement.
Parmi les contraintes
environnementales qui influencent par ailleurs son agriculture, on peut citer
l’érosion des sols. En effet, le Rwanda se caractérise par une succession de
montagnes et de collines et du plateau à l’Est ce qui lui donne un relief assez
mouvementé, souvent avec de fortes pentes allant même jusqu’à plus de 50 %. Du
point de vue touristique, cette succession de montagnes et de collines lui a
valu le nom de "Pays des Mille Collines".
L’altitude minimum est de
900 m dans la plaine du Bugarama pour culminer jusqu’à plus de 2000 m dans les
volcans au Nord du pays. La diversification du relief et des conditions
climatiques a entraîné l’existence des différentes zones géographiques et climatiques qui sont à la
base du découpage du pays en douze régions agricoles.
L’ensemble de toutes ces
contraintes (démographiques, économiques, physiques, etc.) entraînent le pays dans une dépendance financière vis à vis de l’extérieur pour réaliser la plupart
de ses projets de développement.
A l’arrivée du colonisateur, le Rwanda fut considéré
comme surpeuplé alors que les terres agricoles étaient assez suffisantes. Cette
vision se dessinait par rapport aux autres pays africains qui n’étaient pas alors
aussi peuplé que le Rwanda. C’est ainsi que le pays va être considéré comme une
véritable source de la main d’oeuvre et les migrations seront favorisées. En
1960, la population rwandaise était estimée à 3 millions et sera chiffrée à 4,8
millions en 1978. L’évolution la plus récente de la population au Rwanda est
donnée par les deux derniers recensements de la population et de l’habitat
(RGPH) de 1978 [18]
et de 1991 [19].
Tableau n° 3
Répartition et évolution de la
population par préfecture et par commune
1978-1991
|
Préfecture |
Nbre de commu- nes |
Population |
Taux d'accrois sement (%) |
Nombre de communes avec +300 hab/km² en 1978 |
Nombre de communes avec -300 hab/km² en 1991 |
|
|
|
|
1978 |
1991 |
|
|
|
|
Butare |
20 |
602391 |
764795 |
2,0 |
13 |
18 |
|
Byumba |
17 |
521842 |
779665 |
3,4 |
3 |
11 |
|
Cyangugu |
11 |
333164 |
517135 |
3,7 |
6 |
9 |
|
Gikongoro |
13 |
370577 |
466290 |
1,9 |
3 |
5 |
|
Gisenyi |
12 |
468818 |
729855 |
3,8 |
5 |
12 |
|
Gitarama |
17 |
606103 |
851145 |
2,9 |
7 |
16 |
|
Kibungo |
11 |
361108 |
646555 |
5,0 |
0 |
2 |
|
Kibuye |
9 |
336571 |
473920 |
2,9 |
2 |
6 |
|
|
17 |
698178 |
917970 |
2,3 |
6 |
13 |
|
Kigali-Ville* |
3 |
- |
232770 |
- |
- |
3 |
|
Ruhengeri |
16 |
531728 |
769115 |
3,1 |
10 |
16 |
|
|
145 |
4830480** |
7149215 |
3,2 |
55 |
111 |
* La préfecture de Kigali-Ville n’existait pas en 1978. Elle a été créée dans les années 1980.
C’est ainsi que les communes sont passées de 143
à 145. L'ancienne commune urbaine de NYARUGENGE a été scindé en trois communes ( NYARUGENGE, KICUKIRO
et KACYIRU).
** Le total ne comprend pas les non
déterminés
Au 15 août 1991, la population rwandaise fut chiffrée à
7.149.215 habitants. Le taux d’accroissement dépassait 3 % par an avec une
fécondité élevée de 8 enfants par femme en moyenne ce qui laissait penser à un
doublement de la population en une vingtaine d’années. Comme le montre le
tableau ci-dessus et la carte n° 1 et 2 (annexe 5), la densité supérieure à 300
habitants par kilomètre carré se rencontrait seulement dans quelques communes
en 1978. 55 communes sur 143 du pays avaient une telle densité (> 300
habitants au km²). En 1991, la situation avait complètement changé et seules 34 communes restaient avec une densité
de population inférieure à 300.
Il faut remarquer que la structure par âge de la
population rwandaise en 1991 était dominée par une population tout à fait jeune
ce qui pouvait constituer en même temps un avantage et un inconvénient. En
effet, sur une population totale de sept millions, la tranche d’âge jusqu’à 14
ans constitue un effectif de trois millions et demi. Si on admet que jusqu’à 14
ans, les enfants sont exceptionnellement pris en charge par leurs parents et
que à plus de 65 ans on est considéré comme inactif, on arrive à un rapport de
dépendance supérieur à 1 ( 1,03 ). La tranche d’âge de 0 à 9 ans constitue
l’effectif le plus important de cette structure, soit 34,7 % de toute la
population. Tout cela montre l’ampleur des charges de ces jeunes sur le reste
de la société en général et particulièrement sur leurs parents qui doivent non
seulement les nourrir, mais aussi supporter les divers frais relatifs à
l’éducation, à la santé, etc. Les pyramides des âges de la population rwandaise
en 1978, de même qu’en 1991 (annexe 6) se caractérisent par des bases assez
élargies qui se terminent par un effilement aux âges avancés. Cette base
élargie, due essentiellement à une fécondité élevée montre bien l’importance
numérique de la jeunesse du pays par rapport à la population totale.
Tableau
n° 4
Structure de la population
rwandaise par âge (1991 )
|
Tranche d'âge |
Effectif |
|
0-4 |
1297225 |
|
5-9 |
1183060 |
|
10-14 |
923245 |
|
15-19 |
711050 |
|
20-24 |
585070 |
|
25-29 |
529435 |
|
30-34 |
481305 |
|
35-39 |
358200 |
|
40-44 |
244850 |
|
45-49 |
175750 |
|
50-54 |
173205 |
|
55-59 |
134170 |
|
60-64 |
126230 |
|
65-69 |
84070 |
|
70-74 |
73365 |
|
75 et + |
68985 |
|
TOTAL |
7149215 |
Source: Recensement Général de la Population
et de l’Habitat au 15 Août 1991
La situation de la population après le dernier
recensement de 1991 est devenue problématique, étant donné la guerre qui a tout
perturbé. En effet, la première défaite essuyée en novembre 1990 par le Front
Patriotique Rwandais (FPR) et suivie par
son repli en Ouganda laissait penser à une victoire de l’armée rwandaise. On
était loin de la victoire car cette défaite a poussé le FPR à commencer une
vraie guérilla par des attaques parfois éclaires entrecoupées par des moments
d’accalmie. C’est justement après une accalmie relative qui avait permis de
faire ce recensement, que la guerre a bel et bien repris en février 1992. Les
victimes ont été assez nombreuses surtout dans les zones de combat situées dans
les préfectures de Byumba et de Ruhengeri (les déplacés de guerre se
chiffraient à plus de 250.000 et le nombre de disparus n’a jamais été connu).
Après une nouvelle accalmie relative liée à l’accord de paix signé à Arusha en
Tanzanie en 1993, la situation a été aggravé par la reprise des combats en
avril 1994 et les massacres généralisées qui ont suivi.
A l’heure actuelle, il est encore difficile de connaître
les pertes en vies humaines causées par cette guerre. Certains avancent le
chiffre d’un million, mais étant donné que même après l’arrêt des combats en
juillet 1994, les disparitions et exécutions ont été nombreuses jusque même à ce
jour, ce chiffre pourrait être revu à la hausse. Quel que soit le chiffre à
avancer, il est clair que le planificateur pourra difficilement tabler sur les
données du dernier recensement de 1991 pour faire ses prévisions. Ainsi, un
nouveau recensement devrait être prévu dans les meilleurs délais pour éclaircir
la situation. Malheureusement, les manoeuvres dilatoires du FPR n'ont pas
facilité cette tâche malgré que les bailleurs de fonds étaient disponibles pour
ce projet.
Le milieu rural qui occupe 95 % de toute la population du
pays, reçoit une pression considérable surtout en ce qui concerne la pression
sur les terres arables. Selon que les terres agricoles n’étaient plus
disponibles ou étaient usées, une partie de la population se déplaçait d’une
région à une autre entraînant des migrations aussi bien internes qu’externes.
Pour mieux situer la migration dans la région, il faut
rappeler que le Rwanda, le Burundi et la Tanzanie actuelle faisaient partie de
l’Afrique orientale sous domination allemande jusqu’en 1916. Jusqu'en 1885, le
territoire rwandais dépassait les limites actuelles du pays et s’étendait à
l’île Idjwi au Zaïre, au sud de l’Ouganda et avec une bonne partie de l’Ouest
de la Tanzanie. C’est suite à la conférence de Berlin de 1885 que le Rwanda se
vit amputé de ces territoires au profit de ses voisins. Les frontières
actuelles du Rwanda, tracées arbitrairement par la colonisation venaient d'être
décidées. Les rwandais qui vont rester sur ces territoires coupées de la patrie
mère vont être peu à peu rejoints par leurs compatriotes à travers
l’émigration. A partir de 1916, avec la défaite des allemands pendant la première
guerre mondiale, les territoires de la Tanzanie et de l’Ouganda vont être
confiées à l’Angleterre et le Rwanda sera confié à la Belgique.
Encouragée par les
autorités coloniales qui voyaient dans la politique de migration un gain de
main d’oeuvre presque gratuite dans leurs domaines de plantations et de mines,
l’émigration des rwandais dans les pays voisins jusqu’en 1959 va être ou bien
temporaire ou bien définitive. C’est ainsi que selon Gatanazi cité par ONAPO [20],
pour la période 1937-1959, on estimait une moyenne annuelle de 26.800 le nombre
d’émigrés vers l’extérieur du pays dont 5.500 vont s’établir définitivement au
Congo belge (Zaïre actuel) et 15.500 vont s’installer en Afrique de l’Est.
Le mouvement migratoire définitif va être déconseillé bien
avant l’indépendance du pays, et l’émigration après l’indépendance sera
constituée essentiellement par les réfugiés tutsi d’après la révolution sociale
de 1959. Ils vont principalement s’installer dans les pays limitrophes et leur
nombre sera estimé à quelques milliers, étant donné qu’il n y a jamais eu de
recensement exact de ces réfugiés. Le problème des migrations après
l’indépendance sera mal connu, mais les migrations surtout temporaires vont
continuer et sont liées à la recherche d’emploi selon que tel ou tel autre pays
est économiquement prospère. Le recensement fait au Zaïre en 1970 va dénombrer
plus de 33.000 rwandais dans la région du Kivu [21].
D’autres sources estiment que, de 1951 à 1955,
l’émigration vers l’Ouganda se chiffrait par 279.711 entrées et 172.088 sorties
ce qui donne un bilan d’émigration définitive de 107.623 personnes [22].
Les chiffres[23]
détenus par le Haut Commissariat pour les Réfugiés ( HCR ) en 1990 faisaient
état de: - 13.000 réfugiés rwandais résidant sur le territoire du Zaïre,
- 266.000
réfugiés rwandais au Burundi,
- 22.000
réfugiés en Tanzanie et
- 82.000
réfugiés rwandais en Ouganda.
Ces chiffres du HCR
montrent que les pays voisins du Rwanda abritaient à peu près 400.000
réfugiés. Même dans l’hypothèse revoyant ce chiffre à la hausse et dans
laquelle on admettrait que certains de ces réfugiés n’étaient pas enregistré au
HCR, leur nombre total ne dépasserait pas 600.000 personnes.
Ainsi, les spéculations faites expressément autour de cet
effectif, souvent avec un gonflement excessif (plus d’un million de réfugiés
selon les chiffres du gouvernement [FPR] rwandais [24]),
nous renvoient à nous poser certaines interrogations à propos de la diaspora
rwandaise. En effet, il y a lieu de distinguer trois types de RWANDAIS qui
étaient à l’extérieur du pays avant la guerre de 1990:
a) la
population qui se trouvait dans les limites du Rwanda avant la colonisation, c-
à - d, avant le partage du pays entre les puissances coloniales. Ces colons
s’étant partagé les territoires sans tenir compte des intérêts des populations
locales, il y a eu un transfert de provinces d’un pays à un autre sans se préoccuper
de la nationalité ou de l’avenir des populations transférées. C’est ainsi
qu’une partie du Rwanda fut annexée au Congo, à la Tanzanie et à l’Ouganda.
b) un
deuxième type de RWANDAIS, ce sont ceux qui à la recherche d’emploi, ont émigré
dans les pays voisins et parfois se sont installé définitivement. C’est ainsi
qu’en 1959, avant le flux de réfugiés politiques, les RWANDAIS en Ouganda
étaient recensés comme le sixième groupe ethnique avec près de 400.000 personnes
[25].
Tous ces deux premiers groupes sont majoritairement hutu.
c) un
troisième type qu’on rencontrait dans les pays voisins était constitué par les
réfugiés politiques suite à la révolution de 1959 et aux diverses troubles
ethniques qui ont eu lieu après (1963, 1972). C’est ce troisième groupe, formé
presque exclusivement par une seule ethnie tutsi qui était considéré comme
réfugié, les autres étant devenu des habitants à part entière de ces pays.
Il est ainsi
compréhensible que les RWANDAIS qui se trouvaient à l’extérieur du pays avant
1990 n’étaient pas tous des réfugiés ou seulement des tutsi. La
plupart d'entre eux sont des hutu. C'est précisément ce troisième groupe des réfugiés
tutsi qui a réclamé son droit de revenir dans le pays, pris des armes et est
rentré par la force.
Depuis le déclenchement de la guerre en 1990, pour fuir
les combats, il y a eu des mouvements migratoires d’abord internes et puis ils
se sont généralisés vers les pays voisins en juillet 1994. C’est en 1992 que la
plus grande partie des populations des préfectures de Byumba et de Ruhengeri a
fui les combats pour s’installer dans les camps à l’intérieur du pays. Plus de
500.000 personnes étaient alors impliquées dans ces déplacements et certains
camps étaient même installé aux alentours de la Capitale- Kigali. Les accords
de Kinihira, signés en mai 1993, permirent à certains de ces déplacés de
retourner dans la zone tampon alors démilitarisée. Avec la prise du pouvoir par
les ex-réfugiés tutsi en juillet 1994, presque toute la population hutu du pays
va fuir. On estimait à plus de 4 millions la population en exode dont une
partie va s’établir dans les camps implantés dans la zone turquoise. Ces camps
seront démantelés par le FPR au courant de l’année 1995. Plusieurs milliers de
déplacés vont laisser la vie dans cette opération (cfr. massacre de KIBEHO en
avril 1995).
La victoire du Front Patriotique (FPR) a donc permis à
une partie des anciens réfugiés tutsi de regagner le Rwanda, mais le problème
des réfugiés rwandais s’est aggravé. En effet, avec un effectif d’environ
500.000 réfugiés tutsi qu’on dénombrait en 1990, le chiffre des réfugiés hutu
en septembre 1994 *
dépassait deux millions de réfugiés éparpillés surtout dans les pays
limitrophes du Rwanda ( Zaïre avec un record de plus d’un million et demi (
1.542.000 ), le Burundi: 210.000, Tanzanie: 460.000 et l’Ouganda: 10.500. Si à
ce chiffre on ajoutait le nombre de personnes déplacées à l’intérieur du pays (
2.576.000 dont 1,3 million dans l’ancienne zone turquoise ) ainsi que le nombre
de personnes tuées et évaluées à près d’un million, on arrive à conclure que 80
% de la population rwandaise ont fui la guerre pour se réfugier soit à l’intérieur
du pays, soit à l’extérieur avec une partie importante qui a été tuée.
C’est la révolution sociale de 1959 , dirigée par une
élite des bahutu et par certains batutsi modernistes qui avait permis à la
masse paysanne de se partager les grands domaines jusqu’alors réservés à la pâture des troupeaux
des batutsi. Malgré le départ de ces derniers dans les pays limitrophes, la pression démographique va continuer à
peser sur les terres agricoles. Selon l’enquête faite par les services du
Ministère de l’Agriculture, de l’Elevage et des Forêts en 1984, près de 20 %
des ménages rwandais disposaient de moins de 1 ha de terres pour leur
subsistance. On peut alors se demander pourquoi les autorités n’ont pas mené
une politique en faveur des migrations internationales alors que les pays
voisins restent moins peuplés. Des tentatives d’émigration dans les pays
africains ont été tentées ( pays limitrophes, Congo, Gabon, etc. ).
Ces tentatives se sont heurtées au problème du
sous-équipement dans ces pays. En effet, pour accueillir les émigrés, certains
pays réclamaient que le Rwanda mette en place d’abord les infrastructures
d’accueil (logements et autres ), ce que le Rwanda n’était pas à mesure de
faire sans une aide de la communauté internationale. Il est à remarquer que
presque tous les rwandais qui se trouvaient à l’extérieur s’étaient réellement
fixé dans ces pays et c’est probablement avec cette vision que les autorités de
la deuxième république ont essayé de les y retenir. Jusqu’en 1990, la plupart
des réfugiés tutsi rwandais avaient obtenu la nationalité des pays qui les
hébergeaient et donc étaient considérés comme des citoyens à part entière de
ces pays.
Notons également que dans le cadre de l’intégration
régionale, la Communauté des Pays des Grands Lacs (CEPGL) qui regroupe le
Burundi, le Rwanda et le Zaïre avait vu le jour en 1976. Un traité de libre
circulation des biens et des personnes avait été signé par ces trois pays mais
pour des raisons probablement politiques, cet accord n’a jamais été ratifié[26]
et donc n’a pas pu être mis en exécution. Seul le Rwanda avait ratifié cet
accord.
Par ailleurs, l’émigration a été souvent stoppée par
crainte des problèmes socio-politiques susceptibles d’être engendrés par la
communauté rwandaise à l’étranger. On se rappellera qu’avant la guerre en 1990,
plusieurs milliers de rwandais (plus de 70.000) vivant en Tanzanie ont été
refoulés. Ils ont causé un problème grave de réinsertion dans leurs familles,
étant donné qu’ils avaient vendu toutes leurs terres avant de partir. Ainsi,
des négociations ont été menées à plusieurs reprises avec les pays voisins,
mais sans grand succès.
Comme nous venons de le voir ci-haut, les pays
limitrophes sont peuplés par des rwandais depuis longtemps. Les autorités de
ces pays ont toujours probablement craint une émigration complémentaire massive
d’une population rwandaise avec un fort sentiment d’appartenance, ce qui
pourrait conduire éventuellement à des revendications nationalistes
susceptibles de semer les troubles. Des violences récemment enregistrées contre
la communauté rwandaise (Ouganda: 1985, Zaïre: 1993), aussi bien de la part des
autorités que de la population locale ont fait déjà des victimes. C'est dans ce
même cadre qu'on peut situer la guerre menée par le Rwanda [coalition
FPR-Abanyamurenge], l'Ouganda et le Burundi contre le Zaïre en 1996. En
réalité, c'est une coalition des tutsi de ces trois pays, appelée à tort et à
travers "abanyamurenge" qui ont voulu chasser les hutu (réfugiés ou
non) du Zaïre et conquérir la zone EST de cet immense pays. C’est pourquoi, le
problème des émigrés rwandais, comme d’ailleurs celui de plusieurs émigrés
d’autres pays voisins du Rwanda, qui sont éparpillés dans cette région
d’Afrique Centrale, devrait être examiné dans un contexte régional global.
Tous ces problèmes ont
fait que les migrations internationales ont été rendues quasi impossibles
malgré l’évidence du problème de la rareté des terres au Rwanda.
Comme l’a écrit Gasana [27],
la guerre d’octobre 1990 ne peut être réduite à un problème d’exilés qui
voulaient recouvrer le droit de rentrer dans leur pays. En effet, cette raison
avancée pour justifier le bien-fondé de la guerre n’était plus crédible étant
donné que dès 1989, le Rwanda venait d’accepter d’assumer ses responsabilités
envers les réfugiés. C’est ainsi que pour trouver une solution à ce problème,
des rencontres au niveau ministériel entre le Rwanda et l’Ouganda étaient en
cours. Par ailleurs, le premier rapport de la Commission Spéciale sur les problèmes des émigrés rwandais (créée
en 1989) venait de voir le jour et proposait trois solutions: le rapatriement
volontaire, l’installation dans le pays d’accueil (pour ceux qui voudraient
rester dans le pays d’accueil et garder la nationalité rwandaise) et
l’installation définitive dans le pays d’accueil. La base de toutes ces trois
options était le volontariat.
De même, l'argument économique avancé pour justifier le
bien fondé de la guerre n'était pas suffisant. En effet, malgré le peu de
ressources du Rwanda par rapport à ses voisins, on peut d'ailleurs dire que le
pays était largement nanti.
Tableau
n° 4
Situation socio-économique du Rwanda par
rapport à ses voisins
|
Pays |
IDH1970 |
IDH1980 |
IDH1990 |
IDH1991 |
IDH1992 |
IDH1994 |
PNB/tête 1988 (US$) |
PNB/tête1994 (US$) |
|
Ouganda |
0,213 |
0,215 |
0,354 |
0,204 |
0,272 |
0,328 |
280 |
190 |
|
Zaïre |
0,235 |
0,286 |
0,294 |
0,299 |
0,341 |
0,381 |
170 |
- |
|
|
0,157 |
0,219 |
0,235 |
0,177 |
0,276 |
0,247 |
240 |
160 |
|
Tanzanie |
0,211 |
0,282 |
0,413 |
0,266 |
0,306 |
0,357 |
160 |
140 |
|
|
0,215 |
0,244 |
0,304 |
0,213 |
0,274 |
0,187 |
320 |
80 |
Concernant le PNB/tête, indicateur qui a été longtemps
utilisé pour montrer le développement des différents pays, le Rwanda venait en
tête en 1988, laissant tous ses voisins derrière (320 $). En 1994, c'est à dire
après la victoire des inkotanyi, la situation s'était bouleversée et le Rwanda
venait loin derrière tous ses voisins avec seulement 80 dollars par habitant.
Quant à l'indice de développement humain de ces pays depuis 1970 jusqu'en 1992,
on voit que le Rwanda était bien placé par rapport à ses voisins. Malheureusement,
toute la région des Grands Lacs (y compris le Rwanda) se classait dans la
catégorie des pays avec un faible développement. Cependant, les valeurs de cet
indice pour le Rwanda dépassent même celles de l'Ouganda ou du Burundi en 1970,
1980 et 1991. L'agression du pays par les inyenzi-inkotanyi va à la longue
inverser les tendances et en 1994, le Rwanda sera classé non seulement comme
dernier pays dans la région selon cet indice, mais aussi comme l'avant dernier
pays au monde tout juste avant la Sierra Leone. Ces quelques lignes montrent
que même pendant les premières années de la guerre des inyenzi-inkotanyi, le
Rwanda n'avait rien à envier à l'économie du principal* pays qui hébergeait ces combattants
(inkotanyi): l'Ouganda, mais bien le contraire. L'argument de la démocratie
n'était pas aussi valable, car une démocratie par des armes n'a pas un sens.
Il est à remarquer que dans tout ce processus de mise au
point du règlement définitif de la question des réfugiés rwandais par ladite
commission, participaient également les représentants du Haut Commissariat pour
les Réfugiés (HCR) ainsi que ceux de l’Organisation de l'Unité Africaine (OUA).
Tout cela montre qu’il y avait encore moyen d’éviter cette guerre, mais... Ce conflit prend réellement ses racines dans
la contradiction entre les exilés tutsi et la classe politique mis au pouvoir
par la révolution sociale de 1959. C’est pourquoi, il semble logique de voir
cette guerre dans le cadre de multiples tentatives de reconquête du pouvoir par
les réfugiés depuis 1960.
D’autre part, cette guerre doit être analysée dans le
cadre de la crise politique, économique
et sociale de la seconde République, principalement avec l’insurrection des
partis démocratiques d’opposition contre le gouvernement du parti unique (MRND:
parti-Etat dit "mouvement révolutionnaire national pour le
développement", transformé lors de la venue du multipartisme en
"mouvement républicain national pour la démocratie et le
développement") alors en place et que le Front Patriotique Rwandais (FPR)
a su exploiter dans ses intérêts. Enfin, elle doit s’inscrire dans la logique
d’une guerre imposée de l’extérieur avec une participation ferme et omniprésente
mais non officiellement déclarée, d’un pays voisin: l’Ouganda.
C’est ainsi que dans un climat économique d’exclusion et
de marginalisation sociales qui régnait dans le pays, de violence des
différentes milices soutenues par les différents partis politiques: la montée
d'agressivité inter-ethniques paraît être liée à la faiblesse du rôle
régulateur de la seconde république, de son incapacité d’orienter et de
réaliser le consensus autour d’objectifs de développement durable du peuple
rwandais, dans un courant fort de changements entraînés par un multipartisme en
naissance.
Les données des recensements les plus récents effectués
dans le pays montrent que les densités de populations ont continué de s’accroître
dans le monde rural et que les hautes densités observées allaient à plus de 600
habitants au kilomètre carré dans certaines régions du pays. Pourtant, elles
n’ont pas eu un effet remarquable sur la naissance des villes et la dispersion
de l’habitat s’est intensifiée. En effet, plusieurs agglomérations sont nés ici
et là mais sans toutefois arriver à former des centres urbains. Cette
dispersion de l’habitat s’est accompagnée d’une dispersion des différentes
infrastructures socio-économiques, ce qui a fort handicapé et continue d’être
le frein de l’urbanisation nationale. Ainsi, les densités fortes de population,
couplées avec la dispersion de l’habitat, telles sont les caractéristiques
organisationnelles de l’occupation de l’espace rwandais.
Tableau
n° 5
Caractéristiques démographiques
du Rwanda selon les régions agricoles
|
Région agricole |
Population 1978 |
Population 1991 |
Densité 1978 |
Densité 1991 |
Taux annuel d'accr. de la population 1978-1991 |
|
1. Imbo |
50800 |
89508 |
228 |
402 |
4,4 |
|
2. Impala |
195411 |
290747 |
359 |
534 |
3.1 |
|
3. Bords du lac Kivu |
291770 |
422455 |
357 |
508 |
3.1 |
|
4. Terres des laves |
297146 |
467016 |
391 |
614 |
3.5 |
|
5. CZN |
614673 |
881366 |
236 |
338 |
2.7 |
|
6. Hautes terres du
Buberuka |
452291 |
644603 |
312 |
444 |
2.8 |
|
7. Plateau central |
1179515 |
1573846 |
313 |
421 |
2.2 |
|
8. Dorsale granitique |
515051 |
706194 |
307 |
421 |
2.5 |
|
9. Mayaga |
192561 |
279286 |
243 |
352 |
3.0 |
|
10. Bugesera |
121201 |
245047 |
139 |
280 |
5.6 |
|
11. Plateau de l'Est |
798103 |
1320420 |
213 |
352 |
3.9 |
|
12. Savane de l'Est |
110764 |
235003 |
75 |
159 |
6.3 |
|
|
4831486* |
7155391 |
258 |
382 |
3.1 |
* Ce
chiffre correspond aux résultats définitifs du RGPH 1978. Il ne correspond pas
à la somme des populations des régions agricoles de la colonne provenant, eux,
des résultats provisoires
du RGPH 1978.
Source: Ministère du
Plan, Impératif urbain, Novembre 1992
Selon toujours ces deux recensements, les densités
élevées (plus de 300 habitants par kilomètre carré ), qui ne concernaient que
quelques communes en 1978 se sont généralisées sur toute l’étendue du pays.
Seules quelques communes longeant le parc national de l’Akagera ainsi que
quelques communes de la préfecture de Gikongoro autour de la forêt de Nyungwe
n’avaient encore que des densités relativement faibles en 1991. Contrairement à
ce qui se faisait dans le passé où les forts peuplements se rencontraient dans
les zones où les facteurs de la vie étaient propices (moins de maladies, sols
favorables à l’agriculture, etc.), l’expansion démographique actuelle semble se
répercuter indépendamment de tous ces facteurs [28].
La densité brute d’une commune rwandaise en 1991 s’élevait à 271 habitants par
kilomètre carré et la densité physiologique revenait à 382 habitants/km²*. L’augmentation élevée de la densité
physiologique ne stimule pas l’utilisation des techniques agricoles modernes
étant donné qu’on a pas besoin de beaucoup de capitaux pour valoriser ses
terres et la main d’oeuvre reste largement disponible pour être utilisée d’une
manière extensive.
Cet accroissement démographique forte a conduit à un
morcellement excessif des exploitations agricoles familiales (EAF) dont la
superficie moyenne actuelle est en dessous d’un hectare. Le nombre des EAF
augmentant chaque année, leur surface continue de diminuer. Cela a conduit à
l’utilisation des terres marginales et au déboisement des forêts naturelles ce
qui, peu à peu, a conduit à la dégradation de l’environnement. L’interaction
population agriculture a eu ainsi des effets négatifs sur le secteur de
l’environnement.
Le Rwanda est par ailleurs un pays où la population est
dispersée sur toutes les collines. De là, on est souvent tenté de parler de
l’équilibre dans l’occupation du
territoire de la population et des activités. Pourtant cette occupation pose
bien de problèmes relatifs au développement du secteur agricole ainsi qu’à une
meilleure répartition des infrastructures de développement. Peut on envisager
que cette pression démographique pourra un jour constituer le vrai moteur du
développement? C’est possible, mais il faut d’abord que les rwandais dépassent
les clivages qui les divisent et se rendent compte que le développement du pays
exige une conjugaison d’efforts de chacun d’eux.
Plusieurs
tentatives d’organisation rationnelle de la population sur le territoire
rwandais ont été essayées. Il s’agit des paysannats agricoles et des villages
pilotes. Hormis ce caractère organisationnel, les paysannats avaient aussi un
but économique de promouvoir les cultures d’exportation (café et thé). Quant
aux villages pilotes, la philosophie consistait à décongestionner les sols à
vocation agricole mais aussi à concentrer la population autour
d’infrastructures mises à leur disposition par l’Etat (écoles, dispensaire,
eau, etc.). Tous ces systèmes ne tardèrent pas à montrer leurs limites et ni
les paysannats, ni les villages pilotes ne semblèrent comme cas exemplaire
d’organisation rationnelle dans l’aménagement du territoire national.
En effet, au fur
et à mesure que la famille installée dans un paysannat s’agrandissait, les
terres agricoles mises à sa disposition, qui s’évaluaient à quelques hectares
seulement, devaient être partagés entre la descendance (les jeunes ménages). Ce
partage des terres entre les générations a conduit à la miniaturisation des
terres rendant ainsi le système non
viable. Quant aux villages pilotes, plusieurs raisons furent à la base
de leur abandon. Les intéressés étant tous des agriculteurs, la nouvelle
organisation d’habitat en village les éloignait de leurs champs agricoles ce
qui engendrait les problèmes de transport et de la main d’oeuvre surtout en ce
qui concerne le transport du fumier organique. Il en est de même du gardiennage
des récoltes qui n’était pas assuré. Il faut également remarquer que les gens
n’étaient pas tellement convaincus des objectifs de ce projet et il fallait
procéder à une distribution d’incitations sous forme matérielle pour amener la
population à adhérer au projet.
Depuis 1988, les autorités minoritaires tutsi ont été
confronté au problème de légitimité de l’occupation illégale du territoire
nationale. C’est ainsi que pour mâter tout opposant à leur hégémonie, ils ont
commencé de regrouper la population dans des camps dits « de regroupement
(imidugudu) ». Ce regroupement forcé, qui s’est concrétisé par l’abandon
forcé de tous les biens par la population, constitue en réalité une politique
délibérée et déguisée des autorités tutsi à créer des camps de concentration.
Le cas de leurs frères du Burundi illustre bien ces camps. Ce n’est donc pas
une innovation en matière d’habitat, mais une pratique meurtrière qui est bien
connue et utilisée par leurs voisins du sud. Plusieurs civils hutu y sont morts
particulièrement dans les préfectures de Ruhengeri et Gisenyi. Les responsables
du FPR devraient, tôt ou tard répondre de ces actes.
En matière de production et d’augmentation de la
production agricole, l’occupation nouvelle du territoire depuis 1994, c’est à
dire après la prise du pouvoir par les réfugiés, ne va rien apporter de
révolutionnaire, à part le changement de propriétaires des terres. C’est ainsi
qu’une grande partie des préfectures ayant des frontières avec l’Ouganda, la
Tanzanie et le Burundi, à savoir Byumba[29],
Kibungo, Butare, Gitarama et Kigali vont être principalement occupée par les
nouveaux venus tutsi. L’appropriation gratuite des biens d’autrui sans aucune
intervention des dirigeants constitue un épineux problème qui tôt ou tard va saper les efforts
de la réconciliation. En effet, les responsables sortis vainqueurs ne se sont
jamais inquiétés de la propriété privée et presque tous les biens laissés par
ceux qui avaient fui les combats ont été vite saisis. Ce problème a été
remarquable surtout dans les villes. Après avoir saisi les biens privés où tous
les combattants n’ont pas pu probablement être servis, les biens de l’Etat ont
été pillés au grand jour par ceux qui devaient les protéger. Cela a encore
montré un manque de stratégie d'avenir de la part des nouveaux dirigeants qui
avaient pris tout en main et qui étaient sensés orienter la destinée du Rwanda.
L’apparition apparemment planifiée, de nouvelles régions
formées essentiellement par une seule ethnie tutsi (ce que les historiens
appellent la tutsification des régions ou la formation de tutsilands) semble
être une nouvelle forme de peuplement et d’épuration ethnique sur l’espace
national. Les données du recensement de la population au début de la guerre
étant disponibles (RGPH 1991), elles permettront probablement dans le futur d’évaluer
l’occupation de ces régions par les différents ménages rwandais et étrangers.
Dans le cadre de la promotion d’une meilleure utilisation
des ressources humaines, les travaux communautaires de développement
communément connus sous le nom « UMUGANDA » avec comme objectif de
valoriser et faire participer la main d’oeuvre disponible dans le pays aux différentes
actions de développement, furent entamés dès 1973. C’est pour suppléer aux
maigres moyens de l’Etat en mobilisant une force importante de la population
pour développer son pays qu’une journée dans la semaine avait été choisie
(samedi) et était consacrée à ces travaux physiques et communautaires de
développement.
Pendant le deuxième Plan de Développement Economique,
Social et Culturel 1977-1981, cette structure était prévue principalement pour
le milieu rural où les communes devaient s’organiser et faire travailler leurs
populations. Dès le début, des difficultés liées à l’encadrement avaient surgi.
En effet, ce travail communautaire ne pouvait se concevoir qu’à un prix d’un
effort énorme, réservé à la formation d’encadreurs et des paysans d’une part,
des infrastructures et des moyens de
démonstration de l’autre part. Par ailleurs, un manque de concertation entre
les techniciens eux-mêmes d’une part qui étaient d’ailleurs insuffisants sur le
terrain et avec la population provoquait des cloisonnements et des doubles
emplois entre les différents services, ce qui rendait le travail inefficace.
Pour le deuxième Plan, l’UMUGANDA devait fournir 5.5 % des investissements
globaux prévus par le Plan, soit 5.5 milliards de francs rwandais sous forme
d’investissement de travail [30]
.
Durant le troisième Plan, le principe de la mobilisation
et de la sensibilisation de la population à une participation volontaire était
retenu. A cet effet, des campagnes furent menées partout dans le pays, ce qui
participa à créer un meilleur climat de rentabilisation des actions à mener.
C’est pourquoi les chiffres prévus dans le second Plan ont été vu à la hausse
pendant le IIIe Plan vu la généralisation de ces travaux sur l’ensemble du
pays.
Les priorités pour le troisième Plan avaient été choisies
selon les problèmes urgents auxquels le pays était confronté parmi lesquelles
il faut citer:
- la protection des sols par la lutte
anti-érosive et le reboisement, la construction des écoles, des bureaux
administratifs (communes et sous-préfectures), des centres de santé et des
centres communaux de développement et de formation permanente.
- les adductions d’eau et
l’entretien des sources dans le milieu rural
- l’aménagement et
l’entretien des routes, ce qui permit le désenclavement des régions et une
amélioration des échanges entre elles. Les travaux communautaires de
développement furent d’une grande importance qu’ils furent intégrés dans les
projets de développement et parfois même, ces travaux communautaires
constituaient une grande part de la contrepartie nationale dans ces projets.
Les réalisations furent remarquables et évaluées à
plusieurs milliards de FRW[31]
dans les domaines de la construction de centres de santé, du désenclavement des
communes et spécialement dans le domaine de la sauvegarde de l’environnement.
Plus de 90 % des sols du territoire
national avaient été aménagés et protégés contre l’érosion par la lutte
anti-érosive sous forme de terrasses radicales et de fossés, la plantation de
haies ainsi que le reboisement.
Pourtant, plusieurs contraintes furent aussi affrontées.
Il s’agit entre autre de:
- une
programmation technique et financière inadéquate. En effet, avec une meilleure
programmation de ces travaux, un meilleur suivi et un appui logistique
nécessaire (équipement et matériel), l’UMUGANDA pouvait constituer et même dans
l’avenir, un moyen incontournable pour la réalisation de plusieurs actions de
développement.
- l’institutionnalisation de
ces travaux sous l’égide du parti politique unique le MRND, va décourager
plusieurs personnes et finalement ces travaux sont devenus comme obligatoires.