Rapport de consultation rédigé à la demande du Bureau du Procureur du Tribunal Pénal International pour le Rwanda
par
Christophe MFIZI
Licencié
en Philosophie et Lettres (Philologie Romane)
Université Catholique de Louvain
Diplômé en Science Politique, Paris I - Sorbonne
Ancien Ambassadeur du Rwanda à Paris
TABLE DES MATIERES
INTRODUCTION
2
I. UN PUNCHER DANS L'ARENE : Protais ZIGIRANYIRAZO
5
1.1. Le régionalisme étouffe un projet éducatif national
5
1.1.1. Un projet éducatif.
5
1.1.2. Duel régionaliste
6
1.2. L'ombre de P. Zigiranyirazo sur le Campus de Nyakinama
7
1.3. Agression morale contre l'Education
8
II. LA PREDATION ECONOMIQUE AU MEPRIS DE LA LIGNE POLITIQUE
9
2.1. Chasser les Bagogwe pour récupérer leurs terres
9
2.2. Détruire la forêt des bambous, habitacle des gorilles
11
2.3. Sacrifier les vaches canadiennes du Kinigi
12
2.4. Détruire la charge symbolique des paysannats
13
2.5. La prédation patrimoniale aux origines de la Deuxième République
14
III. LE RESEAU ZERO A LA CONQUETE DU POUVOIR POLITIQUE
19
3.1. Zigiranyirazo, Procureur et Juge dans l'affaire Lizinde
19
3.1.1. La politique dans le procès
19
3.1.2. L'acharnement contre les innocents
20
3.2. Apparition du Réseau zéro qui «récupère» le Renseignement
22
3.3. Le Réseau zéro ronge le fonctionnement de l'Etat
24
3.3.1. Les instances du MRND
24
3.3.2. P. Zigiranyirazo « travaille » les Congrès Nationaux du MRND
25
3.3.3. Les Préfets 'zédistes'
25
3.3.4. Les Communes sous l''indirect rule' du Réseau zéro
26
3.3.5. Le Réseau zéro bourre les urnes
29
3.4. Quand le Réseau zéro se trompe de guerre
32
3.4.1. Tentative de mentir à la population
33
3.4.2. Mensonge au Chef de l'Etat ?
36
3.4.3. Manipulations par un Etat Major ethniste
36
3.5. Echec récurrent du Réseau zéro dans l'espace médiatique
40
3.5.1. P. Zigiranyirazo dans le « domaine réservé » du Président
40
3.5.2. 'Z', le « scorpion » récidive
41
3.5.3. Portait et objectif de 'Z'
43.
3.5.4. Le Pouvoir à portée de 'Z'
44
IV. LE RESEAU ZERO SAPE LES REPERES MORAUX DE LA SOCIETE
47
4.1. La Justice handicapée
47
4.2. Les églises chrétiennes bridées
47
4.3. La jeunesse dévoyée
51
V. LE RESEAU ZERO FOURBIT SA DERNIERE ARME
54
5.1. Ultimes ratés du Réseau zéro pour conquérir la presse publique
54
5.2. R.T.L.M : 'l'alternative du diable'
56
5.3. Des exécutants « sous influence
»
57
DEUX INTERROGATIONS CONCLUSIVES
61
C1. L''Akazu' du Président Habyarimana : une méprise anthropologique et
politique 61
C2. Le Réseau zéro a précipité la société rwandaise dans la violence extrême
67
INTRODUCTION
« Anthologie de l'Ordre zédiste ». Tel pourrait aussi s'intituler le présent
Rapport. A partir de scènes socio politiques dont j'ai été partie prenante à
un titre ou à un autre, je décris, sereinement, comment un certain Protais
Zigiranyirazo, Préfet de Ruhengeri, au Nord du Rwanda, s'est imposé dans les
coulisses du pouvoir rwandais. Beau-frère du Président Juvénal Habyarimana,
il a créé ce que j'ai appelé, en 1992, le « Réseau zéro »[1]. 'Zéro',
comme 'Z', initiale de son nom par laquelle le public le désignait, tant
prononcer son vrai nom faisait peur, les murs ayant des oreilles. En partant
desdites scènes, observées depuis notre première rencontre professionnelle en
1975 et rapportées de manière factuelle, je montre comment il a érigé une
officine de type mafieuse oeuvrant à l'accroissement souvent illicite de son
patrimoine personnel et celui de ses comparses. Brandissant son statut de «
beau-frère » du Président et s'appuyant sur cette officine, 'Z' a
progressivement instauré un système d'influence – je l'appellerai ici
l'Ordre zédiste[2], qu'il infuse dans l'administration publique, le
fonctionnement institutionnel de l'Etat rwandais, sans oublier le secteur privé.
Au point que s'étant soumis le Renseignement et assuré, à l'Armée, de la
connivence du Colonel Laurent Serubuga, entre autres, de son frère Séraphin
Rwabukumba dans le monde des affaires et du Colonel Elie Sagatwa, Secrétaire
Particulier du Président, 'Z' détient, à la fin des années 1990, la réalité
du pouvoir au Rwanda.
Le Tribunal Pénal International pour le Rwanda (T.P.I.R.), sis à Arusha en
Tanzanie, tente de juger les hauts responsables politiques présumés coupables
du génocide contre les Tutsi et des crimes contre l'Humanité, commis entre
1990 et 1994 au Rwanda. 'Z' se trouve parmi les prévenus en train de comparaître
en ce mois de février 2006. Il serait intervenu personnellement pour conduire
ou inciter les tueurs à massacrer les Tutsi. Vrai ou faux, ce n'est pas à moi
d'en décider. Ce dont je suis certain et que démontre le présent Rapport,
c'est que le réseau qu'il avait fondé et qu'il animait était devenu, à cette
époque, une puissante nébuleuse politico-mafieuse qui étendait l'ordre zédiste
sur tout le pays.
Ne pas tenir compte de cette dimension, ce serait s'interdire de cerner les véritables
responsabilités dans l'emballement politique - et criminel ? - de tout le pays.
Risque d'autant plus probable que nombreux spécialistes jusqu'à présent
patinent sur au moins deux points : d'une part, la définition et le rôle de l'Akazu
(cercle familial) du Président Habyarimana dans lequel ils englobent son épouse
et ses beaux-frères ; et de l'autre, sur la production des preuves matérielles
sur la planification du génocide.
La présente contribution revisite rigoureusement le concept d'Akazu du Président
Habyarimana, tenu pour une évidence et démontre qu'il y a méprise sur toute
la ligne, du point de vue anthropologique aussi bien que politique. Fonder son
appréciation sur un concept inconsistant pourrait se révéler inopérant et
conduire à une impasse. Au grand dam des victimes et des exécutants « sous
influence » ! Je démontrerai par contre la pertinence du concept du réseau
dont 'Z' occupait la position nodale et dont l'Ordre zédiste, à caractère
politique, a impacté toute la vie politique et poussé tout le pays aux
violences extrêmes. C'est le Réseau zéro qui a alimenté le brasier
identitaire[3] par le biais notamment d'un discours lancinant ethniste destiné
à occulter les vrais mobiles d'action, par le biais des milices Interahamwe et
par le biais enfin de la Radio Télévision des Milles Collines (R.T.L.M.), de
triste mémoire, fondée à cette fin.
On risque de se heurter à la même impasse s'agissant de la production de la
preuve matérielle de planification du génocide si l'on privilégie des schémas
préconçus que des témoins et experts reprennent complaisamment. On lira ici,
par contre, la description du 'modus operandi' de l'ordre zédiste qui requiert
le renouvellement de la notion de preuve dans une culture dominée par l'oralité,
culture grâce à laquelle jonglent, en parfaits « métis culturels », des
protagonistes retors. On lira dans ce Rapport, en outre, un faisceau d'indices
concordants[4] qui permettent d'exclure définitivement, s'agissant de la tuée[5]
du Rwanda de 1990 à 1994, la prétendue réaction spontanée des Hutus[6], consécutive
à l'attaque du Front Patriotique Rwandais (FPR) et à l'attentat mortel contre
l'avion du Président Juvénal Habyarimana.
Directeur de l'Office Rwandais d'Information (ORINFOR), de 1976 à 1990, j'ai été,
ès qualité, rapporteur des travaux du Conseil du Gouvernement et du Comité
Central du MRND, membre du Comité interministériel de Coordination des
questions politiques et de sécurité, membre de la Commission des Affaires
culturelles, puis des Affaires politiques du Comité Central du MRND, membre de
la Commission des Fêtes et Conférences. Déjà de 1974 à 1976, Directeur de
l'Institut Pédagogique National (IPN), j'avais identifié et commencé à
combattre certains modes de décision en marge de la pratique écrite. Jusqu'en
1996, où j'ai démissionné de mes fonctions d'Ambassadeur du Rwanda à Paris
(France), j'ai pu enrichir ma connaissance de la culture politique du Rwanda, même
si le pouvoir avait changé de mains. Par mon expérience dans le monde
associatif (Education, Culture, Communication, Développement rural), j'ai mesuré
davantage la pandémie de l'Ordre zédiste sur l'ensemble de la vie nationale.
Il ne doit sans doute plus y avoir beaucoup de Rwandais qui aient passé, comme
moi, plus de 22 ans sans interruption dans une position d'observateur de
l'action politique au sommet de l'Etat et qui, aujourd'hui, pourraient, comme je
m'en porte garant, en témoigner en toute indépendance et sérénité.
Focaliser mon propos sur les scènes dont je peux garantir l'authenticité
implique deux inconvénients. D'une part, je me vois obligé de parler de moi :
mon Rapport n'étant pas le fruit de l'érudition, je décris la manière dont
j'ai eu connaissance des faits ; je raconte comment les acteurs se sont révélés
à mon regard. D'autre part, j'ai été obligé d'omettre plusieurs scènes qui
auraient pu contribuer à la consistance du tableau de la vie socio-politique
que je décris ; je les ai exclues de mon corpus d'analyse, parce que je ne
peux, personnellement, en garantir l'authenticité. Je laisse à d'autres témoins
oculaires le soin de combler cette lacune. Encore que cela devienne compliqué
de trouver des témoins fiables. Des survivants du génocide, Tutsi comme Hutu,
deviennent de plus en plus réticents à témoigner, même en privé, pour
n'avoir pas à subir des tracasseries de toutes sortes. Et ne parlons pas de
l'effet néfaste de la pratique en vogue de la manipulation et de la subornation
des témoins. Quant aux pourfendeurs du pouvoir en place au Rwanda, que ce soit
des prévenus incarcérés ou des hommes libres, confirmeraient-ils la vérité
si celle-ci devait se retourner contre eux-mêmes, contre « les leurs » ou
encore contre ce qu'ils croient être leurs intérêts politiques ? Enfin, je
cite beaucoup de témoins qui ne sont plus. Car c'est cela la réalité
dramatique du Rwanda : en peu de temps, la mort a fauché des gens par centaines
de milliers ! Ce témoignage est ma manière à moi de rendre hommage à tous
ceux qui sont morts innocemment.
Ces difficultés ne sont pas cependant rédhibitoires. Le présent Rapport fait
nettement ressortir la capacité de 'Z', même après ses fonctions officielles
de Préfet, grâce au Réseau zéro qu'il avait construit depuis 1975,
d'entretenir l'Ordre zédiste et de peser continûment sur les événements
politiques jusqu'en juillet 1994.
Nombre d'experts du Rwanda lient le nom de Protais Zigiranyirazo, ancien préfet
de Ruhengeri à ce que l'on appelle l'Akazu (souvent traduit par petite maison)
du Président Habyarimana, son beau-frère. Un autre concept, le Réseau zéro,
lancé en août 1992 dans ma lettre ouverte[7], est depuis lors, associé à
Protais Zigiranyirazo. Certains auteurs pressés ont confondu les deux concepts
et par le phénomène du copier/coller, surtout via internet, ont universalisé
cette erreur. Ce Rapport se propose de lever cette confusion en revisitant ces
deux concepts et en montrant l'implication de cette démarche, au moins, au plan
politique. Cependant, par un parti pris méthodologique, on attendra d'en savoir
plus dans ma conclusion. Ma démarche se veut, en effet, empirique : présenter
une mosaïque de faits, une anthologie de scènes dont on verra émerger et se
profiler un acteur politique et le système qu'il a mis en place. Parce qu'il a
mené son entreprise empiriquement, le suivre pas à pas permet de dégager,
sans discours partisan, la nature de son système et de son projet politique.
C'est dans la conclusion que nous soulignerons, sans a priori, les majeures liées
à l'akazu et/ou au Réseau zéro, s'agissant de l'évolution politique du
Rwanda jusqu'en 1994.
LA CULTURE/PRATIQUE POLITIQUE
ET LES DERIVES DE L'AUTOCRATIE
AU RWANDA
1973-1990.
Rapport commandé
par
le Tribunal Pénal International des Nations Unies pour le Rwanda.
Arusha (Tanzanie), septembre 2005.
par
Christophe MFIZI
Diplômé des Sciences Politiques
Ancien Ambassadeur du Rwanda à Paris
Plan
0. Introduction
« Ne pas se plaindre
Ne pas expliquer »
(Adage des monarchies anglo-saxonnes).
1.Pratique politique et non pas culture politique. L'empirique avant le théorique.
Le quotidien avant la perspective historienne. Pouvoir brosser le portrait des
hommes politiques au travers de leurs actions.
1.Le regard d'en bas, perception personnelle, tel que je les ai vécues comme
une autobiographie.
4.2.2. Domaines de compétences.
Pour la période couvrant les années 1970 à 1990 au Rwanda je suis à même de
soutenir, avec autorité, un discours sur la monopolisation et la
personnalisation progressive du pouvoir par une officine de plus en plus préoccupée
d'accroître et sécuriser son patrimoine ; sur la capture du monde rural au
profit des ambitions politiques ; sur le fonctionnement du secteur de
l'information jusqu'à la création des média de la haine ; et sur la promotion
puis l'instrumentalisation de l'éducation et de la culture.
Plutôt qu'un discours académique, je propose une démarche empirique : présenter
une anthologie de scènes de la vie socio-politique du Rwanda. Il s'agira de cas
précis tirés de mon expérience personnelle, puisque ma carrière a touché un
large éventail de secteurs de la vie nationale. De cette mosaïque surgira un
paradigme de l'exercice du pouvoir au quotidien. Une réalité qui ne se laisse
pas appréhender aisément au travers d'une grille de lecture se référant à
des concepts universels de féodalité, de démocratie, de dictature, etc.
Souvent le pouvoir tenait de tout cela à la fois. De plus, cette démarche de
chroniqueur mettra en lumière le portrait et l'évolution de certaines
personnalités qui intéressent ou pourraient intéresser le Procureur du TPIR.
A cette occasion seront explicités certains passages allusifs de ma lettre
ouverte Le Réseau Zéro. Alors on appréciera certainement mieux la place des
animateurs de ce qu'il est convenu d'appeler Akazu sur l'échiquier politique
complexe de la Deuxième République. Bien que je n'appartienne pas à ce
cercle, je prétends que mon regard reste certainement le plus interne et mon
expertise le plus indépendant possible. A ce stade, il incombera au Procureur
du TPIR, par-delà cependant tout déterminisme, de vérifier si, pour certaines
personnalités concernées par les procès en cours, ce paradigme leur aura
servi de règle de conduite quotidienne en temps de paix comme aux heures troublées.
T. Les personnes ressources.
Umuliza ; Marie Goretti ;; Qd je suis ; i Gahogo ; Londres Mwitende ; Doc twende
twende. ; Kimonyo Vigitoria ; Nkuliyingoma ; Bagaragaza ; Fidèle
Nkulikiyumukiza (les troupes invitées par l'ORINFOR).
T1. Akanyamanza Samebi
- Protazi Ntawukamena/nya ( ?) apfana iki na Z ? Frère, neveu ?
Vers quelle période habitait-il chez Bwarahoze à Dome ?
-Z ava neza inda imwe na Rwabukumba na Sagatwa, cyangwa bahuje se gusa ?
--Umugore wa Z mukuru batabyaranye ni umutustikazi ¿
-Udi mugore bayaranye ni nde ¿
-Z yabaye préfet kuva ryari kugeza ryari ¿
-Harya yari afite mashuri ki ¿
-Abarimu bo muri Kaminuza i Nyakinama bamukoreraga cyane ni bande cyane
cyane mu gihe yashakaga za diplomes ¿
-Yahawe umudari w'ishimwe ryari ¿
-Aretse kuba Prefet hari ikindi yakoze ¿
-Yagarutse ava muri Canada ryari ¿
-Marguerite Mukobwajana wa Nzabagerageza apfana iki Na Agatha Kanziga ¿
Waje kundeba ni joro Uwihoreye akuntumye ho kwitaba Z ryari ¿
-Wabanje kumburira ko Lyadia atwite...
-Twaje mu nama iwawe na Florenti na Z ryari ¿ Ese Karoli yagumye muri iyo nama
¿ Wowe wari he ¿ Mugesera se yari mu Rwanda cyangwa muri Canada, ko nibuka ko
atari ari muriiyo nama ¿
Ibintu nka bitatu byerekana ko Z yagiraga mimétisme yigana Ikinani.
Ibyo gucuruza ibinono by'ingagi hari icyo ubizi ho ¿ Naho urugano ¿
Nyibutsa iby'amatora yavunjaga.
Buruggumestri wo mu Kinigi bari bafatanyije mu birayi byo mu Kinigi yitwaga nde
¿
Charles Nzabagerageza yabaye Préfet ryari ¿
T2. Michel NIYIBIZI/Qd j'étais.
Les dates des Congrès du MRND et les résolutions. Résolution sur l'éducation
nationale. Mutamberezi. Qui a remplacé Nsekalije au MINEPRISEC ? Rwigema avant
ou après Gashegu ?
Chap.1. Les invariants inavouables/ Pourfendre le politiquement correct.
1.1. Les ethnies diabolisées.
De nombreux écrits sur le Rwanda aujourd'hui s'accordent notamment pour dire
que le clivage ethnique entre les Hutu et les Tutsi est une création coloniale.
Il est devenu non seulement politiquement mais aussi « scientifiquement »
incorrect de mettre en doute ce postulat qui a des émules patentés.[8] Qu'il
me suffise de rappeler l'origine de ce redoutable catéchisme. Ces auteurs, les
uns sciemment, les autres innocemment, mais tous dangereusement, reprennent, en
le recyclant la propagande idéologique des leaders de l'Union Nationale
Rwandaise (UNAR) des années 1957-1962.
A cette époque les nationalistes africains luttaient pour l'indépendance de
leurs pays respectifs. L'Union des Républiques Socialistes Soviétiques (URSS),
pour marquer des points dans la guerre froide soutenait cette lutte contre
l'Occident colonisateur. Or l'URSS s'était construite en étouffant les
nationalités qui formaient, de l'Oural si ce n'est de Berlin, au Katmachka, une
mosaïque d'identités culturelles et d'intérêts économiques. Les Russes
niaient et réprimaient la réalité des nations pour mieux s'assurer l'hégémonie
de la nation russe sur l'empire soviétique. Ainsi l'anathème fut jeté sur
l'idée même de nationalité. Se réclamer de celle-ci devint un crime d'Etat
et une honteuse arriération politique. On verra cependant, après l'éclatement
de la chape de plomb soviétique, ressurgir, parfois avec violence, ces
mouvements de récupération des identités des peuples que l'on avait privés
de leur histoire. On qualifie ces mouvements de printemps, voire de révolutions.
Les combattants africains de l'indépendance ont vite trouvé comme antidote à
tant de diversités nationales et continentales l'idéologie unitariste des soviétiques.
L'unité africaine engendra le panafricanisme, un courant idéologique si impétueux
qu'il fit des martyrs aujourd'hui reconnus : le Ghanéen,Kwame N'Krumah, le Guinéen
Sekou Touré, Gamal Abder Nasser l'Egyptien, le Congolais Patrice Emery Lumumba,
Jomo Kenyatta le Kenyan, et bien d'autres. L'espérance en une Afrique unie
faisait rêver au dépassement des particularismes nationaux et à plus forte
raison des ethnies. Afin de juguler la désormais honteuse réalité ethnique,
les leaders nationalistes africains postulaient l'âge d'or de l'Afrique (noire)
précoloniale qui aurait été homogène dans les domaines culturel, économique
et politique. Certains discours, j'aillais dire, agiographiques présentaient
les institutions politiques de l'Afrique précoloniale comme quasiment démocratiques.
Et d'imputer Promptement aux colonialistes et à leurs suppôts tous les maux
dont souffrait l'Afrique. Nos aînés accusaient les colonialistes d'attiser
différences et conflits ethniques, d'entretenir ces divisions pour affaiblir la
lutte des peuples africains et les maintenir sous leur joug. C'était sans doute
loin d'être totalement faux. Mais cette vision idyllique de l'Afrique précoloniale
devint un alibi qui masquait des ambitions précisément particularistes de bien
des leaders nationalistes africains. Il devint impensable de critiquer les
errements et les turpitudes que cachaient la sacro-sainte lutte pour l'indépendance.
« Unité nationale, indépendance » c'était des mots magiques et porteurs des
revendications nationalistes.
Les leaders nationalistes rwandais n'ont pas manqué d'adopter cette stratégie
: affirmer l'unité nationale, nier l'existence des ethnies au Rwanda et accuser
le colonisateur belge d'en être l'instigateur pour pérenniser sa présence
pendant que le Congo lui échappait. Discours efficace sur la scène
internationale où les Non-alignés, adossés à l'Union soviétique, marquaient
des points contre la colonisation. Discours porteur aussi dans le pays : l'idée
d'un Rwanda, unit autour du Mwami, non soumis au dictat étranger, blanc de
surcroît, était massivement partagée. Mais, à l'époque, affirmer que les
Tutsi, les Hutu, les Twa n'existaient pas, nier les discriminations et les
servitudes dont profitait l'aristocratie tutsi qui partageait le pouvoir avec
les Belges, laver le mwami de toute connivence avec l'aristocratie tutsi, c'était
un mensonge choquant et inquiétant. Cette déception 'était pas le fait de
quelques leaders hutu envieux ou de jeunes tutsi envieux. C'est là une autre idée
reçue que des auteurs partisans[9] contemporains divulguent complaisamment.
Non, le débat sur ces thèmes politiques était déjà répandu parmi la
population toutes ethnies confondues. Je me souviens avoir entendu en débattre,
au sanatorium Léon Pétillon de Gishali-lez-Rwamagana, en avril 1958 : Kagabo,
originaire du Bugesera et Anaclet, du Gisaka (Migongo), de riches paysans hutu
osaient en découdre avec des tutsi (Kanubayita, Gervais Gatsimbanyi, Pascal qui
passaient leurs soirées dans des veillées dans les pavillons du chef Nyangezi
du Bushiru et de Kabanyana ( ?), la fille du roi Musinga et sœur du mwami
Rudahigwa accessibles aux seuls tutsi. Et depuis les années 1956, dans mon
terroir du Kingogo, tant sur les chemins de l'école ou au marché, tantôt dans
ma famille que fréquentaient amis et parents tutsi et hutu, j'ai entendu débattre
des discriminations et des injustices que subissaient principalement les hutus.
Il est facile – mais non moins choquant – de soutenir ce discours
aujourd'hui face à un public qui ne compte plus guère de sexagénaires. Mais
à cette époque, la vie quotidienne apportait un démenti prégnant aux dénégations
des nationalistes rwandais. Les ethnies sont antérieures aux colons. Les
discriminations ethniques aussi. Mais elles avaient tellement été banalisées,
quasiment acceptées comme une fatalité que les stigmatiser publiquement et méthodiquement
constituait un véritable trouble à « l'ordre public ».
·ethniques précoloniales
·l'ascension,Ambivalence des particularismes micro-régionales
·L'impact du patrimoine (foncier) sur les régimes politiques
·L'héritage indélébile de la monarchie et de la colonisation (culture,
politique, économie)
·Les mœurs républicaines et chrétiennes capturées mais non intégrées dans
les profondeurs de la pensée et l'agir rwandais : le pouvoir ne se partage pas.
Les trahisons, Usurpation convenue Bega/Nyiginya, Kayibanda/ Gitera ; Kayibanda
et Mbonyumutwa ; Kayibanda et Makuza ; Kayibanda et Bicamumpaka ;
Habyarimana/ Muramutsa/Nyatanyi ; Habyarimana et Kanyarengwe ; Habyarimana et
Nsekalije.
·La culpabilisation et les occultations mutuelles. Diabolisation de l'autre. La
hantise de la revanche.
Chap. 2. La capture des civils par les militaires ou entrée dans le vestibule.
·Aux origines de la Deuxième République. Indices du changement en 1970
-Abbé JMV Rusingizandekwe.
- Propos de café dan Rhgri.
- La propagande parmi les étudiants en Belgique par Sœur sœur : Super8 sur le
colonel.
- Le Comité du salut (Serubuga, Sindikubwabo, Jean Habyarimana). Ambassadeur Léonidas
Nkware : « bazaca he » ? Mulindahabi et Pio : Wakwimutse ; La résolution des
étudiants AGER. Groupe d'Etudes et de Réflexion. (voir MUNYARUGERERO)
·Assemblée« m »(BIRARA)Le premier gouvernement des (cf Gatsata)
·Le contrôle du monde de l'enseignement : Bagaragaza, Mutemberezi, Nsekalije.
Nsanzimana (umukwe wa Mbarushimana et de Haby), Ntabomvura,
Ntahobari, Gashegu ; Rugamba, Ntahobari. Le campus de Ruhengeri : la découverte
de Z et l'ambiguïté (pq pas à Gisenyi ?). La grève de 1976. Mutemberezi et
Kanyarengwe.
·Nommé à l'IPN par intermédiaire d'ancien du SECA (Rwgf, Burgy, Lzd prétend
qu'il a fait un bon rapport sur moi Super 8) ou pr équilibrer avec l'UNR ?.
Bagaragaza refuse de signer.
·rencontre avec Z : les résidences des professeurs à Ruhengeri
·Les compétitions sportives : manœuvres locales
·cadrage par le SCR
·Chap. 3. La symbolique du pouvoir.(voir bilan 2me Rép ; Guichaoua Arusha ; JP
Chrétien)
·Recherche de la légitimité et du soutien populaires
- Umuganda : Butare opposé ; application libérale surtout avec les ouvriers
IPN.
- La marche de soutien
- les préfectures confiées aux membres du Comité pour la Paix et l'unité
Nationale puis par les préfets civils, lutte pour confier aux civils la sécurité
tous faisant rapport au P.R.
- la tournée du Président dans toutes les préfectures ;
- la fondation du MRND : militant, umurwanashyaka
- les projets de dvpt après débats encadrés ds comité préfectoraux, congrès
préfectoraux.
·Le processus de prise décision au sein du MRND.
Du centre à la périphérie. Le regard du Centre sur la périphérie (ministres
officiers membres des instances régionales ; le rapport double ; la remontée
sous contrôle. Le SCR omniprésent. Le renseignement militaire.
Des organes régionaux aux organes centraux : les mêmes délégués font
remonter l'info ; la presse ;
Les commissions et leur bureau technique dirigés par les Conseillers sous
supervision de Secrétaire Général du MRND se saisissent des dossiers et élaborent
des projets de résolutions et de conclusions du Comité Central. Le SG les
porte à la connaissance du Pdt qui fixe l'ordre du jour, convoque et dirige la
réunion.
·Chap. 4.
Dans la mesure où s'explique la volonté de la main mise de l'Akazu sur les
media.
·Intérêt précoce à l'information : les premières publications + JEA.
·L'état des lieux
·La descente du PR. A l'ORINFOR, L'affaire Bâ , la Présidence, l'Ambassade
Raphaël, frère de Buregeya. Boniface NYABYENDA boycotté par les vauriens
courtisans
·Contrat de confiance (voir note manuscrite au PR).
·La conquête de l'institution. Les réformes structurelles, financières, des
contenus. Le nouveau programme radio. Information extérieure par AFP. Info
interne : le terrain. L'Imvaho. Publicité sur véhicules. Performance pendant
la 15aine des projets. Mais conflits pcq chq préfet et chq ministre veut que
son projet soit détaillé ; j'imposerai 3 minutes.
·Les émissions qui fâchent : Noël Hitiimana JMarie Muhuri. Agnès Agnès
Murebwayire. Ejo nzamera nte ? Ndindiliyimana Alexis. Paul Mbaraga
Dusangiyijambo. Evariste Nsabimana, Kubaza bitera kumenya (kubandwa)
·L'Eglise catho et les protestants. La messe dominicale. Les émissions de dvpt
et l'Eglise Catho. Mgr Perraudin et la Radio catho. Perraudin et Haby, ca n'a
jamais été le grand amour prc qu'il a fait tomber son poulain.
·Kinyalateka en conflit avec le pouvoir pour raison sordides ? Kameya trahit la
rédaction.
·Conséquence : influence nette parmi la population et volonté de peser sur ce
canal pour se l'approprier. Nsekalije et Bayigamba. Z et les Centre régionaus
d'information. Tharcisse Rubwiliza Jb Nubahumpatse. Aloys Mundere. Jean B
Nkuliyingoma Cyprien Murengezi. Kalinda Viateur. Mininter Mugemana et Gahigi.
Mais les militaires avaient peur d'être soupçonnés. Interdit d'entrer. Garde
de la gendarmerie.
·Le cinéma et la photographie : projet de privatisation récupéré par S Rwbk
; Les fils d'Imana.
·La presse dite privée. Rwabukumba et les Américains. Le désespoir de me récuperer.
Les querelles avec l'ambassade de Libye. Kadhafi
·La télévision ambitions multiples. Paul Mbaraga. Max Mazimpaka. Le silence
du PR. Le projet RTLM mûrit.
·Le déferlement des canards boîteux : les titres. Pourfendre les valeurs de référence
de la morale chrétienne impuniment.
·La loi sur la presse : déséquilibre des medias ; l'article 115 :
diffammation.
Domestication de la presse ; la ligne de la corde raide.
·Lizinde soudoie journalistes L'indiscipline entretenue par les agents du Nord
protégés par LZD.et qui avaient rendu la vie dure à Nyabyenda.
·André Mahera ?
·
·
Z et les préfets : ministre de l'intérieur de facto.
Ch VI. L'Education et la culture au service des régimes politiques
LA CULTURE
Sous la monarchie :
la monopolisation de la culture. La danse guerière, la littérature de cour,
ibitaramo et interdiction de kwivuga mu batutsi ; inanga . La littérature
populaire avec ses héros modulés comme ceux de la cour et qui s'affrontent
comme hutu (bihehe igisambo) et bakame (apparemment faible mais habile). Est-ce
la littérature qui suit la réalité ou une interprétation de la réalité
selon le mythe. Qu'est-ce qui précède, le mythe ou la réalité ?
Tout comme le Christianisme qui puise dans les cultures environnantes ses
modèles tout en les adaptant au pouvoir dominant : la madone impératrice ;
Zeus et Appollo ; le dieu unique égyptien ; l'adoration ; le dais de procession
; l'idée même du temple.
La chanson Umwami comme sujet principal ou les équipes avec comme modèles
d'images les armées royales.
Coiffures des dames égyptien, le drapé indou ; bracelets venant du Congo.
Le défilé des troupeaux royaux inyambo, la vache omniprésente.
Indyoheshabirayi enregistre le changement des mœurs sociales face à la
modernité.
Reconnaissance par les blancs à l'exposition de 1958 et au jubilé du
mwami.
Élimination du hutu
Isambu igikingi
Sous la 1re république :
La culture ne bouscule pas les canons esthétiques, bien que l'on tente de ze réapproprier
les activités culturelles, sans bouleverser les canons qui tournent auotour de
la vache et dde la royauté implicitement.
La houe et le travail sont remis en valeur, intégrer dand le drapeau de la
nation mais reste l'affaire des gesn de conditions modestes. Les élites volent
au rêves de gouverner ; les tutsi se ruent dans l'espace qui reste :
l'enseignement, timidement les affaires, les arts.
On remplace les troupes des chefs par celles des bourgmestres, sortant de
l'ombre les danses paysannes par les paysannes ;
Mais la chanson populaire s'empare des thèmes politiques et des personnalités
politiques, du bourgmestre au Président Kayibanda.
Education : élimination des tutsi sse fait naturellement à la base puisque la
plupart sont chassés des collines ; restent les tits tutsi qui ont du mal à
trouver les fraside scolarités ; ils reocourent à Caritas. Mais Nyamata et les
régions tutsiphiles continuent à se faire remarquer. L'encadrement est hutu.
Sous la 2me République
Le travail la houe umuganda guhinga Umulimo ni uguhinga ibindi ni amahirwe
Equilibre régional et ethnique faussé par la corruption
Isambu et paracelle
Lizidne : ne plus chanter que le Président contrôle étroit de la chanson à
la radio (incident Rutikangimpuruza).
Concours musicaux, production disque, Les Impala, Salus populi,
enregistrement systématique des troupes régionales, promotion des troupes privées,
Amasimbi n'Amakombe boudées pcq tutsisant ; pour calmer les gens Muri Mouvement
niho twese turi ; les chanteurs tutsi aussi, Festival de la Paix (business et
culture)
Les troupes folkloriques en vue : Kagano, Gatonde ; Rwamatamu ; Satinski.
Athanazi Gatanazi Nsengiyumva et la suerfrancofête
Le Ballet National rwandais associé à Nyanza (Kavumu, Rukali)
Abamararungu
Amasimbi n'Amakombe de Rugamba ont eu du mal à être reconnus
Abatangampundu
Ab'i Rwmagana
Abarashi
IPN :
Vice Recteurs soumis au préfet, Butare étant bien loin. Mais paris gagné :
disposant des moyens, campus Nyakinama plus productif que Ruhande, tradition IPN
laborieux.
UN PUNCHER DANS L'ARENE : Protais ZIGIRANYIRAZO.
1.1. LE
REGIONALISME ETOUFFE UN PROJET EDUCATIF NATIONAL.
En avril 1974, lorsque je fus nommé Directeur de l'Institut Pédagogique
National (IPN), le climat dans les écoles se ressentait encore des séquelles
des troubles qu'avaient connus les établissements scolaires une année
auparavant, au crépuscule de la Première République. Les protagonistes de ces
troubles parfois sanglants étaient encore là : professeurs et étudiants,
victimes rescapées et leurs bourreaux se côtoyaient.
1.1.1. Un projet éducatif.
Parallèlement au redressement administratif de l'institution, il fallait
combattre le préjugé lancinant d'incompétente qui pesait sur l'IPN, préjugé
dû au recrutement de ses deux premières promotions[10]. Pour effacer cette réputation,
une stratégie s'imposait en trois phases. D'abord, conscientiser étudiants et
professeurs sur une exigence de qualité. Ensuite une campagne de communication
sur la vie et les performances de l'Institut : le sport, les activités
culturelles et le comportement responsable des étudiants de l'IPN permirent à
celui-ci de soutenir fièrement la comparaison avec sa rivale universitaire.
Mais comment cultiver pareilles exigences dans un environnement éclaté ?
Professeurs et étudiants de l'IPN avaient trouvé spontanément un modus
vivendi, fait de non-dits, d'esquives, d'interdits, de peurs multiformes.
Cependant, la majorité silencieuse des étudiants et des professeurs était à
la recherche d'une voie royale. Peut-être allaient-ils la trouver en prenant au
mot le discours politique de la Deuxième République encore tâtonnante qui
appelait à l'unité nationale, à la discipline et au travail de chacun. Peu à
peu, la confiance revint avec la foi dans les objectifs partagés. Une devise
traduisait cet élan : Ubwenge (le savoir), Uburere (éducation), Umuco
(culture). Ces trois axes de progrès qui éclataient comme un phare devant
guider le comportement de chaque membre de notre communauté.
Le moment était venu d'entamer la troisième phase de ma stratégie. Après une
visite des instituts pédagogiques et des écoles normales supérieures
d'Afrique (Burundi, Côte d'Ivoire, Mali, Zaïre), le projet IPN se définit
comme le maillon incontournable dans la démarche nationale de développement de
l'éducation et de l'enseignement supérieur. La France prit notre parti de
faire de l'IPN une véritable Ecole Normale Supérieure, passage obligé de la
formation des enseignants au Rwanda.
Dans cet esprit, d'accord avec les plus actifs de mes collaborateurs, j'ai
proposé à Thaddée Bagaragaza, Ministre de l'Education Nationale, le projet de
transférer l'IPN ailleurs qu'à Butare afin de l'extraire de l'aisselle de
l'UNR et d'ainsi lui permettre de s'épanouir dans un espace physique, social et
intellectuel propre. Le choix de Nyakinama, à une dizaine de kilomètres de
Ruhengeri, dans le Nord du Rwanda, résulte d'une étude comparative avec
d'autres sites, étude que j'ai personnellement menée dans Gitarama, Kigali,
Gisenyi, Kibungo et Ruhengeri. Avaient été pris en considération le nombre d'écoles
secondaires accessibles à nos stagiaires, le réseau routier et électrique
construit ou programmé, la distribution d'eau, la production alimentaire, la
proximité des loisirs, etc. Les considérations politiques n'ont interféré
d'aucune façon dans ce choix. Le Ministre Bagaragaza ne m'a rien imposé du
tout. Il m'a cependant déconseillé de proposer un site proche de Kigali, car,
selon lui, les autorités de l'époque, effarouchées par les récents troubles
dans les écoles du Rwanda, n'aurait pas accepté le risque d'une fourmilière
d'étudiants aux portes de la Capitale.
1.1.2. Duel régionaliste.
Par contre les oppositions à ce transfert furent solides. La plus vive était
celle du Ministre du Plan, originaire de Butare, au Sud du pays. A côté des
raisons techniques et diplomatiques qu'il avança, il ne me cacha pas qu'il me
soupçonnait d'avoir obéi à une injonction de la Présidence de la République
visant à affaiblir la région du Sud où étaient concentrées de nombreuses
institutions de recherche et d'enseignement secondaires et supérieures. Bien
qu'il n'y eût aucune espèce d'injonction du pouvoir, les politiciens du
Centre, du Sud et de l'Est – la région dénommée Nduga – prirent le relais
et s'appliquèrent à contrecarrer l'érection de l'IPN dans le Nord. Ils prétextaient
que la proximité de l'IPN et de l'UNR à Butare permettait une gestion
rationnelle des ressources. C'était faux : les deux institutions ne
partageaient rien du tout, sauf quelques rares professeurs de l'Université qui,
à titre privé, dispensaient quelques cours à l'IPN. L'inverse étant
impensable. Ce courant de résistance, soutenu, entre autres, par le nouveau
Ministre de l'Education Nationale, Pierre Claver Mutemberezi (originaire de
Kigali) allait s'amplifiant.
Mais paradoxalement, si l'initiative de transférer l'IPN à Nyakinama n'avait
pas réjoui les politiciens du Sud, pour autant ceux du Nord ne l'avaient pas
accueillie à bras ouverts. De toutes parts, on soupçonnait le Ministre
Bagaragaza, non seulement de saboter le Sud, mais surtout d'avoir recherché,
par ce transfert, son intérêt personnel, le terrain retenu se situant dans son
terroir. Ce qui était totalement fortuit. Le comble : ainsi que me l'apprit
Sylvestre Kamali, Directeur général aux Affaires Etrangères et ancien député
de Gisenyi, les politiciens de cette préfecture me reprochaient de n'avoir pas
retenu un terrain dans Gisenyi, ma préfecture d'origine. Ils oubliaient que,
dans les années soixante, le Collège Inyemeramihigo avait dû se réfugier à
Muhororo (Kibilira), quittant précipitamment Gisenyi, suite au conflit armé
qui opposa (déjà !) le Congo et le Rwanda. J'avais évité ce coin d'une part
pour des raisons de sécurité et de l'autre pour ne pas prêter le flanc à des
considérations régionalistes. Or voici que le projet s'engluait en plein
dedans. Car du fait que le Nduga s'opposait au transfert de l'IPN à Nyakinama,
le régime du Président Habyarimana, homme du Nord, y perçut un défi
politique à relever. Les deux parties trouvèrent donc un compromis :
l'Université Nationale du Rwanda, gardant son siège social à Butare,
absorberait l'IPN. Voilà donc comment pour des querelles régionalistes, le régime
du Président Habyarimana infligea une double perte au pays : premièrement, en
dédoublant l'UNR, on était loin de faire des économies ; deuxièmement, en
supprimant l'IPN, on tuait dans l'œuf le rêve d'une institution solide de
formation des enseignants du secondaire dont le besoin ne cessera plus de se
faire gravement sentir désormais. Quoi qu'il en soit, la présence d'un campus
d'enseignement supérieur à Nyakinama va offrir à Protais Zigiranyirazo une
rampe de lancement sur la scène nationale.
1.2. L'OMBRE DE P. ZIGIRANYIRAZO SUR LE CAMPUS DE NYAKINAMA
Hostilité visible des politiciens du Sud, réserve de ceux du Nord. Et comment
les autorités locales avaient-elles accueilli le projet originel ? En 1975, le
préfet de Ruhengeri, Protais Zigiranyirazo avait reçu l'idée avec réserve,
regrettant lui aussi que je n'aie pas choisi de transférer l'IPN à Gisenyi.
Ayant entendu les raisons techniques de ce choix, le Préfet Zigiranyirazo me
promit son aide. Il demeura cependant réticent à l'idée de nous accorder des
terrains pour la construction des maisons des professeurs en pleine ville de
Ruhengeri, derrière le complexe hospitalier. Il préférait voir ceux-ci résider
sur le campus de leur Institut. Cette position était dans l'air du temps. Comme
les autorités de Kigali, il devait craindre l'influence des intellectuels dans
sa ville. De surcroît, leur présence en ville n'allait-elle pas renforcer
l'opposition que les autochtones lui manifestaient déjà sourdement ? Il
pouvait le craindre. Monsieur P. Zigiranyirazo tint en tout cas parole. Sans
doute a-t-il dû intervenir auprès du Président de la République pour que
celui-ci imposât au Ministre du Plan d'inscrire, dans le Plan de Développement
1977, une ligne de crédits pour la construction des habitations des professeurs
de l'IPN. à Ruhengeri. C'était lors du premier Conseil du Gouvernement auquel
j'assistais, puisque, entre temps, j'avais quitté l'IPN pour l'ORINFOR. Ni le
Ministre de l'Education Nationale ni, encore moins celui du Plan, n'avaient
soutenu ce dossier au Gouvernement. Mieux : mes notes proposaient de construire
les habitations des professeurs dans la ville même de Ruhengeri. Or le Président
de la République ordonna la construction des résidences des professeurs sur le
site de Nyakinama. Manifestement, M. Zigiranyirazo avait soutenu à la fois le
transfert de l'IPN ainsi que le construction des résidences des professeurs à
Nyakinama.
C'est quelques années plus tard que fut construit, dans la ville même de
Ruhengeri, un chapelet de logements pour professeurs. L'incommodité du
voisinage de ceux-ci, sur le campus, avec les étudiants avait fini par être
reconnue. Mais sans doute aussi le Préfet avait-il enfin perçu tous les
avantages qu'il pouvait tirer de la proximité de ces cerveaux. N'avait-il pas
fait l'expérience de ce genre de relations avec le Comité l'installation du
campus de Nyakinama ? Ce Comité avait à sa tête un duo de jeunes
universitaires très motivés, tous deux hutu du Nord, l'un de Ruhengeri,
Ferdinand Nahimana ; l'autre Léon Mugesera de Gisenyi. Ils devaient, c'est évident,
collaborer avec l'autorité locale pour réussir leur mission. Mais une chose
est de recourir à l'administration locale pour les concours nécessaires, une
autre est de substituer l'autorité du préfet à celle des instances académiques.
Le Comité d'installation du Campus de Nyakinama, selon un témoin oculaire, ne
semble pas avoir échappé à ce travers. Le tandem travailla quelque temps main
dans la main à l'ombre de M. Zigiranyirazo. Mais l'ambition personnelle et
l'appât du gain eurent vite raison de cette funeste unanimité. F. Nahimana,
qui ne s'embarrassait pas de la fierté propre aux Rwandais, non content de
massivement recruter ses proches dans les services du campus naissant, alla
jusqu'à affecter son propre père parmi le petit personnel de cuisine ! La compétition
était lancée entre les deux hommes. M. Zigiranyirazo tenait là deux poulains
dévoués et efficaces. On verra l'un, Nahimana, pour qui le sport n'était
pourtant pas une passion, s'agiter en supporter inconditionnel de Mukungwa
Sports, l'équipe de football contrôlée par le préfet. On verra l'autre - et
fi les moqueries non dissimulées pour son excès de zèle !- investi à
l'arraché de fonctions d'animateur public lors des manifestations officielles
organisées par le préfet, avant de jouer un rôle éminent dans la
construction aux forceps du cursus scolaire de P. Zigiranyirazo. En tous les
cas, les deux jeunes loups seront les obligés de « Z. » Il ne les lâchera
plus désormais. Pour lui devoir leur fulgurante ascension, ils resteront ses
hommes liges, prompts à promouvoir la « politique zédienne », sinon à la
mettre en œuvre. A tel point que, connaissant par ailleurs le pouvoir de
pression que « Z. » était capable de déployer, il n'est pas exagéré de se
demander, pour les deux professeurs comme pour tous ceux qui tomberont dans ses
filets, où commence et où s'achève la responsabilité de ces féaux littéralement
« sous influence ». Plusieurs autres cadres de Nyakinama seront happés par la
nasse tendue par P. Zigiranyirazo, pour être commis à des taches ordinaires à
son service : élaboration de notes techniques, prise de minutes de réunions
politiques, animation des manifestations publiques, etc. Tout ce beau monde –
dont émergeront, en outre, un certain Anastase Gasana, bientôt Conseiller au
MRND ou encore Daniel Mbangura, plusieurs fois Ministre du Président
Habyarimana et même membre du gouvernement Kambanda - se bousculera aux
portillons du préfet, échangeant, entre eux, profusion de crocs-en-jambe éliminatoires.
A l'éclatement de la guerre en octobre 1990, les carottes étaient cuites : le
campus de Nyakinama était, depuis belle lurette, «zédifié ». Pour se
maintenir dans la barque, il fallait ramer contre le bon sens et plier la
science aux injonctions préfectorales. En outre, à Nyakinama, le ver de l'ethnisme
et du régionalisme était dans le fruit. La conviction selon laquelle le campus
de Nyakinama était l'Université des Hutu et des Bakiga avait fait du chemin.
On y supportait mal la présence des Tutsi et des Banyanduga, professeurs et étudiants.
Des agressions contre ceux-ci se multipliaient, sans intervention convaincante
des pouvoirs publics. Certains professeurs se réfugièrent spontanément au
campus universitaire de Butare. Bientôt les étudiants les y suivront. Et le
campus fermera les portes définitivement. Plus que la guerre, c'est le régionalisme
et la 'zédification' du Campus de Nyakinama qui eurent raison du projet éducatif
national. L fermeture du campus universitaire de Nyakinama mettra fin à
l'existence d'un pole économique et d'une référence intellectuelle et morale
stimulante. Car, malgré sa 'zédification', Nyakinama abritait tout de même,
peu avant 1990 déjà, quelques ermites voués à l'enseignement, à la
recherche et à l'humanisme : des historiens (feu E. Ntezimana, G. Mbonimana,
J.-G. Rumiya), des linguistes (feu T. Kabeja, L. Munyakazi, L. Nkusi), pédagogues
et philosophes (P. Muswahili Maniragaba Balibutsa[11]), des géographes, etc. Il
y avait là un noyau d'intellectuels modèles qui commençaient à faire école
dans la région et dans le pays.
1.3. AGRESSION MORALE CONTRE L'EDUCATION.
La disparition de Nyakinama créa néanmoins un vide psychosocial déstabilisateur.
Des forces maléfiques se mirent à inoculer publiquement dans les esprits des déviances
jusque là répandues en sourdine. Au point que, en 1992, les autorités locales
conduiront l'enfant rwandais sur le chemin du crime. Sans doute le Front
Patriotique Rwandais (FPR) les avait-il précédé dans cette voie en recrutant
des enfants-soldats. Mais le maquisard n'a-t-il pas la bonne excuse qu'il est précisément
hors la loi et qu'il n'exerce aucune responsabilité ni sociale ni politique ni
morale sur aucun territoire légitime ? Or, c'était bien la première fois que
l'administration rwandaise déversait sur la rue des milliers d'écoliers de
Ruhengeri et partiellement de Gisenyi, sommés de manifester contre Agathe
Uwilingiyimana, alors Ministre de l'Enseignement Primaire et Secondaire. On
l'accusait d'avoir malmené les enseignants militants du MRND, en les mutant ou
en les mettant prématurément à la retraite. Que cela fût vrai ou faux n'est
pas ici la question. Mais avoir poussé des enfants à occuper la rue, à ériger
et à tenir des barricades, à proférer des injures inouïes envers une mère
de famille, à braver l'autorité nationale pendant que le préfet Charles
Nzabagerageza, successeur de Zigiranyirazo, tenait un discours soustrayant le
Nord à l'autorité d'un Ministre de la République parce que originaire du Sud,
un discours sécessionniste quasiment, n'était-ce pas là déjà dévaluer deux
catégories sociales les plus structurantes de la société rwandaise : umubyeyi
(mère) et l'enfant-roi (umwana ni umutware). Ce faisant, on pourrissait le
climat social. On affranchissait les jeunes de toute référence légale et
morale, les apprêtant à commettre des crimes contre des victimes qu'on leur désignerait
un jour.
II
PREDATION ECONOMIQUE AU MEPRIS DE LA LIGNE POLITIQUE.
Partis politiques, organisations relevant du mouvement associatif, tous
cherchent de quoi soutenir leurs actions. C'est encore plus vrai des officines
occultes, de nature clientéliste qui dépendent d'un ou de quelques individus.
Ces animateurs charismatiques doivent s'assurer des moyens directs ou indirects
d'entretenir leur clientèle et de financer l'action de celle-ci. Que le Le Réseau
zéro n'a pas échappeé pas à cette règle, quoi d'étonnant !. Ce qui
choquait les gens, par contre, c'était que ses adeptes agissaient au mépris
des politiques et des directives nationales connues de tous. Ce qui irritait les
gens, c'était qu'ils faisaient porter le chapeau de leurs infractions à ceux
qui s'avisaient de ne pas les suivre dans leurs sentiers tortueux et damnables.
Ce qui scandalisait, c'était qu'ils restaient impunis, même s'ils étaient
pris en flagrant délit. Pis que tout cela : l'ordre zédiste faisait plier le
pouvoir au sommet à sa propre règle qui devenait la référence en lieu et
place de la loi.
2.1. A la placeCHASSER L dES BAGOGWE POUR RECUPERER LEURS TERRES.
En 1978, le gouvernement organise le recensement général de la population. Opération
compliquée et dont la population avait du mal à comprendre les mobiles. Car
compter ses enfants ou ceux d'autrui relève toujours d'un interdit encore
vivace au Rwanda. Parmi les rumeurs qui entouraient ce projet, la plus forte prétendait
que le Colonel Alexis Kanyarengwe, Ministre de l'Intérieur, voulait connaître
le nombre exact des Tutsi en vue de les éliminer[12]. On poussait les Tutsi à
fuir au Zaïre avant l'extermination. J'ai vérifié si cette rumeur avait
quelque fondement politique et si elle courrait dans tout le pays. Curieusement,
ces bruits s'étaient répandus uniquement dans les préfectures de Gisenyi et
surtout de Ruhengeri. Je pris deux initiatives, sans en référer à personne
pour ne pas griller mon informateur. D'une part, je revins rassurer mon ami et
lui demander d'expliquer alentours que l'opération n'était ni dirigée contre
les Tutsi ni ourdie par Kanyarengwe. De l'autre, en lien avec l'Office National
de Population (ONAPO), je fis intensifier par l'Office Rwandais d'Information (ORINFOR)
la campagne de communication sur le recensement.
Cette opération terminée, l'Imvaho publia un article sur l'exode des Bagogwe
(Tutsi) de la commune Kinigi, aux pieds des volcans, exode dans lequel étaient
impliquées des autorités de Ruhengeri, notamment le Bourgmestre de Kinigi.
Celui-ci protesta véhémentement contre cet article, selon lui, totalement
mensonger. La copie de sa lettre, couverte officiellement par le Préfet P.
Zigiranyirazo, fut largement diffusée. Avant d'honorer son droit de réponse,
je pris l'initiative d'envoyer secrètement deux journalistes au Zaïre et dans
la région des Volcans, mener une enquête de terrain fouillée. Mes
collaborateurs, Gaspard Gahigi, de la Presse Ecrite et Callixte Kalisa,
journaliste photographe, originaire de la commune Kinigi, me remirent un dossier
explosif (avec identité complète des Bagogwe concernés et des acquéreurs,
les dimensions et le prix des parcelles) confirmant l'implication des autorités
locales dans l'exode forcé des Tutsi Bagogwe. Ces autorités avaient «
amicalement informé» les Bagogwe que, le recensement terminé,
Kanyarengwe les ferait périr ; ils avaient intérêt à partir au Zaïre par le
chemin des volcans. Mais on les avait invités à vendre, avant leur départ,
discrètement, leur terre « à un prix d'ami ». On avait ainsi bradé les
biens de plus d'une centaine de familles tutsi Bagogwe avant leur exil forcé au
Zaïre. Un groupe d'individus parmi lesquels le Bourgmestre de Kinigi avaient
concocté cette affaire. J'ai remis ce dossier en mains propres au Colonel
Sagatwa à l'attention du Président de la République, en y joignant copie de
l'article répondant au Bourgmestre. Le Major Elie Sagatwa n'a pas remis le
dossier des Bagogwe au Président de la République. Il a été pris en flagrant
délit, en ma présence, par le Chef de l'Etat lui-même. Plusieurs années après
ces faits, lors d'une audience auprès du Président, j'avais évoqué ce
dossier. Je me plaignais de ce que Joseph Habiyambere, Directeur Général du
Service Central de Renseignement avait refusé de délivrer un passeport à un
journaliste photographe de l'ORINFOR, Callixte Kalisa, pour lequel j'avais négocié
et obtenu une bourse d'étude aux Etats-Unis. J'en trouvais la raison dans le
fait que Kalisa, hutu de mère tutsi et originaire de la commune Kinigi, avait
participé à l'enquête publiée par le journal Imvaho et que d'aucuns se
doutaient qu'il en avait été la première source. Le Président me dit qu'il
ne connaissait pas ce dossier. Je manifestai mon étonnement puisque je l'avais
remis moi-même à son Secrétaire Particulier. Sur-le-champ, il appela ce
dernier (devenu Colonel entre temps). Sagatwa fut totalement hébété devant le
Président. Celui-ci, furieux, le congédia rudement. Le Président, en ma présence,
appela Joseph Habiyambere et lui ordonna de délivrer immédiatement son
passeport à Kalisa. Mais, rusé, Habiyambere se hâta si lentement à exécuter
cet ordre que, malgré mes rappels, le passeport arriva quelques jours après la
date limite que l'Ambassade des Etats-Unis avait fixée. Kalisa ne partira pas
aux Etats-Unis. Il sera assassiné à Remera de Kigali au début de la guerre.
On répandit le bruit que sa femme l'avait fait éliminer par son amant. Aucune
enquête sérieuse ne vint confirmer ces soupçons, car ni sa femme, ni cet
amant ne furent inquiétés.
Sept enseignements à tirer de cet épisode.
1. Le bourgmestre de Kinigi, dans cette affaire, a trouvé appui total du Préfet
Zigiranyirazo. Pourquoi ne pas aller jusqu'à penser qu'il avait agi sur ordre
de celui-ci ? Il était en effet impossible qu'un bourgmestre entreprît, à
deux pas de la préfecture, une action politico-criminelle d'une telle envergure
sans en avoir au minimum parlé au Préfet. Au demeurant, pourquoi le Major
Sagatwa aurait-il pris le risque de cacher ce dossier au Président si ce n'était
pour couvrir à bon escient Protais Zigiranyirazo ? Les deux frères n'étaient-ils
pas de mèche ?
2. Protais Zigiranyirazo n'avait qu'un doigt à lever pour que le Service de
renseignement obtempérât à ses injonctions. Joseph Habiyambere, Directeur du
Service Central de Renseignement, service placé sous l'autorité directe du Président,
ne pouvait pas ne pas exécuter avec empressement l'ordre de celui-ci s'il n'était
pas assuré d'une protection capable de contrebalancer ou d'infléchir, à coup
sûr, l'autorité du Président.
3. Mais il y a une question plus grave. Pourquoi le Président, suite à mon
information, n'a-t-il pas exigé que Sagatwa lui présentât le dossier des
terres des Bagogwe ? Pourquoi ne me l'a-t-il pas demandé à moi-même ? Et si
en vérité il le connaissait ! Si le silence de Sagatwa était la couverture à
son Chef ! Pourquoi le Président n'a-t-il pris aucune sanction connue contre
aucun des protagonistes de cette affaire ? Y a-t-il eu, de la part du Président,
un double jeu ? Ou bien tout simplement, P. Zigiranyirazo et son réseau étaient-ils
devenus déjà si puissants et dangereux que le Président préférait louvoyer
?
4. Sur les terres dégagées par les Bagogwe, s'installa une vaste exploitation
de pommes de terre. Et qui étaient les investisseurs dans cette entreprise
agricole ? Protais Zigiranyirazo, Elie Sagatwa, Séraphin Rwabukumba, entre
autres. Bien entendu, les noms de ces personnalités n'ont peut-être été
consignés nulle part comme propriétaires du projet : le recours aux
faire-valoir s'était banalisé. Je tiens l'information du Directeur Général
d'Air Rwanda, Isidore Rukira. Lorsqu'il eut à faire face à des pressions énormes
de la part de ce puissant trio dont Séraphin Rwabukumba était le plus assidu.
On lui intimait l'ordre de baisser les tarifs du fret d'Air Rwanda sur l'axe
Kigali-Bangui, pour leur permettre d'exporter en Centrafrique la pomme de terre
produite sur les terres des Bagogwe. Le pauvre homme se trouvait entre le
marteau et l'enclume. Air Rwanda était menacé de dépôt de bilan. Le
gouvernement lui avait enjoint de redresser la Société mixte par des mesures
draconiennes. Et voici que les beaux-frères du Chef du même Gouvernement lui
ordonnaient de prendre des mesures contraires. Je lui avais conseillé de s'en
ouvrir directement au Chef de l'Etat. J'ignore s'il l'a fait. En tout cas, il résista.
Mal lui en prit : peu après, il perdit son poste « pour gestion laxiste».
5. Pour la première fois – c'est du moins la première fois que je m'en
rendais compte -, sont à l'œuvre, comme un bloc, les trois beaux-frères du Président.
Etaient-ils innocents dans l'exode des Bagogwe quand il s'agissait de dégager
les terres sur lesquelles le trio cultiverait la pomme de terre ? On voit, en
outre, Protais Zigiranyirazo agir en sous-main, infiltrer les services du Président
(le Renseignement, le cabinet personnel) et perturber un service d'économie
mixte (Air Rwanda) pour promouvoir ses propres intérêts au mépris de la
politique du Gouvernement.
6. On sait que le Colonel Alexis Kanyarengwe, puissant Ministre de l'Intérieur,
déjà réputé rival du Président Habyarimana, disposait d'un réseau efficace
de renseignement, de part ses fonctions et du fait qu'il avait dirigé la Sûreté
nationale sous la Première République. Qui donc avait intérêt et les capacités
de mettre impunément sur le dos de Kanyarengwe l'exode des Bagogwe ? Mon hypothèse
: le trio fraternel, noyau du Réseau zéro.
7. Si les terres des Bagogwe sont convoitées à ce point longtemps avant la
guerre et le génocide, quoi d'étonnant que cette population comptât parmi les
premières victimes des sévisses des porteurs de mort entre 1990 et 1992 !
2.2. DETRUIRE LA FORET DE Zigiranyirazo dans les BAMBOUS, HABITACLE DES
GORILLES.
Lors d'une de ses tournées dans les préfectures, le Président avait développé
le thème de la préservation de l'environnement, insistant sur la sauvegarde
des forêts naturelles (Nyungwe, Gishwati) et des parcs nationaux (Kagera et
Volcans). C'est ce moment que choisit Protais Zigiranyirazo pour lancer ou tout
au moins soutenir une activité d'exploitation privée de la forêt des bambous
dans les volcans, habitacle des gorilles de montagnes bien connus. Parvint à la
rédaction de l'hebdomadaire Imvaho de l'ORINFOR, un article dénonçant cette
transgression de la politique nationale fraîchement énoncée. Le journaliste
ignorait sans doute que Protais Zigiranyirazo était derrière cette affaire.
Augustin Nduwayezu, Chef du Service Central de Renseignement (S.C.R.) vint me
voir dans mon bureau une heure à peine avant que je ne donne le « Bon à Tirer
» au numéro en édition. Sans mettre les gants, il me somma de retirer
purement et simplement l'article sur la forêt des bambous. Il m'a clairement
dit qu'il agissait à la demande de P. Zigiranyirazo. J'ai catégoriquement
refusé d'obtempérer malgré les menaces proférées contre moi et contre le
journaliste, car nous verserions dans la subversion en publiant cet article.
Selon lui, en effet, c'était exposer à la hargne publique le beau-frère du Président
et donc le Chef de l'Etat lui-même. J'ai immédiatement dépêché une note au
Président de la République. Je me plaignais de subir ce genre de pressions
qu'on aurait dû exercer plutôt contre P. Zigiranyirazo, coupable de
contrevenir aux orientations nationales. J'informai le Président que je
laissais le processus de publication se poursuivre jusqu'à son avis contraire.
Jamais cependant le Chef de l'Etat ne m'a fait de commentaires sur cet incident.
A-t-il reçu ma note sur laquelle il aurait été gêné de revenir ? Celle-ci
a-t-elle été interceptée par le Colonel Elie Sagatwa, soucieux une fois de
plus de protéger son frère Zigiranyirazo et A. Nduwayezu, son propre beau-frère[13]
? Disons enfin - à titre strictement indicatif et sans avis sur le fond de
l'affaire -, que cette entreprise de destruction par Protais Zigiranyirazo de
l'habitacle des gorilles de montagne m'ane maque pas de faire fait penser
aux allégations qui l'impliquaient dans le commerce des trophées de ces
gorilles et dans l'assassinat subséquent de Diane Fossey.
32.3. SACRIFIER LESAffamer les VACHES CANADIENNES DU KINIGI pour avoir la
peau d'un Ministre.
Un des axes de développement économique du monde rural prôné par le régime
du Président Habyarimana consistait à combiner l'agriculture et l'élevage
bovin en stabulationé. Concilier l'agriculture et l'élevage bovin mettait
ainsi fin au cloisonnement idéologique catéchisé par la mythologie
monarchique, stratifié par l'anthropologie coloniale et relayé par les révolutionnaires
hutu de la Première République. LLes trois acteurs politiques que voilà, sans
en fournir la moindre preuve scientifique irréfutable, ont prétendu que le
Tutsi s'était naturellement spécialisé dans l'élevage de la vache qu'il
avait importée au Rwanda, tandis qu'au Hutu étaient dévolues la houe et la chèvre.
La réponse de la population à ce nouveau concept de paysan-éleveur commençait
à être perceptible : on voyait naître ça et là de modestes étables et des
microprojets pour les promouvoir et les soutenir.
Face à l'incapacité du programme de sélection bovine de l'Institut des
Sciences agronomiques du Rwanda (ISAR-Songa) de répondre à la demande de bêtes
de race, le Ministre de l'Agriculture et de l'Elevage, Frédéric Nzamurambaho,
initiateur de cette nouvelle dynamique, entreprit d'importer des vaches de race
pour la reproduction et la diffusion. Il avait choisi les frisonnes du Canada.
Il avait eu du mal à faire passer le projet : on trouvait que la vache
canadienne venant des régions quasi polaires ne survivrait pas au climat du
Rwanda. En réalité, le Réseau zéro s'opposait à ce projet en vue de protéger
la filière d'importation de la brune suisse dont on peuplait les pâturages de
Gishwati dans le cadre du projet G.B.K. Obstiné, Nzamurambaho en fit importer
du Canadaa près d'une centaineun important troupeau de vaches qu'il installa
dans la ferme de l'ISAR en commune Kinigi, au pied des volcans. Les bêtes
n'eurent pas de mal à s'adapter cclimatèrent cependant à cette région où la
température descend parfois jusqu'à 5° C. Ne voilà-t-il pas qu'elles attirèrent
aussitôt la convoitise de 'envie de certaines personnalités qui se crurent le
droit d'en prélever quelques unes pour leur élevage personnel, notamment dans
Gishwati précisément ! ! Le Ministre Nzamurambaho s'y opposa fermement.
Il dut s'en expliquaer au Conseil du Gouvernement : le troupeau devait d'abord
passer la phase d'adaptation et se reproduire ; ; à la deuxième génération,
la diffusion devait attendre la deuxième génération ; et elle devait
commencerait par les paysans qui n'avaient ont ppas les moyens de s'acheter ce
genre de bêtes.
On pouvait Je croire yais la cause entendue, tant elle paraissait logique.
. Cependant, Je ne me souviens pas que le Président l'ait soutenune soutint pas
son Ministre ; il resta évasif fermement sur ce point. Fort de cette tiédeur,
le Réseau zéro déclencha un véritable complot contre les vaches canadiennes
du Kinigi – sinon contre le Ministre Nzamurambaho lui-même. Les crédits
furent bloqués. Plus de complément alimentaires, plus de soins vétérinaires.
Les bêtes furent assaillies par des maladies diverses et commencèrent à
mourir massivement. J'ai vu le Ministre Nzamurambaho supplier, presque en
larmes, supplier le Gouvernement de débloquer de l'argent pour sauver ces
vaches. J'ai vu le Ministre des fiances, Jean Damascène Hategekimana,
(originaire de Ruhengeri),On lui avait opposéer , un rire en coin, la rigueur
des affectations budgétaires. Le Président, d'habitude sensible aux questions
d'élevage, s'était e gardéer de trancher le débat. Et un jour, profitant
d'une visite officielle du Président de la République à la Préfecture de à
Ruhengeri, le Préfet Zigiranyirazo, invita celui-ci à aller au Kinigi voir au
Kinigi à quel point les vaches de canadiennes Kinigi étaient négligées. LIle
Président ne se fit pas davantage prier ; il y consentit de trop bonne grâce
bien que ce fût hors programme. Sur place, la catastrophe était évidente. J'On
avait rarement vu le Président Habyarimana en aussi grande colère. Et l'on fit
tout pour l'attiser celle-ci. Le personnel ouvrier rabattaitmenait devant le Président
les bêtes les plus mal en point, : des carcasses qui n'avaient plus que
la peau sur les os. A leur vue, le Président rugissaitfulminait. Interpellé
rudement, Nzamurambaho lui rappela combien il avait vainement demandé au
Ministre des Finances de lui accorder des crédits nécessaires à
l'alimentation et aux soins de ces bêtes. Le Ministre Le Ministre des Finances
des Finances et celui de la Présidence, Siméon Nteziryayo nia catégoriquement
lesles faits pourtant connus de tous, affirmant que s'il avait été averti
d'une situation aussi effroyable, il aurait trouvé une solution. Le Président
ordonna aux deux Ministres de rencontrer d'urgence le Ministre à la Présidence
pour dégager ces crédits.
Triomphant, le lobby du Réseau zéro remit en scelle l'argument pseudo
technique selon lequel, de toutes façons, les vaches du Canada mouraient
de n'être pas adaptées au climat du Rwanda.[14]
2.4. DETRUIRE LA CHARGE SYMBOLIQUE DES PAYSANNATS
Le Réseau zéro venait de faire payer au Ministre F. Nzamurambaho sa résistance
à l'accaparement illicite du patrimoine public : thés villageois ; achat à
vil prix, surtout dans le pourtour de Kigali, des terres des paysans 'kavukire'
(autochtones) ; acquisition illégale des parcelles des paysannats (surtout dans
les communes Kanombe et Bicumbi), pillage des pépinières publiques lors des
campagnes de reforestation du pays, etc. Il n'est pas superflu de nous arrêter
un instant précisément sur ces paysannats et ces pépinières de reboisement
pour souligner combien le Réseau zéro laminait la moralité publique et les
symboles politiques les plus porteurs.
Les paysannats sont des terres d'une charge symbolique énorme. Ces espaces ont
été conquis sur la forêt naturelle qui s'étendait sur les régions du
Bwanacyambwe et du Buganza (Icyanya), du Bugesera (Kigali rural) et du
Mayaga (Gitarama). Cette forêt de savane, totalement détruite aujourd'hui, était
en outre un espace parsemé de puits salins et de pâturages pour les troupeaux
de bovins des grands aristocrates du royaume rwandais. Au début des années 60,
la Première République avait livré ces terres aux paysans majoritairement
hutu, immigrés de Ruhengeri, Gisenyi, Kibuye, Gitarama et Butare. Trois raisons
avaient motivé cette décision.
Première raison. Atténuer une pression démographique réelle dans ces régions,
en offrant à de jeunes familles démunies des terres nouvelles. Bien que,
surtout pour les montagnards, celles-ci fussent comme au Bugesera, inhospitalières
elles étaient tout de même plus fertiles que les terres épuisées des zones
surpeuplées.
Deuxième raison. Lorsque, au début des années soixante, le Parti PARMEHUTU
exila des milliers de Tutsi au Bugesera, la Communauté internationale avait
accusé le Gouvernement rwandais et les Belges d'y créer un tutsiland. Ce n'était
pas tout à fait faux : dans l'esprit de certains leaders extrémistes hutu, il
s'agissait bien d'une relégation collective, voire d'un exil, car le Bugesera
avait été, sous la monarchie déjà, tenu pour une terre étrangère ['i
shyanga'][15]. En rétablissant, par injection massive des hutu, la mixité
ethnique qui prévalait sur les collines du Rwanda, le Gouvernement espérait à
la fois mettre fin à ces accusations et contrer les infiltrations des rebelles
tutsi « inyenzi » qui auraient profité de la maîtrise exclusive du
territoire par leurs congénères tutsi, présumés alliés naturels.
Troisième raison. En poussant l'immigration de familles hutu dans ces anciens pâturages,
le PARMEHUTU gratifiait ses militants 'Abarwanashyaka' (« libérateurs » à
l'instar de ceux de Mugabe au Zimbabwe) pour leur participation décisive à la
Révolution contre la domination tutsi et la prédominance de la vache sur la
houe.
Aussi, trente ans après, cette population vivait mal le fait de voir « leur
terre, trophée de la révolution», retomber dans les mains d'aristocrates d'un
nouveau genre. Orchestrer la distribution illégale de ces parcelles à
certaines autorités membres du Réseau Zéro faisait, par exemple, du
Bourgmestre de Bicumbi, le fameux Laurent Semanza, un grand seigneur. S'étonnera-t-on
dès lors que, dans cette région, afin de garder ces « acquis (illicites) de
la Révolution », ces nouveaux seigneurs, dès l'éclatement de la guerre,
agiteront la peur des paysans en agitant le spectre du retour des Tutsi sur «
leurs terres »[16] ! C'est pourquoi une clause avait expressément mais naïvement
été insérée dans le dispositif des Accords de Paix d'Arusha, interdisant aux
réfugiés tutsi, bientôt de retour, de réclamer ces terres. Cette disposition
ne suffit pas à rassurer les habitants des paysannats. Pas plus qu'elle n'empêcha
le massacre des Tutsi d'y commencer assez tôt, peu après le début de la
guerre, comme une campagne d'entraînement avant le génocide massif de 1994.
Aucune mutation technologique en vue d'améliorer la productivité n'ayant
accompagné les immigrés installés sur les paysannats, ces paysans
subissaient, depuis les années 80, les mêmes difficultés que leurs parents
restés sur les terres ancestrales : surpopulation, conflits de succession,
appauvrissement du sol, terres bradées pour une misère, chute du prix de vente
de leur production, particulièrement le café – c'est le café qui attisait
la convoitise -, etc. La frustration des paysans était grande et vives les
tensions sociales. On comprend, dans ce contexte, qu'en réactivant la loi sur
les paysannats en vue de freiner l'acquisition illégale des terres orchestrée
par le Réseau zéro, le Ministre Nzamurambaho courrait un grand péril.
Quant au pillage des pépinières, voilà un incident qui montrera, à nouveau,
comment, sous l'empire de l'Ordre zédiste, on ne s'embarrassait pas de morale
quand ses protégés voulaient accaparer des biens publics. Le Ministre
Nzamurambaho s'était avisé, lors d'une journée de l'arbre, de condamner le
vol perpétré par des paysans du Bushiru dans les pépinières publiques avant
la distribution des plants. Peu après, se félicitant de la bonne marche de
cette journée et de la réponse enthousiaste de la population, le Président
Habyarimana avait, sur les antennes de Radio Rwanda, répliqué au Ministre
qu'après tout il était bon de voler des plants d'arbres pour le reboisement.
Dans ce cas là voler était une bonne action. L'opinion publique était choquée
d'entendre le Président approuver un vol quel qu'il fût, tout simplement parce
qu'il avait été commis par des gens de son terroir.
2.5. LA PREDATION PATRIMONIALE AUX ORIGINES DE LA DEUXIEME REPUBLIQUE.
Le Réseau zéro agissait comme une organisation mafieuse. La chose était
devenue un tel secret de polichinelle que même les journalistes de l'ORINFOR en
débattaient souvent. Deux d'entre eux, bien avant qu'ils fussent récupérés
et instrumentalisés par l'Ordre zédiste, prirent l'initiative de dénoncer ces
pratiques. Kantano Habimana parla de « réseaux mafieux », tandisque
Jean-Marie Muhuri, animateur d'émissions radiophoniques très populaires parla
plusieurs fois de « Rose-croix ». Ils reçurent des menaces anonymes. Comme
par hasard, en même temps que ces menaces aux journalistes sous mon autorité,
le Président Habyarimana, en personne, m'ordonna un matin, par téléphone et
sans laisser, comme d'habitude, place à la moindre demande d'éclaircissement,
d'enjoindre à ces journalistes de cesser immédiatement ces allusions. Comme
s'il savait de qui il était question. Il ne m'a jamais reparlé de cela. Ces
journalistes ne furent pas cependant inquiétés outre mesure. Bien au
contraire, on entreprit de les appâter. Muhuri fut adoubé diplomate à
l'Ambassade du Rwanda à Paris, chargé de couvrir les visites présidentielles
à Paris. Quant à Kantano Habimana, il assurera une présence ambiguë à
Arusha au moment où les radicaux hutus, abrités derrière la CDR, torpillaient
les négociations des Accords d'Arusha. Alors même qu'ils se prétendaient ses
meilleurs défenseurs, le succès du projet politique de la Deuxième République
n'était pas dans les préoccupations des adeptes du Réseau zéro. Tout se
passait comme si le Réseau zéro se préoccupait davantage de faire fortune,
quitte à ce que la direction politique du pays fût subordonnée à cet
objectif. Au demeurant, l'opinion publique n'avait-elle pas été abusée sur
les véritables motivations des fondateurs – du vrai fondateur[17] -
deD'autant moins que la Deuxième République ? Dépouillé de l'habillage
officiel, le Coup d'Etat du 5 juillet 1973 répondait, en effet, dans et
pour laquelle il prétend opérer, est née essentiellement à des préoccupations
patrimoniales de la bourgeoisie militaire. Il est normal que la perspective de
perdre les bénéfices matériels de cette opération ait conduit aux dérives
de 1980 (affaire Lizinde) et aux hécatombes des années 90.
ont expliqué le coup d'Etat du 5 juillet 1973 par les frustrations politiques
des Bakiga par rapport au Nduga, du Nord contre le Sud. D'autres
En effet, d'aucuns vous diront – c'est l'habillage officiel – que le Coup d'Etat
du 5 juillet 1973 est venu mettre fin au désordre politique et économique que
le régime Kayibanda, (re)devenu sectaire, ethniste et régionaliste à
outrance, n'arrivait plus à contenir. Les troubles dans les écoles, depuis février
1993, ne le démontraient-ils pas suffisamment ? Et il est vrai que l'opinion
publique, lassée d'intrigues redondantes qui paralysaient la vie nationale, en
était arrivée à souhaiter le départ du Président Grégoire Kayibanda. En
juillet 1970, deux véritables militants du PARMEHUTU, originaires de Gitarama,
rencontré au marché m'ont confié, sans détours, que beaucoup souhaitaient
que le Président 'se reposât', mais que l'on ne trouvait personne pour lui
succéder. « Celui auquel chacun pense, me dit l'un d'eux, c'est le Colonel
Habyarimana. Mais il est (comme) son fils (à Kayibanda). Il ne tentera jamais
rien contre lui. Et tous ceux qui ont essayé de se bouger, tels les officiers
Muramutsa et Nyatanyi, il les a écroués». On peut cependant se demander si le
Colonel Habyarimana ne se préparait pas à prendre les choses en mains. En
Belgique, depuis 1979, dans de nombreux cercles rwandophiles, on ne parlait pas
de Kayibanda sans parler de Habyarimana. Des films Super 8 circulaient qui
mettaient ce dernier en exergue. Sa sœur, Godelieve-Marie, religieuse des
Benebikira en était une des animateurs. On la surnomma 'sœur sœur', parce
que, lors de ces séances, elle ne s'abstenait pas de dire qu'elle était la sœur
du Colonel. Habyarimana était-il vraiment innocent de l'éloignement de ses
camarades les plus gradés après lui – des rivaux peut-être ? - exclus des
forces armées et relégués à des taches civiles aussi incongrues que, par
exemple, la direction du séminaire de Nyundo nationalisé et confié au colonel
Alexis Kanyarengwe ?
Lors d'une interview exclusive qu'il m'accorda, en sa résidence privée, à
Gasiza (Karago – Gisenyi), le 3 décembre 1988[18], il est revenu sur la
raison de son coup d'Etat. Il aurait pris cette décision subitement. Il aurait
failli être abattu pour avoir refusé de signer un document condamnant un
certain nombre de personnalités. Je lui avais exposé en toute franchise
pourquoi cette explication laissait sceptiques tous ceux qui connaissaient sa
prudence et sa patience dans la prise de décision. Et voici qu'au détour d'une
question innocente, lui échappa une indication très importante, la clef de
toute l'affaire. Il m'appris, tout fier, que lui-même et le Commandant Théoneste
Lizinde étaient les seuls officiers à avoir obtenu un crédit bancaire pour se
construire une maison. Or on sait qu'à Kigali, au début des années 1970, on
discutait vivement du droit des fonctionnaires et des officiers à se lancer
dans les affaires. Plusieurs se seraient vus refuser des demandes de crédit à
la Banque Rwandaise de Développement, dirigée par Joseph Habyarimana,
originaire de Butare[19]. La politique d'austérité prônée pendant dix ans
par le Président Kayibanda contenait mal l'attrait à l'enrichissement
personnel. Elle passait d'autant moins bien que Kayibanda lui-même aurait été
pris en flagrant délit d'affairisme. On avait raconté qu'il était actionnaire
sinon fondateur, à Kabgayi, près de sa résidence privée, au bord du marais
Rugeramigozi, d'une Industrie de la Brique (INDUBRI). De ce sigle, on fera
d'ailleurs dériver, non sans dérision, un néologisme 'induruburi[20], désignant
toute activité plutôt illicite entreprise par les hommes publics pour arrondir
les fins de mois. Si Kayibanda lui-même s'y était mis[21], pourquoi pas les
fonctionnaires et les militaires ? Posée à l'Assemblée Nationale, la question
avait suscité un débat houleux au cours duquel, refusant tout engagement des
militaires dans les affaires, Anastase Makuza[22] aurait lâché cet aphorisme
assassin : «Chien repu monte mal la garde [23]!». Le clivage civils et
militaires vint ainsi se superposer au clivage régional Sud contre Nord. Cette
dernière atteignait un niveau paroxysmique. Le Général Major Habyarimana[24]
en fut témoin : «Dans les casernes, me dit-il, on aiguisait les machettes» (ndlr
: déjà !). Ayant eu vent de ce mécontentement et de ces divisions parmi la
trouve, le Président Kayibanda avait défié publiquement les militaires. « On
me parle de coup d'Etat ? », « Eh bien ! Chiche ! Qu'ils le fassent », se
serait-il exclamé au stade de Nyamirambo, le 1er juillet 1973. Quatre jours après,
sans qu'aucun autre événement public fâcheux ne fût survenu, ils le firent.
Ou plutôt : il le fit. Le Général Major Habyarimana, seul, car la plupart de
ses camarades n'étaient pas partants[25].C'est donc ce climat d'affairisme qui
a décidé « le fils » à virer « le père ».
On comprend mieux dès lors pourquoi deux préoccupations du Comité pour la
Paix et l'Unité Nationale[26] eurent la primeur. Première décision :
contraindre ceux qui avaient bénéficié des crédits financiers – à priori,
des gens originaires du Sud ainsi que des partisans du Président Kayibanda - à
rembourser dans des délais très rapides, sous peine de se voir ruinés, leurs
bien étant vendus aux enchères ou repris par l'Etat. Deuxième décision : légaliser
l'engagement des fonctionnaires et des militaires dans le commerce et les
affaires. Depuis lors, nombre d'officiers s'y jetèrent à corps perdu, au prix
d'abus de toutes sortes.
Quoi d'étonnant, dans ce climat, que le président Habyarimana, ait souvent
fermé les yeux sur les activités répréhensibles, menées au Rwanda ou
ailleurs, par le Réseau zéro et visant à accroître le patrimoine personnel
de ses membres et en particulier de son animateur principal, Protais
Zigiranyirazo. Au fur et à mesure que ce patrimoine s'amoncelait, Monsieur
Zigiranyirazo montait en puissance et son infiltration dans les instances
politiques devint pandémique. C'est d'ailleurs au sommet de sa puissance que
l'opinion lui donna le sobriquet de «Z». Parce qu'il fallait se garder de
prononcer son nom, les murs ayant des oreilles. Etait-il de connivence avec le
Président ? Nous en discuterons plus tard[27]. Une chose est certaine : on n'a
jamais ouï dire que «Z» ou ses protégés du réseau - à moins d'avoir dévié
du 'droit chemin' - aient vu leurs activités contrariées par le Président.
Une seule fois, j'ai été témoin de l'énervement du Président face à une
indélicate intrusion de «Z» dans le domaine réservé du Chef de l'Etat. Mais
c'était dans le secret de son cabinet et au début des années 80, avant le
procès Lizinde. J'y reviendrai plus loin[28].
Dans ce contexte, le terreau dans lequel se meut l'Ordre zédiste, c'est la prédation
patrimoniale, un socle sur quoi s'appuyer pour la conquête, la conservation et
la monopolisation du pouvoir politique.
Sous l'empire de l'Ordre zédiste, on effectuait la prédation de plusieurs manières.
La plus juteuse provenait des marchés publics. Elle se réalisait en nature ou
en espèces. Je citerai deux exemples.
Le premier. La déviation de l'axe routier Gitarama-Gatumba-Vunga-Ruhengeri. Le
jour de la première pioche donnée à Gitarama par le Président de la République
pour démarrer le chantier, Joseph Nzirorera, Ministre des Travaux Publics m'a
avoué qu'il allait faire passer la route par
Gitarama-Ngororero-Kabaya-Gasiza-Mukamira (Gisenyi). Je me suis inquiété de la
réaction des bailleurs de fonds internationaux. Réponse : « Ils réclament
des justifications économiques ? Je leur déroulerai un chapelet d'écoles, de
plantations et d'usines de thé de la région. Ces Blancs s'imaginent que
j'aurais servi à quoi si le Président continue à bouffer de la poussière en
rentrant chez lui à Gasiza, alors que je construis une route non loin de là ?»[29]
Il s'agissait donc essentiellement d'arranger le Président et les autres
dignitaires habitant le Bushiru. On a même parlé de délit d'initié lorsqu'il
fut question d'indemniser « Z » pour sa «pagode», luxueuse villa résidentielle,
de style chinois, érigée hâtivement au bord de la route en construction et abîmée
par les travaux de la société chinoise.
Le deuxième. L'attribution du marché public de la construction du Terminal
Isaka (entrepôts de marchandises rwandaises en Tanzanie) et du Projet de développement
de la région des laves donna lieu à un scandale étouffé. Les entreprises
pourtant moins disantes d'un des bailleurs de fonds, la Belgique, furent éliminées
au profit de celles, plus chères, qui auraient payé des pots de vins. L'Ambassadeur
de Belgique à Kigali alla s'en plaindre auprès du Président de la République.
Celui-ci lui demanda de lui remettre en mains propres un dossier confidentiel
avec les responsables de cette malversation. Confiant, le diplomate s'exécuta.
En moins de 48 heures après le rendu du rapport au Chef de l'Etat,
l'Ambassadeur s'entendit signifier son expulsion en douce. Bruxelles l'avait définitivement
rappelé. Sans doute parce qu'il aurait inclus dans la liste des personnalités
incriminées notamment le Ministre J. Nzirorera, le Dr Casimir Bizimungu,
Ministre des Affaires Etrangères et de la Coopération ainsi que « Z ». Les
relations entre la Belgique et le Rwanda en prirent du plomb dans l'aile. Le
nouvel Ambassadeur de Belgique, Johann Suenen, ne fermera pas les yeux, comme
ses collègues occidentaux, sur les violations de plus en plus flagrantes des
Droits de l'Homme et des libertés politiques. Peu avant la guerre la presse
belge s'en donna à cœur joie en décrivant la fin de règne du régime
Habyarimana. Au début de la guerre, les libéraux belges, le Député Gol en tête,
relayèrent la campagne de communication du FPR jusqu'à imposer l'embargo sur
les armes belges commandées par le Rwanda. C'est pourquoi les partis de la
mouvance présidentielle s'opposeront au stationnement des paras belges de la
MINUAR dans Kigali, les soupçonnant d'avoir l'intention de livrer la Capitale
aux troupes du FPR. Le massacre des paras belges fut ainsi un épilogue logique
d'une tragédie qui s'est nouée le jour où quelqu'un s'est avisé de
contrarier les prédateurs du Réseau zéro.
Une autre forme de prédation consistait à monopoliser les emplois stratégiques.
Au niveau de l'administration centrale et des Etablissements publics, le Réseau
zéro exerçait des pressions fortes en vue de faire embaucher des protégés
dans des positions stratégiques (gestion de services, de stock de biens
vendables, ou surtout des finances). Progressivement, le Réseau zéro a fini
par investir ces postes en y plaçant des personnes dévouées ou en
contraignant celles qui y étaient déjà affectées à rejoindre ses rangs. Ces
ingérences ne négligeaient aucun détail. Elles s'exerçaient jusque dans
l'attribution aux agents des prêts sans intérêts ou des avances sur
traitement. Bien que dans certains services, des Comités élus en eussent la
charge, il n'était pas rare que le Réseau zéro intervînt auprès du
responsable pour forcer la décision en faveur d'un protégé. Plus grave encore
évidemment étaient les interventions dans le secteur privé, particulièrement
dans les banques, à leur tour vassalisées. Ainsi était-il très ardu d'accéder
au crédit bancaire par des voies techniques internes à la banque, quelle que fût
la consistance du dossier. Sans la bénédiction d'un gourou du Réseau zéro
judicieusement positionné à un niveau incontournable de décision, aucun
espoir de voir celui-ci aboutir bien que toutes les étapes techniques fussent
franchies. Pour passer ce verrou, il fallait s'assurer le concours des 'zédistes'
notoires tel que, entre autres, P. Zigiranyirazo, E. Sagatwa, S. Rwabukumba, J.
Nzirorera, L. Serubuga (en particulier pour les militaires). La Banque de Kigali
et la Banque Commerciale du Rwanda n'avaient plus guère de pouvoir de décision.
Déjà peu autonomes par rapport aux maisons mères bruxelloises, ces agences
envoyaient à leurs maisons mères des dossiers après agrément de l'officine
du Réseau zéro. Et on ne parle pas de ce qui se passait au niveau de la Caisse
d'Epargne du Rwanda, qui n'a pas survécu à ces pratiques délictueuses. La
pratique était passée en forme de droit qu'il suffisait d'être un protégé même
mineur pour se livrer à des chantages générateurs de drames occultés. Un
beau-frère du Colonel Bagosora veut s'approprier, à vil prix, la parcelle sur
laquelle Jean Baptiste Hajabera, opérateur de saisie à l'imprimerie SECOMAV/ORINFOR,
érigeait une bicoque, dans le quartier Nyakabanda, en contrebas de Chez Mutwe.
Le jeune homme s'y refuse malgré les menaces répétées de faire détruire son
chantier par les services du Ministère des Travaux Publics. Et un jour ce fut
fait. Après quoi, l'instigateur de l'opération revint à la charge exiger la
cession de la parcelle. Nouveau refus du propriétaire qui, entre temps
contracte un deuxième crédit pour relancer, en toute légalité, son chantier.
Après des pressions infructueuses, rebelote, le chantier est détruit, avec les
sarcasmes cyniques du perturbateur. Bien costaud, J. Hajabera alla s'acheter un
coutelas pour se faire justice. Mais, récemment converti à la pratique chrétienne,
il renonça à tuer autrui, s'administra de l'acide avant de se taillader
partout mortellement. Il a laissé à sa famille un courrier expliquant son
geste. Et il a laissé à son frère à mon attention un poignant message
d'adieu que j'ai classé sous le titre de : « Testament d'un désespéré généreux
». C'était le mercredi 2 avril 1989.
Dans ce froufrou de corruption rampante, comment s'étonner que le Ministère de
la Justice fût, depuis 1990, parmi les départements âprement disputés au
point de contribuer à compromettre la mise en place du Gouvernement de
transition à base élargie (au FPR) ! Chaque belligérant - y compris le F.P.R.
- voulait contrôler ce Département afin certes d'étouffer les enquêtes sur
ses propres crimes de guerre et violations massives des Droits de l'Homme,
quitte à en faire payer à l'autre partie une note salée. Mais plus prosaïquement,
il s'agissait aussi d'occulter ce genre de prélèvements, de prébendes et de
nombreuses malversations : procès trafiqués, y compris celui contre Lizinde
rendu seul responsable du « vol des vies » des politiciens de la Première République
et du Président Kayibanda ; monopole de la fourniture du ravitaillement des
troupes (pain, bières), pillage des institutions sociales et administratives et
détournement de la production des usines de thé dans la zone « libérée »
par le FPR, contrainte des agents du fisc pour éliminer ou réduire des impayés
des zédistes avant le partage du pouvoir ; bradage de la monnaie nationale avec
le concours de bureaux de change sauvages, etc. Ces malversations financières
avaient proliféré depuis que la BNR avait troqué l'indépendance et la
rigueur farouches de J. B. Birara, Premier Gouverneur rwandais de la BNR, contre
la docilité d'A. Ruzindana, le dernier des Gouverneurs de la BNR sous la Deuxième
République.
Bien entendu, les combines évoquées ci haut ne laissent pas toujours des
traces et bien malin qui pourra en fournir la preuve matérielle irréfutable.
Si j'en parle cependant, c'est en connaissance de cause : j'ai subi des
pressions pour accorder des faveurs indues à des collaborateurs introduits auprès
de l'une ou l'autre de ces personnalités ; j'ai moi-même eu du mal, malgré
mon rang, à contourner le verrouillage mis en place par ce système parallèle
de l'Ordre zédiste dans les établissements bancaires susdits (BK,BCR) ; j'ai
eu en mains, en qualité d'Ambassadeur à Paris, les bribes du dossier des armes
commandées dans un pays d'Europe de l'Est, via une société écran et
plusieurs intermédiaires du Réseau zéro, dont, selon une source fiable, le Dr
Akingeneye, médecin particulier du Président Habyarimana.
Qui pourra exclure que la perspective de perdre les bénéfices de la guerre
qu'encaissaient les 'tireurs de ficelles' zédistes ait pesé dans le refus
persistant de conclure les Accords de Paix ? Partager le pouvoir, c'était en
partager les dividendes. Qui saura évaluer le pouvoir financier que l'Ordre zédiste
doit à ces pratiques délictueuses ? Plus palpable en tout cas la force
politique qu'il en retirait et qui finira par devenir outrancière. Nous
verrons, dans la section III ci après, comment celle-ci s'était déjà
manifestée depuis plusieurs années en infiltrant le fonctionnement
institutionnel de l'Etat (Comité Central, Congrès National, gouvernement), la
gestion administrative quotidienne (préfets, bourgmestres, comité communaux)
ou lors des crises ponctuelles d'ordre politique (élections truquées), etc.
Concluons cette section II en réaffirmant combien nombreuses sont des personnes
ou des familles[30] qui, par impuissance et désespoir, ont cédé aux harcèlements
multiformes des gourous et des adeptes intouchables du Réseau zéro. Tombèrent
dans ses filets de plus en plus de jeunes cadres très compétents et crédibles.
Tous les secteurs étaient sollicités. Et toutes les régions. Se savoir connus
de tel grand personnage du Réseau Zéro leur donnant des ailes, ces cadres se
pressaient de répondre positivement à une sollicitation pour tel «
petit service». C'est ainsi que bon nombre d'entre eux se sont retrouvés
membres, voire fondateurs de structures mortifères comme les Interahamwe De
toutes les façons, pouvaient-ils refuser ou reculer sans exposer dangereusement
leur carrière ou leur vie ? Plus la crise devenait aiguë, plus on était jugé,
en cas de réserve ou de refus d'obtempérer, comme complice ('ibyitso') avec le
FPR, avec les Inyenzi. La responsabilité personnelle de ces cadres demeure
certes indéniable dans bien des cas.
Mais il faudra toujours se rappeler que, bien avant la guerre, l'Ordre zédiste
avait jeté sur tout le pays, sur toutes les institutions, une chape de plomb très
lourde sous laquelle plus d'un a ployé. Aussi le principal tueur de la démocratie
et de la République est-il assurément le Réseau zéro.
III
LE RESEAU ZERO A LA CONQUETE DU POUVOIR POLITIQUE
3.1. P. ZIGIRANYIRAZO, PROCUREUR ET JUGE DANS L'AFFAIRE LIZINDE.
« Monsieur le Président, je ne dirai rien tant que vous n'aurez pas convoqué
ici Habyarimana et son beau-frère Protais Zigiranyirazo, car c'est à cause de
leurs manœuvres que je me trouve devant ce Tribunal ».
Ainsi le Major Théoneste Lizinde commença-t-il sa comparution devant la Cour
de Sûreté de l'Etat, à Ruhengeri, en 1981. Des deux mains menottées par
devant, il avait agrippé le micro pour faire sa déclaration. Il fallut le
bousculer manu militari pour le faire lâcher prise, interrompre
l'identification du prévenu et l'évacuer sans ménagement. Comme ce prisonnier
spécial était aussi redouté que détesté par beaucoup, le public agglutiné
autour du Tribunal de Première Instance de Ruhengeri a pris sa déclaration
pour une fanfaronnade provocatrice à l'égard du Chef de l'Etat. La suite
montrera à l'observateur combien, sur le terrain, Protais Zigiranyirazo et, à
partir de Kigali, le Président Habyarimana avaient, en effet, la haute main sur
le déroulement et l'issue du procès. Sans me prononcer ici sur le fond de
l'affaire Lizinde et Kanyarengwe, deux phénomènes m'ont interpellé au cours
de ce procès à huis clos auquel j'avais été appelé à assister : la
manipulation des exécutants instrumentalisés et l'ingérence de P.
Zigiranyirazo dans le déroulement des procès.
3.1.1. La politique dans le procès
D'après les déclarations des prévenus, il parut clair que le Major Lizinde
avait mis au point une stratégie rigide consistant à confier telle mission à
un acteur de son groupe sans que celui-ci en maîtrisât le lien avec telle
autre mission confiée à tel autre intervenant tout aussi laissé dans
l'ignorance que le premier. Lizinde semblait tirer seul toutes les ficelles. De
la même manière, il avait d'ailleurs ordonné à tous les co-détenus, à
travers un réseau de communication savamment codé, de plaider non coupables et
de lui laisser le soin de tout expliquer. Presque tous se laissèrent prendre à
ce piège. Y compris un Donat Murego, Conseiller du Président pour les Affaires
Administratives et Politiques, à l'époque réputé connaisseur du droit et débateur
redoutable.
Cette stratégie de manipulation et d'instrumentalisation diaboliques de ses
compagnons orchestrée par Lizinde fit école par la suite parmi ses tombeurs,
adeptes du Réseau zéro. On sera encore à l'œuvre lors des massacres préliminaires
au génocide et au cours des manœuvres politiques de gestion de la guerre et
des négociations d'Arusha. Des acteurs de seconde main étaient lancés dans
l'arène pendant que quelques initiés, tapis dans l'ombre, tiraient les
ficelles en vue d'atteindre des objectifs inavoués. Il convient d'avoir
toujours à l'esprit le pouvoir de contrainte que cette stratégie exerçait sur
des acteurs, je le redis, « sous influence ».
Protais Zigiranyirazo et Joseph Habiyambere, successeur de Lizinde à la
direction du Service Central de Renseignement se sont énergiquement appliqués
à charger certains prévenus contre lesquels ne pesait aucune présomption sérieuse
autre que des rumeurs. En particulier des hommes d'affaires du Sud, accusés
d'avoir fait creuser des fosses à des fins criminelles. Remarquons en passant
que ce genre d'accusation de fosses creusées à des fins criminelles - véritable
psychose parmi les Rwandais comme les crimes sadiques parfois imaginaires -, a
proliféré aussi pour justifier agressions, interpellations voire éliminations
de nombreux citoyens dans les années 1959-1963, 1972-1973 et, davantage encore,
dans les sombres années 1990-1996. Le tandem Zigiranyirazo/Habiyambere
pourvoyait l'instruction d'éléments à charge, décrétés comme des dogmes
que le Juge n'aurait plus qu'à reprendre dans sa sentence. Et avant le
jugement, l'opinion publique devait, selon ce duo autoritaire, s'imprégner de
ces dogmes.
C'est que cette démarche correspondait à une préoccupation d'ordre politique.
En effet, ce procès pouvait provoquer des ressentiments convergents contre le régime
du Président Habyarimana. D'une part, le Sud, non encore remis de la mort
suspecte, après le Coup d'Etat du 5 juillet 1973, du Président Grégoire
Kayibanda et de nombreux politiciens exterminés en prison, pouvait s'émouvoir
de ce qu'on revînt frapper cette fois-ci ses hommes d'affaires. D'autre part,
le Nord voyait « ces gens du Bushiru » s'en prendre aux gens issus des régions
naturelles historiques et puissantes à savoir : Alexis Kanyarengwe du Bukonya (Ruhengeri),
le Major Jacques Maniraguha du Buhoma (Ruhengeri), le Major Lizinde et le
Commandant Biseruka du Bugoyi (Gisenyi). Les ressortissants de ces dernières régions
(auxquelles il sied d'ajouter le Mulera) ont toujours tenu ceux de la région
naturelle du Bushiru (dont sont originaires le Président Habyarimana et autres
Zigiranyirazo) pour des rustres, juste bons à vendre dans ces régions
voisines, leur force de travail agricole contre quelques grains de maïs. Il
fallait donc prévenir ces ressentiments en diffusant largement les allégations
de l'accusation contre ces personnalités bien enracinées dans leurs terroirs
respectifs. Sans doute était-ce à cette fin que l'on m'avait enjoint d'aller
couvrir personnellement l'événement. On était certain que ce serait
techniquement bien fait, ayant fait mes preuves en rapportant, depuis plus de
cinq ans déjà, les travaux du Conseil du Gouvernement et du Comité Central du
MRND. De plus, originaire du Kingogo (autre région historique de Gisenyi), je
joindrais ma parole à celle de l'accusateur principal, Joseph Habiyambere,
originaire du Kanage (quatrième région naturelle de Gisenyi, mais marginale).
On aurait eu donc derrière le Bushiru (région du Président), le Kingogo et le
Kanage contre le Bugoyi (région de Lizinde). L'affaire n'en aurait paru que
plus crédible, plus légitime. Au nom d'une vision unitariste de son Histoire,
plusieurs études sur le Rwanda se privent d'analyses fines en négligeant ce
microcosme anthropologique. Les régions naturelles ont toujours constitué, en
effet, des espaces culturels et économiques qui ont façonné profondément des
sensibilités identitaires, des solidarités et des clivages politiques bien
plus que ne le feront territoires, préfectures, communes, et même la
distinction fluide 'Kiga/Nduga', abusivement matérialisée en Nord/Sud.
3.1.2. L'acharnement contre les innocents.
Quoi qu'il en fût, en me communiquant l'ordre du Président d'aller à
Ruhengeri, le Major Elie Sagatwa ne m'avait fait part d'aucune instruction
particulière. Or rapporter une séance du tribunal obéit à des critères différents
de ceux qui pouvaient inspirer le tandem Zigiranyirazo/Habiyambere. Parmi ces
critères, l'honnêteté - pour ne pas dire l'objectivité -, la sérénité et
la réserve, car étaient en jeu d'une part, la dignité et la vie des prévenus
et, de l'autre, la crédibilité du gouvernement. Dans cet esprit, je devais
garantir la qualité professionnelle des reportages. A cette fin, je m'étais
adjoint un journaliste de Radio Rwanda, Anastase Nzabilinda, unanimement respecté
par ses collègues pour sa compétence, sa sérénité et sa prudence. Protais
Zigiranyirazo se déchaîna littéralement contre la présence de Nzabilinda. Il
m'enjoignit de le renvoyer à Kigali. Pourquoi ? Parce que, selon le préfet, il
était 'munyanduga' (originaire du Sud) et sans doute (sic !) tutsi. Nzabilinda
était, en effet, originaire de Gitarama. Mais son dossier administratif
affichait qu'il était hutu, bien que, comme beaucoup d'autres hutu – y
compris Zigiranyirazo lui-même d'ailleurs - il fût 'tutsiforme'. A mon insu,
on avait dépêché, pour le remplacer, un autre journaliste plutôt, sous tous
rapports, quelconque. J'ai refusé le départ d'Anastase Nzabilinda, ordonné à
l'intrus de regagner Kigali sous peine de sanctions. Nzabilinda m'exprima son
appréhension de se trouver au milieu de cette querelle et souhaita s'en aller.
Je le rassurai que nous travaillerions ensemble et que j'assumerais seul la
responsabilité politique de ses reportages. Mais ne voilà-t-il pas que P.
Zigiranyirazo s'avisa de contrôler les textes que nous préparions en nous
dictant des phrases, des noms de prévenus déjà, selon lui, indubitablement
coupables ! Nous avions préféré, quant à nous, utiliser systématiquement le
conditionnel pour rapporter l'acte d'accusation : « un tel aurait fait ceci ou
cela ». Cette formulation mit en émoi Protais Zigiranyirazo secondé par
Joseph Habiyambere. En plus de sous-entendre qu'il traduisait le point de vue du
Président de la République, P. Zigiranyirazo alléguait que, Préfet de
Ruhengeri, il était responsable de la sécurité de la population et qu'il
devait s'assurer qu'aucune parole ne vînt troubler l'ordre public. Pour mettre
en exergue cette notion d'ordre public et exercer sur moi, de surcroît, une
pression psychologique supplémentaire, il s'était assuré la présence de mon
beau-frère, le Major Charles Uwihoreye, alors Commandant de l'Ecole Nationale
de Gendarmerie. Je tins bon cependant et rétorquai que notre reportage dépassait
les frontières de sa juridiction et que j'en assumais la responsabilité
nationale. Néanmoins, je jouai la transparence, laissant le Préfet lire
par-dessus l'épaule les textes que Nzabilinda et moi-même préparions. Je
devenais manifestement un élément gênant. On décida donc que je
n'assisterais pas à la comparution de Théoneste Lizinde et de Donat Murego. On
tint secrète la date décisive de cette séance. Le jour venu, on me fit savoir
que le Président de la République voulait me voir en audience à Kigali à la
première heure. De la sorte, on espérait, enfin de journée, contraindre sinon
remplacer le journaliste pour le reportage de cette séance nodale. Flairant un
coup monté, j'enjoignis à mon collaborateur, avant mon départ pour Kigali, de
s'en tenir à la ligne rédactionnelle convenue, de ne pas 'envoyer son papier
avant mon retour et, si je ne revenais pas, de s'en remettre uniquement à
l'arbitrage du Directeur de la Radio.
Le Président de la République me reçut en fin de matinée. Il me reprocha
abruptement trois choses : avoir donné le micro au Major Lizinde pour qu'il fît
« son numéro » ; avoir refusé de collaborer avec la Cour de Sûreté de l'Etat
et le préfet ; avoir fait diffuser des informations contraires aux conclusions
des enquêtes, semant ainsi la confusion dans la population. Il avait repris
presque mot pour mot ce que P. Zigiranyirazo et J. Habiyambere m'avaient reproché
à Ruhengeri. Ces accusations, à peu de choses près, rejoignaient, tout au
moins dans l'esprit, la qualification d'atteinte à la sûreté de l'Etat telle
que définie par le code pénal rwandais. Surmontant cette menace, j'ai expliqué
au Chef de l'Etat l'intérêt pour lui-même, pour son gouvernement et pour la
population de respecter la procédure : le Ministère public soumet à l'examen
de la Cour des présomptions ; le prévenu est réputé innocent. D'où l'usage
du conditionnel, forme qui deviendrait affirmative selon la sentence.
S'imaginait-il ce qui se passerait si d'aventure la Cour de Sûreté de l'Etat déclarait
innocentes les personnes dont nous aurions annoncé sans autres précautions
qu'elles étaient coupables ! Pour finir, j'ai prié le Président de me préciser
s'il souhaitait que je retourne à Ruhengeri et que je continue de travailler de
cette façon là. Une manière de question de confiance. A son accord, je lui ai
demandé de faire cesser la pression, l'ingérence et les menaces à peine voilées
que le Préfet et le Directeur du Service Central de Renseignement exerçaient
sur le journaliste Nzabilinda et sur moi-même. Après l'audience, j'ai regagné
Ruhengeri très vite. A mon arrivée, Lizinde avait fini sa plaidoirie et Murego
terminait la sienne. P. Zigiranyirazo et J. Habiyambere avaient sans doute, dans
l'entre-temps, reçu des instructions du Président, car ils cessèrent leur
harcèlement. Après tout, ils avaient obtenu l'essentiel : Lizinde et quelques
autres grosses têtes tomberont. Cependant, de nombreuses personnes seront relaxées,
notamment les commerçants du Sud dont on avait sommé la presse de dire pis que
pendre.
3.2. APPARITION DU RESEAU ZERO QUI «RECUPERE» LE RENSEIGNEMENT
Zigiranyirazo, entreprit d'occuper le terrain que Lizinde venait de laisser
vacant après son éviction fin novembre 1981. Il à déjà commencé à former
le noyau d'un réseau important à son service. Ce faisant, il se ménagea
progressivement, par des personnes sûres et fidéliséesèles, des Hutu mais de
préférence des Bakiga du Bushiru, de Gisenyi en général et de Ruhengeri et
Byumba, le contrôle des positions juteuses dans le secteur public comme dans le
secteur privé. 'accès aux postes de commande. Le prétexte est de soutenir le
régime conduit par son beau-frère, le Général Juvénal Habyarimana. La réalité,
c'est que ces vassaux constituaient des relais des décisions de ce
commanditaire occulte. Ces personnes étaient les obligés, à l'instar d'une
clientèle, de leur seul « bienfaiteur », sans aucun lien entre elles, afin,
à la Lizinde, de parer à une éventuelle solidarité horizontale non contrôlée.
Ce réseau, je l'ai appelée, dans ma lettre ouverte, zéro par prétérition
mais pensant au 'Z' de Zigiranyirazo. Bien qu'au premier stade, ce fût un
conglomérat dépourvu de pensée structurée, on verra que, surgiront, comme un
logo, une ligne de conduite, une méthode et un esprit constants. C'est
pourquoi, à ce niveau, je parle de l'Ordre zédiste', nonobstant le fait que
nous n'ayons pas affaire à quelque chose de structuré comme le serait l'idéologie
d'un parti politique. Ce flou accroît l'efficacité de cette nébuleuse
politico-mafieuse activée par des gourous, les acteurs n'ayant pas
d'attributions selon un organigramme préalable, mais recevant des missions
selon l'importance et la nature de l'enjeu.
Nous avons vu P. Zigiranyirazo faire ses armes dans le secteur de l'éducation,
puis investir d'autres secteurs de la vie nationale. Nous allons l'observer qui
poursuit son œuvre d'infiltration jusqu'au sommet de l'Etat.
Après l'affaire Lizinde précisément, la Justice aura du mal à se défaire de
l'emprise du Réseau zéro, aussi bien dans l'organisation institutionnelle que
dans son exercice quotidien. Mais avant d'aborder cet aspect, voyons la manière
dont l'Ordre zédiste s'assurera l'emprise sur un important outil de pouvoir :
le Service Central de Renseignement (SCR).
Rappelons que le SCR avait un droit de regard sur toute nomination aux fonctions
de cadre dans le secteur public ainsi qu'aux postes politiques. Si le SCR
voulait torpiller l'action d'un Ministre ou d'un Directeur d'Etablissement
public, il donnait systématiquement un avis défavorable aux candidats de
valeur qu'il se proposait de recruter et un avis favorable aux rebus, surtout
s'ils sont hutu du Nord. Pendant ce temps, le SCR n'arrêtait pas d'amonceler
les rapports soulignant que ce responsable négligeait ses services. J'ai subi
ce genre de manoeuvres du temps de Th. Lizinde, comme sous Joseph Habiyambere ou
Augustin Nduwayezu. Ce qui n'empêcha pas le même SCR de m'accuser de ne
recruter à l'ORINFOR que des incompétents[31]. Le secteur privé n'échappait
pas non plus au SCR puisqu'il agissait par le truchement de la Direction Générale
de l'Emploi dont l'autorisation était requise pour tout recrutement de cadres
dans l'entreprise privée. Le poste stratégique de Directeur Général de
l'Emploi au Ministère de la Fonction Publique et de l'Emploi fut longtemps
occupé par Noël Mbonabaryi, parrain du Président que remplacera le même
Joseph Habiyambere. Le SCR donnait à celui qui le contrôlait un pouvoir considérable.
Le Major Lizinde en avait fait un instrument de répression redoutable. De peur
qu'un autre larron ne cherchât comme ce dernier à en tirer profit, on ramena
le SCR dans le giron restreint du Réseau zéro. L'éviction de Lizinde permit
de reprendre en mains ce service en installant à sa tête Joseph Habiyambere,
son ancien adjoint. Homme sans envergure mais très ambitieux, J. Habiyambere n'était
qu'un faire-valoir : l'appareil du renseignement était en fait aux mains des
gourous du Réseau zéro, en l'occurrence P. Zigiranyirazo et E. Sagatwa.
Mais la soif de pouvoir brûlait intensément les nouveaux protagonistes. Ils ne
mirent pas du temps à en être grisés au grand dam de la paix et de la démocratie.
On se mourait de peur en République. On murmurait qu'avec Lizinde certes
subversif, tyrannique mais intelligent, on savait au moins à quelle sauce on
serait mangé. Tandis qu'on ne savait pas où J. Habiyambere, féal de
Zigiranyirazo conduirait la République. Je profitai d'une charge maladroite du
SCR contre la liberté des journalistes de l'ORINFOR pour informer le Président
de l'inquiétude que suscitaient dans l'opinion les dérives du SCR sous Joseph
Habiyambere. Dans ma lettre où il était question de « censure politique » de
la presse publique, j'alertai le Président sur le fait que le SCR « prêt[ait]
une oreille trop complaisante aux milieux diffus qui cherch[aient] à
'arraisonner' la presse…»[32]. Je dénonçai « plusieurs avis regrettables
» que le SCR lui donnait sans concertation avec d'autres services. Et de
conclure : « Si les nombreuses plaintes que l'on entend sont tout aussi justifiées,
l'on n'est pas loin de clamer que nous tombons de Charybde en Scylla…du fait
qu'un obscurantisme peu poreux aux aspirations démocratiques et aux forces [de]
progrès ne tarderait pas à venir à bout de la résistance que la Deuxième République
avait opposée à la tyrannie répressive dont hier ce service était champion
[soi-disant] au nom de l'intérêt public… »[33]. En clair : hier, la répression
et la tyrannie de Lizinde s'étaient retournées contre lui ; à force de
garrotter la démocratie et le progrès, l'obscurantisme des « forces diffuses
» - que j'appellerai dix ans plus tard Le Réseau zéro - détruira la Deuxième
République. Par divers indices, je savais en effet que, depuis le départ de
Lizinde, Joseph Habiyambere était sous la coupe de Protais Zigiranyirazo. Un
exemple ? Les termes et le thème de la note du Directeur du CSR au Président
de la République, je les avais déjà entendus de la bouche même de P.
Zigiranyirazo quand il se croyait devoir me « prodiguer des conseils
fraternels[34] » pour que je modère la liberté exagérée (sic !) des
journalistes de l'ORINFOR.
Si P. Zigiranyirazo et E. Sagatwa avaient la haute main sur le SCR, ils ne
pouvaient normalement le faire qu'à l'ombre du Président. Depuis novembre
1965, en effet, c'est le Général Habyarimana qui contrôle le renseignement
civil et militaire. Nommé Ministre de la Garde Nationale et de la Police, il
garde, à sa requête, le Commandement de l'Armée. « Oui, je l'ai demandé et
il [le Président Kayibanda] n'a pas dit non. Il m'a donné la Garde Nationale,
la Police et la Sûreté ; la Sûreté qui était [au Ministère de] l'Intérieur
et l'Immigration, il l'a mise dans [mes] attributions »[35]. On ne pouvait donc
pas concevoir que ce bras long du pouvoir échappât de manière visible à son
autorité directe. D'autant que c'est au S.C.R. qu'était commise la garde de la
ligne de démarcation entre l'orthodoxie et la déviance vis-à-vis du régime.
Nous verrons plus loin comment, progressivement, le Réseau zéro - en
l'occurrence P. Zigiranyirazo et E. Sagatwa - dépouillera le Chef de l'Etat du
contrôle effectif de cet outil majeur du pouvoir.
3.3. LE RESEAU ZERO RONGE LE FONCTIONNEMENT DE L'ETAT.
Négligeons les méandres juridiques des institutions de la Deuxième République
: des juristes et politologues patentés ont, à souhait, discuté certains
articles de la Constitution, s'agissant notamment du MRND parti unique, de la dépendance
de la Magistrature, de la confusion des pouvoirs, de l'équilibre régional et
ethnique, etc. Pragmatique, contentons-nous de donner plutôt quelques exemples
précis, illustrant comment, entre 1980 et 1992, le Réseau zéro perturbait
gravement le fonctionnement de la vie politique du Rwanda. Ce faisant, nous démontrerons
que, par cette pratique politique viciée, les gourous de cette officine
mafieuse ont créé les conditions structurelles des violences extrêmes
survenues à partir de 1990.
3.3.1. Les instances dirigeantes du MRND.
Depuis la création du MRND en 1975, les membres du Comité pour la Paix et
l'Unité Nationale ont été ravalés en un ordre protocolaire de Camarades du 5
Juillet[36]. La Présidence du MRND et le Comité Central étaient censés
brasser les affaires politiques. On les croit à l'origine des grandes
orientations débattues à d'autres instances. On les imagine concluant les débats
et concevant le dispositif d'exécution. Or, non ! Au Comité pour la Paix et
l'Unité Nationale s'est substitué, en effet, un noyau informel, sorte de
Cellule suprême de sécurité, composée, entre autres, des Chefs d'Etat Major
Adjoints, les colonels Laurent Serubuga (Armée), Pierre Célestin Rwagafilita
(Gendarmerie)[37], Bonaventure Buregeya, Secrétaire Général à la Présidence
le Chef du Renseignement militaire, l'officier responsable de la sécurité de
la capitale, etc. Cette Cellule était conduite par le Président Habyarimana
qui en assurait la liaison avec les institutions officielles. Il la consultait
sur les questions appelant d'importantes décisions. Ainsi par exemple, le Président
l'a-t-il réunie, à l'Etat Major, la veille de la première visite officielle
au Rwanda de Mwalimu Julius K. Nyerere, Président de Tanzanie, sous la Deuxième
République. C'est par hasard que j'ai constaté la chose. Radio Rwanda avait
diffusé un éditorial sur la politique de rigueur pratiquée par Nyerere.
Implicitement, l'auditeur ne pouvait pas ne pas comparer avec le comportement
des hommes politiques rwandais Ceux-ci firent pression sur le Colonel Buregeya
qui me convoqua à l'Etat Major où ce beau monde se trouvait. A mon arrivée,
je fus engueulé vertement, en particulier par les Colonels Serubuga et
Rwagafilita. Ils m'accusaient d'avoir, par cet éditorial, discrédité les
politiciens rwandais. Ils exigeaient que ce texte ne passât plus sur les
antennes de Radio Rwanda. J'alléguais que ce texte était entièrement conforme
à la politique du MRND qui prônait que « les intérêts particuliers fussent
subordonnés à ceux de la collectivité nationale » (je cite de mémoire). Et
d'ailleurs, ajoutai-je, que pensera de cette censure la suite du Président
Nyerere ? Nos « amis » burundais n'en profiteraient-ils pas pour semer la
zizanie ? Je démontrais que poursuivre la diffusion de l'éditorial honni nous
discréditerait moins les politiciens rwandais que sa suppression. Voyant le Président
de la République entrer à l'Etat Major au volant de sa voiture, je proposais
que nous lui soumettions la question. Tous eurent le temps de me fusiller du
regard m'intimant l'ordre de n'en rien faire. Ils se mirent en rang serré, le
doigt sur la couture de leurs pantalons pour un salut militaire. Ils entrèrent
derrière le Président. J'eus le temps de glisser un mot au Colonel Buregeya
lui demandant ce que je devais faire. Il me dit : « Bihorere, sha...
[Laisse-les, dis..]. Continue la diffusion de l'éditorial». Le Colonel
Buregeya n'avait cependant rien dit au cours de la discussion, ni pour me défendre,
ni pour les appuyer. Il devait penser comme moi que Président, à l'époque,
trouvait cet éditorial pertinent. . Il ne partageait pas le point de vue de ses
collègues mais il semblait redouter leur force.
C'est cette Cellule qui inspirait les grands sujets à (ne pas) « débattre ».
En sorte que, dans les institutions officielles, constitutionnelles, le débat
était déjà miné. Si le Président Habyarimana, qui avait en fait concentré
tous les pouvoirs entre ses mains, était habile à patiemment vous laisser
croire que vous débattiez, quitte à souffler la décision au cours de synthèses
régulières, il avait à ses côtés, au Comité Central, des hommes aussi revêches
que Serubuga et Rwagafilita pour vous culpabiliser, en cas d'avis contraire, de
n'être pas avec le Président, voire d'être contre lui. Ils veillaient
cependant à se concilier le Colonel Nsekalije qui, au Comité Central comme au
Conseil du Gouvernement, soufflait le chaud et le froid, selon ses propres intérêts.
Cette cellule occulte avait été progressivement infiltrée par Protais
Zigiranyirazo via le Colonel Serubuga. Les deux hommes étaient en liaison quasi
permanente. J'en avais comme indice l'argument massue que Serubuga assénait
souvent sur la table, en dernier recours : « Monsieur le Président, les Préfets
qui sont quand même proches de la population disent que… ». Et il vous
sortaient les phrases de 'Z' que l'on pouvait avoir notées par ailleurs. La
collusion Zigiranyirazo-Serubuga opéra efficacement jusqu'à ce que vînt
imposer sa légitimité de parler au nom des Préfets, Thomas Habanabakize,
Ministre de l'Intérieur et du Développement Communal et membre du Comité
Central du MRND. Ce jeune Ministre coulait son courage politique et son indépendance
d'esprit dans un humour dévastateur. On ne peut pas vraiment dire cependant que
ce Ministre de Gitarama – qui assumait ces origines sans en éprouver le
moindre complexe - organisa la résistance à cette Cellule occulte. Mais il
contribua à en atténuer l'automatisme en débattant au Comité Central et au
Gouvernement ses positions autrefois taboues. C'est sans doute pour cela que P.
Zigiranyirazo changea le fusil d'épaule en s'appuyant sur sa propre
famille[38], mais surtout sur un réseau qu'il a eu le temps d'étendre.
3.3.2. P. Zigiranyirazo « travaille » les Congrès Nationaux du MRND.
J'ai été témoin des pressions de P. Zigiranyirazo et de son réseau davantage
encore lors des Congrès nationaux du MRND. C'est de cette instance que la Présidence
du MRND et le Comité Central étaient censés tenir la légitimité des
injonctions qu'ils donnaient au Gouvernement et à d'autres niveaux d'exécution.
Sans doute cette sorte d'assemblée générale était-elle composée de peu d'élus.
Mais bien que souvent nommés et étroitement contrôlés par les Préfets, il
arrivait aux délégués, par un effet de masse et happés par les intérêts de
leurs régions respectives, d'échapper à ce carcan lors de l'élaboration des
projets de résolutions, du moins au niveau des Commissions. Ce que voyant,
Zigiranyirazo circulait d'un préfet à l'autre, d'un Ministre techniquement
concerné à l'autre, un projet de texte à la main, pour imposer la formule du
Réseau zéro. Quiconque s'en écartait publiquement – tel Pierre Claver
Mutemberezi, Ministre le plus impopulaire de l'Education Nationale, critiquant
l'équilibre ethnique et régional dans un effort désespéré de masquer ses
propres insuffisances ou tel préfet dont la délégation ne se ralliait pas -
ne tardait pas à se voir sanctionné.
3.3.3. Les Préfets 'zédistes'.
Parce que, comme nous le disions plus haut, Zigiranyirazo avait mis la main sur
le Service Central de Renseignement, il pesait sur la nomination de préfets qui
lui étaient acquis et dont plusieurs étaient d'ailleurs d'anciens agents du
S.C.R. ou tout au moins ses indicateurs. Les plus irréductibles à la fin des
années 1980 sont : F. Kagimbangabo (Cyangugu), L. Bucyibaruta (Kibungo), E.
Bagambiki (Kigali rural), S. Baliyanga (Kibuye). En ajoutant à cette liste de
préfets 'zédistes' l'un ou l'autre collègue qui ne voulait pas d'ennuis (Gitarama,
Gikongoro), on voit que plus de la moitié de la réunion des Préfets était
acquise à « Z ». Ce qui mettait souvent dans l'embarras les Ministres de
l'Intérieur. Sans compter les nombreux échanges avec le Ministre Thomas
Habanabakize, j'ai été témoin de ce genre de tensions lorsque, sur
instigation de 'Z', j'étais « convoqué » à la réunion des préfets pour
expliquer la politique de l'information de l'ORINFOR. Si le Ministre de l'Intérieur
avait un pouvoir de proposition dans la nomination des Bourgmestres, les Préfets
étant entendus, il n'était pas rare que la Présidence, sur foi du SCR, nommât
le candidat acheminé par le Préfet du ressort, sur instigation de 'Z'. Ainsi
l'influence de celui-ci descendait-elle jusqu'au niveau des communes.
3.3.4. L''indirect rule' du Réseau zéro dans les Communes.
« La Commune est la cellule de base du Développement». Politologues et économistes
se sont exprimés pour ou contre cette orientation politique. Sans entrer dans
ce débat parfois partisan sur le « ruralisme » de la Deuxième République,
contentons-nous de relever que cette orientation est un des axes qui, au niveau
idéologique, se voulait le prolongement de la lutte du Président Kayibanda
pour la « promotion sociale de la masse ». Le Président Habyarimana
recherchait sa légitimité en reprenant les thèmes qui avaient permis à la
Première d'exister politiquement. Cependant, au nom de l'efficacité, il décréta
la fin de la politique en imputant à celle-ci les troubles qui avaient entaché
la fin du régime renversé. Au nom de l'efficacité, le nouveau régime en vint
à retirer la confiance au Peuple ! Certes celui-ci gardera le droit d'élire
les Conseillers communaux. Et juste après le Coup d'Etat de 1973, le Conseil
communal sera la seule instance élue - à mains levée -, tandisque le
Bourgmestre sera nommé par le Président de la République. Non content de
cette restriction, le nouveau régime fait encadrer le Conseil communal par un
essaim de techniciens nommés par le pouvoir central au sein de la Commission
Technique. Ce sont souvent des hauts cadres des administrations publique ou
parapublique originaires de la région, parmi lesquels on insère quelques
hommes ou femmes de la société civile. Ces personnalités sont les yeux du
pouvoir central dans la Commune. De leur prestige, ils en imposent aux braves
conseillers communaux qui sont là pour la galerie, sommés de décider ce que
le pouvoir leur demandera de décider.
Rien ne pouvait se faire dans la Commune sans que le Bourgmestre s'assurât
l'aval de l'un ou l'autre membre de la Commission Technique. Les Bourgmestres
les plus avisés passaient par ces hauts cadres pour obtenir des administrations
diverses le financement de leurs projets. Si ces faveurs étaient accordées,
ces fonctionnaires voyaient se renforcer à la fois leur influence dans leur
commune d'origine - avec quelques retombées sous forme de « petits
services » - et leur lien vassalique avec le Réseau zéro. Celui-ci, à son
tour, pouvait d'autant mieux faire passer les directives qu'il voulait voir exécutées
par la base du MRND. D'avoir pensé que le Conseil communal avait quelque légitimité
coûta cher à Emmanuel Ruzindana, préfet de Butare : il avait osé exprimer
publiquement au Chef de l'Etat la décision du conseil communal de Huye.
Celui-ci, par vote, avait demandé à plusieurs reprises la suppression de cette
commune, car elle n'avait pas assez de ressources pour réaliser sa mission de
« cellule de base du développement ». L'honnête fonctionnaire fut immédiatement
démis de ses fonctions.
Le développement de plus en plus conséquent des communications routières et téléphoniques
ayant facilité les contacts entre les communes et la capitale, beaucoup de
bourgmestres auront dû assurément requérir des avis et recevoir des
injonctions de ces personnalités lors des crises multiples pendant la guerre et
le génocide de 1994. Pour illustrer l'emprise de cet 'indirect rule' du Réseau
zéro sur la commune, rappelons la mauvaise gestion des massacres des Tutsi qui
se sont abattus sur la commune Kibilira en 1990 tout au début de la guerre.
Alerté par le Centre Régional d'Information de Gisenyi, j'ai informé à
mon tour Siméon Nteziryayo, Ministre à la Présidence, en présence du
Conseiller technique helvéto-canadien à la Présidence, que la commune
Kibilira était à feu et à sang. A cette occasion, j'ai même lancé une
boutade provocatrice : « Mais comme il s'agit de Kibilira[39] », leur dis-je,
mi-figue, mi-raisin, «vous verrez : personne ne lèvera son petit doigt ». Je
ne croyais pas si bien dire ! Je revins à la charge le lendemain. Aucun
changement sur le terrain. Le surlendemain, je décidai de téléphoner moi-même
le Bourgmestre pour en avoir le cœur net, afin que mes services puissent
informer la population en connaissance de cause. Le Bourgmestre de Kibilira,
Jean-Baptiste Nteziryayo, m'a fait clairement comprendre, la gorge serrée, que,
dès le premier jour des troubles provoqués par des groupes allochtones, il
avait saisi toutes les autorités compétentes et était resté en contact
permanent avec des personnalités sa Commission Technique[40]. L'intervention de
l'une de ces personnalités en vue d'arrêter les massacres de Kibilira aurait
certainement été suivie d'effets. Ces personnalités ont bien pu soutenir
ensemble ou séparément J.M.V. Sindibona qui remplaça J.B. Nteziryayo à la tête
de la commune Kibilira et qui recruta un groupe de jeunes virulents qu'il lançait
contre les militants de l'opposition[41]. Les mêmes personnalités s'activeront
pour truquer l'élection partielle et porter Vincent Rwirahira aux fonctions de
bourgmestre de Kibilira, alors qu'ils connaissaient ses exactions en Préfecture
de Gitarama, des faits suite auxquels il venait d'être viré comme chef du
renseignement. Le même Rwirahira supervisera les massacres des Tutsi à la
maison communale et à la paroisse de Muhororo en 1994. Par contre, si ces
personnalités ne se sont pas mobilisées pour faire arrêter les massacres
alors qu'elles faisaient habituellement du zèle pour montrer à leur patrons zédistes
qu'ils étaient incontournables dans Kibilira, c'est qu'ils savaient que leur
initiative ne plairait pas, que massacrer des Tutsi était quelque part un haut
fait. Pierre Tegera ne s'est-il pas vanté auprès de feu Vincent Murwanashyaka
- témoin génocidé en avril 1990 grâce à la RTLM -, d'avoir fait massacrer
les Bagogwe qui gardaient son troupeau de bovins dans GBK-Gishwati ?
Le Bourgmestre Nteziryayo n'avait cependant vu venir aucune action pour l'aider
à rétablir l'ordre dans sa commune. Or ce jour-là, les circonstances
inattendues me firent rencontrer le Président de la République. Ayant supervisé,
au Village Urugwiro, une conférence qu'il venait d'accorder à la presse
internationale avant de se rendre à Nairobi, j'ai traîné les pieds pour
m'assurer que tout le monde eut quitté la salle. Et du pas de la porte, je lui
ai demandé s'il était au courant des événements qui se déroulaient en
commune Kibilira. Le Président me répondit qu'il était au courant. «On m'a
informé, dit-il, qu'il y avait quelques centaines de déplacés et une famille
qui s'était collectivement suicidée». Or, le Bourgmestre Nteziryayo m'avait
informé qu'il y avait 4.000 déplacés et 250 morts. Parmi ces derniers se
trouvait la famille de Munyambonwa,[42] tuée à Sholi, les criminels l'ayant brûlée
vive dans sa maison avec de l'essence apportée en jerricans. Ayant communiqué
la réalité des faits au Président, je ne lui ai pas dissimulé ma révolte :
«Je ne comprends pas, Monsieur le Président. Je ne comprends pas» me suis-je
écrié, avant de m'éclipser. Vers 16 h, le Ministre de l'Intérieur, Jean
Marie Vianney Mugemana, m'informa par téléphone que, d'ordre du Président, il
s'était rendu à Gisenyi dans la journée, qu'il avait suspendu le Bourgmestre
de Kibilira et le sous-Préfet de Ngororero. Interpellés, les deux boucs émissaires
seront jetés en prison où, peu après, l'on trouvera le sous-préfet «suicidé»
(sic !) dans sa cellule. Je n'ai pas eu connaissance d'aucune enquête visant à
identifier les circonstances de sa mort. Le gouvernement a plutôt polarisé
l'opinion sur la question sociale des déplacés. Il imposa comme une évidence
la thèse de la responsabilité des deux fonctionnaires arrêtés qui n'auraient
pas informé à temps les autorités supérieures. Or, feu le Major I. Nzabanita
dit « Dictionnaire », improvisé agent de liaison auprès des services
d'information avec l'Etat Major des FAR, me dira très clairement que le Colonel
Serubuga avait reçu, régulièrement sur son bureau, dès le premier jour des
massacres de Kibilira, les informations détaillées en provenance du
renseignement militaire de Gisenyi. Donc il y a eu au moins un haut responsable
de la sécurité publique, adjoint immédiat du Chef d'Etat Major, qui avait la
bonne information. Comment se fait-il que le Président de la République ait reçu
une information qui tendait à lui faire comprendre qu'il n'y avait pas lieu
d'intervenir ? Si l'on sait que le Colonel Serubuga avait été un des
animateurs des Comités du Salut en 1973, si l'on considère qu'il était membre
influent du Réseau zéro, si l'on connaît son aversion notoire contre les
tutsi, on comprend qu'il n'ait pas communiqué une information qui aurait
contribué à en sauver quelques uns.
Dans le système politique et administratif qui prévalait depuis que le Réseau
zéro était devenu tout-puissant au Rwanda, le fait que des personnalités
visibles comme les « techniciens » prestigieux ci haut cités ainsi que des
hauts responsables de la sécurité, quoique bien informés, ne soient pas
intervenus pour arrêter les massacres interdisait à quelque subalterne que ce
fût de prendre, en pareil cas, une initiative décisive. Et si le Bourgmestre
de Kibilira avait été puni précisément parce qu'il m'avait donné une
information qui m'avait permis de faire arrêter les massacres des Tutsi ! Et si
le sous-préfet de Ngororero, ex agent du renseignement, avait été témoin de
faits susceptibles de compromettre certaines hautes personnalités, n'y
aurait-il pas eu là de quoi se (faire) «suicider» ?
Il ressort de cette dramatique histoire des premiers massacres de Tutsi en
commune Kibilira, trois enseignements très importants pour la compréhension
des massacres intervenus depuis l'éclatement de la guerre et sans doute aussi
du génocide d'avril juillet 1994.
Premier enseignement. Le Réseau zéro exerçait sur les autorités communales
une influence réelle telle que ses acolytes pouvaient influencer le cours des
événements, positivement ou négativement.
Deuxième enseignement. La puissance publique elle-même aurait pu arrêter
les massacres si elle en avait manifesté la volonté. Mais hélas ! la
manifestation de l'autorité publique en commune Kibilira fut, dans le chef, au
moins, de J.M.V. Mugemana, Ministre de l'Intérieur ostentatoire, superficielle,
éphémère et probablement inéquitable.
Troisième enseignement. On faisait pourtant face à la toute première
violence contre la population civile tutsi depuis le déclenchement des hostilités
par le FPR. De plus, cette violence s'est déroulée à mille lieues des zones
de combats et bien avant que l''ethnisation' de la guerre ne (se) fût généralisée.
En outre, ces massacres se sont déployés dans une commune où, depuis 1959,
les tentions interethniques n'ont jamais été ni extrêmes, ni le fait des
autochtones. La tradition de tolérance et de solidarité imprimée par le
Bourgmestre-député Célestin Segatwa, dans les sombres années de 1959-1963,
était solidement ancrée dans la population.[43]
Tout ceci pour affirmer qu'il faut exclure, sans la moindre hésitation, tout au
moins dans le cas de Kibilira mais aussi de manière générale, la
sempiternelle rengaine de la prétendue «réaction populaire spontanée»[44].
Ces massacres étaient au moins encouragés, sans doute organisés de longue
main. Peut-être était-ce d'ailleurs le début du génocide contre les tutsi
qui devait s'étendre à tout le pays si l'autorité publique n'avait pas été
interpellée. Mais comme, par la suite, celle-ci a englouti ses énergies dans
le gouffre ethnique, les massacres « expérimentaux » contre les Tutsi ont
repris de plus belle en 1992 et se sont répandus dans d'autres régions en
1993.
3.3.5. Le Réseau zéro bourre les urnes.
La consultation populaire au Rwanda est plus ancienne que la République. Bien
qu'elle fût, sous la colonisation et la monarchie, réservée à une minorité
de notables, l'idéologie ethniste ambiante (déjà !)[45] en faussait les résultats.
La représentativité biaisée au Conseil de Chefferie et au Conseil Supérieur
du Pays engendra des frustrations qui rendirent la population poreuse aux idées
révolutionnaires. La Première République n'améliora guère les choses. La
fraude électorale était monnaie courante, que ce fût lors de la consultation
référendaire de 1961 décidée et supervisée par les Nations Unies[46], que
ce fût lors des scrutins nombreux organisés par le PARMEHUTU. Bien que, au nom
de la paix et de l'unité nationale, elle ait publiquement banni les magouilles
politiques, la Deuxième République n'a rien innové en ce domaine. La fraude
électorale était de surcroît d'autant plus gratuite que le parti unique avait
tué toute compétition. C'est le Comité Central du MRND qui agréait les
candidats au Conseil National de Développement ; c'est sous son contrôle, via
les Préfets, qu'était désignée la tête de liste dans chaque Préfecture.
C'est la Présidence du MRND qui présentait à la population des candidats bâillonnés.
Le seul candidat qui avait droit à la parole unilatérale, c'était le candidat
unique à la Présidence de la République. Le maillon le plus important de ce
scénario, c'était le préfet de Préfecture, maître quasiment absolu de sa
circonscription électorale. C'est lui qui nommait et présidait le Bureau.
C'est lui qui assurait la sécurité publique et celle de l'acheminement des
urnes. Celles-ci furent cependant régulièrement violées. Pour les législatives,
les Préfets veillaient à ce que fussent en tête de liste les candidats
soutenus en sous main par la Présidence du MRND. Pour les présidentielles,
depuis qu'on avait trouvé des bulletins noirs (négatifs) dans les urnes en Préfectures
de Kibuye et Gikongoro, aucun préfet n'eut encouru le déshonneur d'enregistrer
des bulletins gris du « NON » au candidat Président. Le plus sûr était de
ne pas distribuer aux électeurs les bulletins de vote honnis qui prenaient
directement la voie de la fosse. Et pendant ce temps le secret du vote en
prenait un coup : les agents du Service Central de renseignement talonnaient les
électeurs jusque dans les isoloirs. Cependant, il faut dire que dans les régions
où régnait la confiance entre les autorités communales ou préfectorales et
la population, celle-ci adhérait au discours qu'on lui avait servi. Par contre,
les fraudes les plus flagrantes étaient souvent constatées dans les préfectures
que le Réseau zéro avait investies. Ruhengeri de 'Z' battait le record. N'était-ce
pas à son initiative que les Préfets avaient lancé la formule choc de la
campagne électorale de 1983 : ['Habyarimana, tuzagutora ijana kw'ijana'!] «Habyarimana,
nous t'élirons à 100% !». Voici en quels termes j'ai attiré l'attention du
Chef de l'Etat sur les fâcheuses conséquences politiques que le pays encourait
suite aux irrégularités qu'impliquait ce slogan 'démocracide'.
«(..)J'apprends que les Préfets se sont donnés la consigne d'éliminer systématiquement
tous les bulletins gris [NON], faute de pouvoir ne présenter à l'électeur que
les bulletins verts [OUI]. L'objectif : 'tuzagutora ijana kw'ijana !' [Nous vous
élirons à 100%] : tel fut le slogan des groupes d'animation qui vous ont
accueilli.
Si cette information se vérifiait, ce serait plus que malheureux : une erreur
politique qui coûterait cher à ce pays, à son capital de confiance interne et
externe que Vous aviez tant fait pour accumuler…»
« (…) Un 100 % signifie ni plus ni moins une manipulation des résultats électoraux…»
(…).
Et de démontrer combien cette fraude ne servait à rien, sauf à voiler
l'existence d'une réelle mais insignifiante opposition au Président, avant de
conclure :
« … je vous suggère, Monsieur le Président, de demander à ceux qui mènent
les opérations de laisser les gens voter comme ils veulent, de leur expliquer,
oui, mais de ne pas les contraindre et d'appliquer scrupuleusement la loi électorale.
Il faut surtout éviter de (ne) donner aux électeurs (qu') un seul bulletin, et
de tricher pendant le décomptage.
Au demeurant, qui peut le plus pourra le moins. Comment évitera-t-on les
fraudes pendant les législatives ? Et là, il y aurait des bagarres que l'on
justifierait par l'éventuelle première fraude.
Chacun a son Président : le mien, je le veux hors des sentiers boueux, parce
qu'il a l'habitude de marcher la tête haute, avec éclat et qu'il est chrétien.
(…) s'il advenait que vous fussiez élu suite à une manoeuvre programmée,
alors qu'inutile, je perdrais les pédales et l'enthousiasme. Et je suis profondément
convaincu que je ne serais pas le seul.»[47]
Conseils politiques et exhortations morales restées sans effet. Ce qui
paraissait au départ comme un simple slogan électoral d'incitation à voter
massivement pour le candidat du MRND, devint, chemin faisant, une injonction, un
objectif à atteindre absolument. Lors du comptage des voix, les préfets se
livrèrent à une surenchère totalement ridicule. Les moins disants parmi eux
furent les malheureux qui avaient été les premiers à communiquer les résultats
à l'antenne de Radio Rwanda. Les retardataires furent plus heureux d'annoncer
un meilleur score. Ceux qui redoutaient des représailles du Réseau zéro en
cas d'un score bas tremblaient d'effroi. Gisenyi rappela le journaliste Félicien
Semusambi qui avait déjà communiqué un résultat proche de 99.99 %. On le
somma de revoir sa copie : «on venait de découvrir des bulletins non comptés
par erreur ; Gisenyi avait élu le Président à 100 %» ! Mais le plus hilarant
fut le Préfet de Gikongoro. Il déclara sans sourciller sur les antennes de
Radio Rwanda que sa préfecture avait «élu le Général Major Juvénal
Habyarimana, Président de la République, avec 101 % des voix !» Les deux préfets
ne s'avisèrent pas qu'ils énonçaient là les conditions suffisantes pour
invalider le scrutin.
Mais qui s'en souciait ? Et quel suicidaire aurait lancé la procédure
d'invalidation du scrutin ? La préoccupation du moment était ailleurs. Deux
raisons avaient, en effet, poussé le Préfet Zigiranyirazo à contraindre tout
le pays à un vote uniforme. Premièrement, la présence de bulletins noirs (NON
au Président Habyarimana) en préfectures de Kibuye et Gikongoro lors de la
toute première élection présidentielle organisée par la Deuxième République,
avait fait perdre aux préfets concernés l'appréciation du pouvoir : ils
n'auraient pas suffisamment « encadré[48]» la population. Or, dans Ruhengeri,
il n'y a jamais eu de Préfet plus impopulaire que 'Z'. Il avait donc de bonnes
raisons de redouter que ses administrés saisissent l'occasion de l'élection présidentielle
pour exprimer leur ras-le-bol, obligeant ainsi le Président à les débarrasser
de son beau-frère. Si ce dernier avait lancé le slogan du 100% pour la seule
préfecture de Ruhengeri, il n'aurait pas eu le succès escompté. Astucieux,
Zigiranyirazo insista sur une deuxième raison de s'inquiéter. Le NON de
Gikongoro et Kibuye avait, en outre, été attribué, à tort ou à raison, aux
manœuvres du Colonel Alexis Kanyarengwe, jugé et condamné par contumace, en même
temps que le Major Lizinde pour tentative de coup d'Etat en 1980. Or Kanyarengwe
étant originaire de la Préfecture de Ruhengeri, on pouvait craindre que ses éventuels
partisans rééditent la même action souterraine de sabotage. Raison pour
laquelle on « mobilisa » tout le pays à plébisciter le Général Habyarimana.
L'élection présidentielle de 1983 servit ainsi de validation politique à la
condamnation du tandem Lizinde-Kanyarengwe, condamnation pour laquelle, on s'en
souvient, P. Zigiranyirazo s'était investi de manière suspecte.
Une fois de plus, on le voit, c'est à partir de l'affaire Lizinde que P.
Zigiranyirazo, par son Réseau, renforce son pouvoir. Il resserre son étau
autour du Président qu'il prétend avoir sauvé deux fois du danger. Il n'eut
pas de mal à le convaincre que, « trahi » par ses frères d'armes (Kanyarengwe
et Lizinde), il ne pouvait plus compter que sur « la famille ». Désormais, le
Président se laissera progressivement déborder par « les siens », ou plutôt
par ceux de 'Z'. Ils bénéficieront d'une immunité de fait dont certains
abuseront effrontément. Les élections suivantes furent régulièrement
l'occasion de déployer une énorme machine à humilier les candidats qui se
refusaient à cette inféodation au Réseau zéro. Pour afficher un score
maximal aux présidentielles d'une part et, d'autre part, lors de telle élection
législative, hisser Joseph Nzirorera au rang de tête de liste électorale de
Ruhengeri au détriment de Boniface Rucagu, Protais Zigiranyirazo ne transigera
même pas avec la décence. D'après deux témoins oculaires dont un membre du
Bureau, 'Z' a tout simplement bouclé les urnes dans une salle de classe ; il a
chassé les curieux et la presse ; il a écrit au tableau noir le résultat dans
un ordre sorti de sa poche ; il a fait sceller les urnes et il a convoqué la
presse pour lui communiquer les résultats du scrutin.
Ce genre d'abus s'était généralisé. Jusque dans Gisenyi, la Préfecture du
Président, des politiciens trop zélés - ou trop peureux - s'étaient si mal
comportés, alors qu'il n'y avait aucun risque politique. Dans les communes
Karago, Giciye, Ramba et Satinski on avait, lors des législatives, molesté les
électeurs. J'avais cru utile de signaler au Président toutes ces irrégularités
que nos journalistes avaient remarquées presque partout à des degrés divers.
C'est qu'il me fallait savoir quels enseignements tirer de cette élection au
cours de nos publications post-électorales. Le Président de la République
m'ordonna de faire une enquête approfondie et de lui soumettre un rapport sur
le sujet. J'espérais qu'il prendrait des mesures exemplaires contre les
responsables de ces délits. Dans la plus grande discrétion, j'ai mené
personnellement cette enquête au plus près de la population. Mon rapport
confirma les constatations de nos rédactions. Et comment s'expliquaient les
violences dans certaines communes de Gisenyi ? Réponse : on s'en était pris à
ceux qui n'avaient pas voulu élire Noël Mbonabaryi, oncle et parrain du Président
Habyarimana, car l'opinion le jugeait peu apte à défendre les intérêts de la
population ; on l'avait pourtant mis de force en position utile sur la liste électorale.
Quelques jours après la remise de mon rapport, le Président condamna
publiquement avec la dernière fermeté « ceux qui avaient perturbé les élections,
en cherchant à torpiller des candidats que le MRND avait placés, à bon
escient, en position utile sur la liste. Est-ce qu'un père a tort de préférer
confier une mission importante à celui de ses fils qui se révèle le plus véloce?»,
avait-il conclu, sentencieux. Les victimes condamnées, les fautifs absous !
Stupeur et déception furent grandes dans l'opinion. Pas seulement dans la
population citadine instruite. Mais en plus jusque dans le monde rural. Chacun
comprit que l'on ne pouvait pas contrarier le Président quand il s'agissait des
intérêts particuliers de sa parentèle. «Eh bien! Oui. Nous avons forcé l'élection
de Mbonabaryi », me dira peu après le Colonel Nsekalije. Et nous
recommencerons aux prochaines élections. Sinon, qui nous prendrait au sérieux
si nous n'arrivions pas à assurer une bonne pension à 'notre vieux' ? Il faut
qu'il meure député !». Ironie corrosive qui visait évidemment le Président
Habyarimana. Il n'est d'ailleurs pas impossible que d'aucuns torpillaient Noël
Mbonabaryi, sans doute à cause de son incompétente, mais surtout parce qu'il
était le seul inconditionnel du Président.
Ne quittons pas ce chapitre de la fraude électorale sans évoquer cette scène
incroyable que l'intéressé m'a lui-même confirmée quelques mois après les
faits, dans sa résidence de fonctions jouxtant l'Eglise Saint-Michel, à
Kigali. Le Docteur Théodore Sindikubwabo, constatant de ses propres yeux qu'il
avait irrémédiablement perdu l'élection à un siège de député dans la
circonscription électorale de Butare, se retire dans sa résidence privée à
Tumba, faubourg de Butare. Comme tout le monde, il ouvre son poste de Radio pour
suivre les résultats dans les autres préfectures. Lorsque arrive le tour de
Butare, non seulement son nom à lui figure parmi les élus, mais il vient en tête
de liste avec le plus grand score. Il n'en croit pas ses oreilles et pense à
une erreur. Jusqu'à ce qu'il reçoive l'appel du Président de la République
qui le félicite en personne de cette élection. Mieux – ou pire : quelques
jours après, le Président Habyarimana fit désigner Théodore Sindikubwabo
comme Président du Conseil National de Développement. Les députés, dans
l'hilarité générale devant une si grosse mascarade, approuvèrent, quasi
unanimes, cette nomination autoritaire qui jetait le discrédit sur toute l'élection.
Le profil du Dr Sindikubwabo est instructif. Il montre que remonte à plusieurs
années la collaboration de ce vieux routier de la politique avec le Général
Habyarimana. Comme si, en l'adoubant troisième personnage de l'Etat, le Président
le gratifiait pour quelque haut fait et qu'il le préparait à une éventuelle
relève. On le voit, les pratiques politiques du Réseau zéro obéissaient à
une logique implacable : accéder et se maintenir au pouvoir[49], dans le mépris
effarant de la population.
3.4. QUAND LE RESEAU ZERO SE TROMPE DE GUERRE
Mais c'est l'éclatement et la gestion de la guerre qui révèleront, sans
conteste, la vraie nature De l'Ordre zédiste. Tant il est vrai que la guerre
met à nu les enjeux cachés. Face à ces derniers, elle interpelle
explicitement les consciences. La guerre n'accepte pas de demi-mesures. Tout
acte, toute parole deviennent dévoilement. Jusque là, bien des gens
formulaient implicitement ou clairement des critiques vis-à-vis du Président
Habyarimana. Malgré ces critiques, on lui faisait confiance. On pensait qu'il
cherchait l'occasion la plus avenante d'améliorer les choses. Qu'il était fidèle
à son style consistant à observer patiemment et à régler les questions l'une
après l'autre. On lui accordait d'une année à l'autre le bénéfice du doute.
On patientait.
Pour ma part, le doute m'avait profondément marqué depuis 1988. Malgré des
interventions sur l'ouverture démocratique, je le voyais de plus en plus rétif
à s'engager, de manière sincère, sur la voie des avancées démocratiques.
Son souci était de maintenir le statu quo, moyennant quelques réaménagements
contrôlés. Mais, dès le 1er octobre 1990, je n'eus plus de doute : le Réseau
zéro existait réellement. Je vis clairement que sa force politique était
devenue 'pandémique', perverse et dangereuse pour la République et la Nation
rwandaise toute entière. Siphonné par le Réseau de son beau-frère, le
pouvoir avait glissé des mains du Président Habyarimana. Dès lors il ne me
fut plus possible de « marcher sur la corde raide ».
3.4.1. Tentative de mentir à la population.
Mentir à la population. Tel fut le tout premier geste du Réseau zéro dès
l'attaque du Front Patriotique Rwandais (FPR), le 1er octobre 1990. Vers 19 h ce
jour là, le Ministre à la Présidence, Siméon Nteziryayo me convoqua par téléphone.
Il me fit part de la réunion qui venait de se tenir et à laquelle avaient
participé, entre autres, Monsieur Bonaventure Habimana, Secrétaire Général
du MRND, le Colonel Serubuga, Chef d'Etat Major Adjoint de l'Armée, le colonel
Rwagafilita, son homologue de la Gendarmerie, le colonel Rusatira, Chef de
Cabinet du Ministre de la Défense Nationale, J. M. V. Mugemana, Ministre de
l'Intérieur et du Développement Communal. En l'absence du Chef de l'Etat, en
voyage aux Nations Unies et à Washington, ces hautes autorités venaient d'échanger
des informations sur la chose suivante : des groupes de bandits armés,
circulant en camions venaient d'être repérés dans le Mutara, à la frontière
rwando-ougandaise. La population n'avait pas à s'inquiéter, car les forces de
sécurité avaient la situation en mains et traquaient ces bandits. Le Ministre
Nteziryayo me demandait de rédiger un communiqué dans ce sens et d'en assurer
la diffusion immédiate sur les antennes de Radio Rwanda.
Je n'eus pas de peine à démontrer au Ministre Nteziryayo, en deux temps, que
cette information était fausse. D'abord, ce n'était pas la première fois que
des bandes armées se signalaient au Mutara. On n'avait pas alerté la
population avec autant de solennité. Je rappelai ensuite au Ministre le télex
que nous avions transmis au Président de la République le 23 septembre 1990,
juste avant son départ aux Etats-Unis. Par ce télex, le bureau de l'Agence
France Presse à Nairobi demandait à son correspondant à Kigali de vérifier
les informations selon lesquelles de nombreuses troupes armées tutsi avaient
pris position sur la frontière ougando-rwandaise, prêtes à fondre sur le
Rwanda. L'AFP avait suggéré de se rapprocher des officiers belges de
l'assistance technique militaire qui, selon elle, devaient être au courant.
J'avais moi-même relevé ce document de l'appareil. J'en avais donné une copie
à Madame Goretti Uwibambe, journaliste à l'ORINFOR et correspondante de l'AFP
à Kigali avec ordre de se mettre immédiatement en contact avec la coopération
militaire belge. J'avais porté l'original au Ministre Nteziryayo afin qu'il en
informât le Président, avec prière de diligenter l'information vérifiée à
transmettre à l'AFP. Le Ministre avait remis le document, en ma présence, au
Colonel Sagatwa. J'avais pu observer que Sagatwa était dans un état
d'agitation inhabituel, ce qui, pour moi, confirmait la tension que j'avais perçue
depuis quelques semaines. Malgré mon insistance auprès du Ministre Nteziryayo
qui n'en put mais, aucune réaction du Président ne me fut jamais communiquée.[50]
Le Ministre Nteziryayo fut convaincu de l'évidence : les militaires avaient
menti. L'information de l'AFP se vérifiait. Il s'agissait bien d'une attaque
d'envergure. Je lui déclarai que je n'étais pas disposé à communiquer à la
population une information mensongère de cette importance ni de lui annoncer un
état de guerre. C'était aux départements de souveraineté de le faire : le
Ministère de la Défense Nationale, le Ministre de l'Intérieur ou même le
Haut Commandement des Forces Armées Rwandaises. Au demeurant, le Secrétaire Général
du MRND, Bonaventure Habimana, deuxième personnalité du régime[51] était présent.
Pourquoi toutes ces autorités, présentes dans cette réunion, ne
voulaient-elles pas assumer leurs responsabilités et se défaussaient-elles sur
moi ? Le Ministre aurait pu mal prendre mon refus d'obtempérer : il était mon
supérieur hiérarchique et l'ordre qu'il me donnait venait des instances les
plus autorisées en l'absence du Chef de l'Etat. Il comprit cependant ma
position. Il s'engagea à convaincre les militaires, lors de la rencontre prévue
le lendemain, de rédiger un communiqué à me remettre. Ce texte ne viendra
jamais. Le colonel Serubuga – le poids le plus lourd de tous ces personnages
– s'était défaussé sur le Colonel Rusatira, Chef de Cabinet du Ministre de
la Défense. Au troisième jour, on ne pouvait plus cacher que la guerre avait
éclaté. Le Colonel Rusatira, accepta de donner une conférence de presse. Mais
sans doute sentant in extremis le piège que lui avait tendu le Colonel Serubuga,
il congédia les journalistes car, ayant appris que le Président de la République
rentrait d'urgence au Rwanda, il préféra lui réserver la prérogative de
s'adresser au Peuple rwandais. S'il avait parlé au Peuple, il se serait sûrement
fait taper sur les doigts si j'en crois le bougonnement méprisant du Chef de l'Etat
à l'endroit de son Chef de Cabinet lorsque je lui ai rapporté que ce dernier,
tout afféré à faire contenir l'attaque, n'avait pas eu le temps de s'adresser
à la presse aux toutes premières heures de l'invasion.
3.4.2. Mensonge au Chef de l'Etat ?
Le 2 octobre 1990 vers 13 h, je reçus un coup de fil d'un membre de la délégation
présidentielle qui s'inquiétait des disputes survenues entre les membres de la
délégation de presse constituée par la Présidence, sans me consulter selon
les usages. Notre affaire terminée, mon interlocuteur ne fit aucune allusion à
la situation que nous connaissions dans le pays. Je lui demandai ce que le Président
en savait. Cette personnalité très bien informée me déclara que le Président
avait été informé par Augustin Nduwayezu, Chef du Service Central de
Renseignement, qu'une horde de bandits avait été repérée au Mutara. Je le
priai instamment de communiquer personnellement au Chef de l'Etat la version
authentique des événements : il y avait eu, en provenance de l'Ouganda, non
pas une infiltration de bandits, mais une attaque par une armée tutsi bien
organisée, bien équipée et nombreuse de plus de 6 000 hommes à en juger par
des troupes encore en marche. Je m'engageai sur la véracité de cette
information. J'insistai pour qu'il fût dit au Président avec la plus grande
netteté que celui-ci avait trois options : 1) rentrer immédiatement au Pays
car personne ne prenait la moindre décision au sommet de l'Etat ; 2) passer par
Bruxelles et Paris pour solliciter une intervention militaire car son armée était
en déconfiture[52] ; 3) ou bien se résoudre à perdre le pouvoir. Au retour de
la délégation présidentielle, j'ai appris qu'après avoir reçu mon message,
le Chef de l'Etat avait surpris tout le monde en ordonnant le retour immédiat
de la délégation.
Une interrogation ne m'a jamais quitté depuis lors. Ces informations que j'ai
fait transmettre au Chef de l'Etat, je les avais reçues d'un cadre du SCR,
lui-même informé par son collègue de Byumba, ce dernier relayant ses
indicateurs à la frontière ougando-rwandaise. Le Chef du SCR quand il se déplaçait
avec le Président à l'étranger, trimballait un équipement technique lui
assurant la liaison permanente avec ses services à Kigali. Etait-il possible
qu'il ignorât des informations vieilles de 24 heures ? Comment se fait-il
qu'aucune autorité militaire n'ait pris l'initiative d'informer le Chef de l'Etat
? Comment expliquer la paralysie de l'Etat au moment de l'invasion du pays par
le FPR ?
Voici mon hypothèse. Le Colonel Sagatwa et son beau-frère Augustin Nduwayezu,
Chef du SCR, auraient bloqué l'information à leur niveau et transmis une
version écornée, concoctée avec le Colonel L. Serubuga telle que j'aurais dû
l'avoir diffusée auprès de la population. Sans mon « indiscrétion », le Président
aurait retardé son retour, perdu son crédit auprès de l'opinion nationale
(pour n'être pas venu au secours des Hutu menacés par les Tutsi) et
internationale (pour n'avoir pas rejoint son Pays attaqué). Un Coup d'Etat
aurait ainsi été justifié. Ceci reste bien une hypothèse. Mais à un
faisceau d'indices[53] qui avaient fondé mes soupçons avant le départ du Président
aux Etats-Unis, on doit toujours ajouter l'attentat qui provoquera sa mort prévisible[54],
attentat dont on n'a pas encore déterminé le véritable auteur, excepté les
allégations partisanes des uns et des autres. Je verse enfin dans ces indices
une information inédite : le Président Habyarimana, depuis plusieurs années déjà,
se serait rapproché d'un pays occidental, demandant l'aide de ses services
secrets pour surveiller son beau-frère, le Colonel Sagatwa. J'ai reçu cette «
indiscrétion » en 1995 d'un grand diplomate occidental, universitaire par qui
transitaient tous les dossiers des Grands Lacs. Mon éminent collègue n'avait
aucun intérêt à barbouiller sa crédibilité en me racontant des bobards. Il
réagissait à ma réflexion selon laquelle, en 1994, bien d'autres milieux que
le FPR – sans exclure celui-ci bien évidemment – avaient de bonnes raisons
d'en vouloir à mort au Président Habyarimana. Ainsi donc, même s'il venait à
s'avérer que cet attentat-là ne lui était pas imputable, le Réseau zéro, ne
ferait pas moins partie de ceux auxquels pouvait profiter le crime. Est-il
impossible d'ailleurs que des forces maléfiques, internes et externes,
rwandaises ou étrangères, aient, concurremment mais séparément, pour des
motifs divergents, cherché à se débarrasser du Président Habyarimana ?
3.4.3. Manipulations par un Etat Major ethniste
Il n'est plus nécessaire de démonter la mise en scène de la fausse attaque du
FPR dans Kigali au cours de la nuit du 4 au 5 octobre 1990, que l'on a appelée
pertinemment « la nuit du simulacre ». Il s'agissait, de la part de l'Ordre zédiste,
de trouver prétexte à traquer et arrêter les personnes présumées complices
('ibyitso') du FPR Inkotanyi. C'était souvent des Tutsi et accessoirement des
Hutu (présumés) membres des partis de l'opposition. Lorsque vers 4 h du matin
les tirs se sont espacés, j'ai voulu savoir si Radio Rwanda était tombée aux
mains du FPR. Au téléphone, une voix sereine d'un chauffeur nouvellement
recruté me rassura : tout était normal. L'agent gendarme qu'il me passa
confirma l'information : les gendarmes du corps de garde de Radio Rwanda avaient
reçu l'ordre de tirer. Ils tiraient dans le vide, car ils n'avaient répliqué
à aucun tir ennemi. Pour en avoir le cœur net, je contactai le Colonel
Rusatira, Chef de Cabinet du Ministre de la Défense. Tout était rentré dans
l'ordre, me dit-il. Juste un mort. Il me garantit que mes collaborateurs
pouvaient faire démarrer la Radio en toute sécurité. Moi-même j'ai rejoint
vers 5 h 30 les quelques collaborateurs que j'avais réussi à convaincre et qui
avaient pu atteindre l'immeuble de la Radio. Toute la matinée, j'ai, moi-même,
sans chauffeur, sillonné la ville pour assurer le transport des équipes de
journalistes, animateurs et techniciens. Dans l'attitude des militaires qui
surgissaient des embuscades à l'approche de ma voiture, je n'ai pas décelé la
nervosité généralement consécutive à des combats. Beaucoup de rigueur dans
le contrôle, rien de plus. Il n'y avait aucun cadavre en vue, contrairement à
un reportage d'un envoyé spécial de RFI qui, de sa chambre à l'Hôtel Méridien
Umubano, avait fait état de milliers de cadavres jonchant les trottoirs de la
Capitale. Celle-ci était calme. Rassurés par le démarrage à l'heure
habituelle et la continuité des émissions de Radio Rwanda, des gens sortaient
petit à petit de leurs habitations. Nous avons alors commencé à apprendre que
des arrestations massives avaient eu lieu dans de nombreuses familles au cours
de cette nuit de grande manipulation.
Les jours suivants, la gestion politique de cette mascarade fut catastrophique.
Casimir Bizimungu, Ministre des Affaires Etrangères et de la Coopération,
Madame Spérancie Mutwe Karwera, Responsable de l'Information à la Présidence
du MRND et moi-même, assaillis par la presse et par les diplomates, avons
cherché à en savoir davantage auprès du Chef de l'Etat. La thèse de
l'attaque par le FPR et ses «ibyitso» (complices) devint inconsistante : le Président
nous avoua que l'Etat Major ne lui avait montré comme armes saisies qu'un vieux
fusils de chasse. Il semblait se désolidariser de l'erreur monumentale que ses
services de sécurité venaient de commettre. A peine l'avions-nous quitté
d'ailleurs que l'Etat-Major des FAR convoqua la presse et lui présenta une
panoplie de kalachnikov, de grenades et d'armes lourdes tous matériels
badigeonnés de boue rouge. On prétendait que ces armes appartenaient aux
complices, qu'elles avaient été prises à leur domicile ou dans des cachettes
qu'ils avaient montrées. On abusait de notre ignorance en nous déclarant que
les FAR ne disposaient pas de ce genre d'équipements, ce qui se révèlera
faux. De retour de cette conférence de presse, j'ai dépêché une note au Président
de la République attirant son attention sur tous ces artifices : d'où venaient
et à quoi serviraient donc ces armes que l'Armée avait cachées à son Chef d'Etat
Major et Ministre de la Défense et Chef de l'Etat et Commandant Suprême des
Armées, en temps de guerre ? Sincère ou bien excellent comédien, le Président
Habyarimana semblait ne pas avoir toutes ses cartes en mains. Qui tirait les
ficelles ? Qui avait pris l'initiative de ces arrestations massives ? Quelle
force le contraignait-elle au point que, selon une fuite crédible, il aurait
accepté, quelques jours après de passer par les armes toutes les personnes
interpellées et encore entassées au Stade de Nyamirambo ? Cette proposition
lui aurait été faite lors d'une réunion de la fameuse Cellule de haute sécurité.
Mais seul un Officier Supérieur de Gendarmerie aurait refusé de s'associer à
ce crime et menacé de démissionner. A la suite de quoi, on convint de faire gérer
le dossier des 'ibyitso' par le Ministère de la Justice. Celui-ci s'en empara,
prêt à exécuter, la peur au ventre, des injonctions extérieures à
l'appareil judiciaire. Dans cette précipitation, s'appuyant sur je ne sais plus
quel verset de la Bible, le Ministre de la Justice, Théoneste Mujyanama, dans
une interview enregistrée dans les studios de Radio Rwanda, traita tous les
interpellés de traîtres et leur promit des châtiments exemplaires. Lui ayan
fait remarquer qu'un Ministre de la Justice ne peut se référer qu'à la
Constitution et aux lois de la République, je fis bloquer la diffusion de la
partie incriminée de son interview. Le pauvre Ministre finira par comprendre
dans quelle indignité il avait failli s'embarquer : il perdit son poste et
passa à l'opposition avant de perdre la vie. Pour tempérer cet empire de la bêtise,
on sait le rôle courageux que jouèrent ensuite le Procureur Général
Alphonse-Marie Nkubito et Sylvestre Nsanzimana, arrivé opportunément à la tête
de ce département.
Ce chapelet de mensonges m'avait rendu précautionneux. Je me gardais toutefois
de gérer la situation en solitaire. Les conférences de rédactions discutaient
la manière de couvrir les événements. Nous avions ensemble défini une ligne
rédactionnelle axiale : sans traumatiser la population, nous avions à la préparer
à une guerre longue, à lui expliquer ses ramifications politiques sans
actionner le levier de la haine ethnique et de la guerre civile. Nous estimions
qu'actionner ce levier ethnique était la manière la plus sûre de courir à la
défaite. J'avais invité les journalistes à travailler dans la concertation la
plus large possible, afin de pondérer la diversité des opinions politiques.
Dans cet esprit, nous prenions avec des pincettes les informations de l'Etat
Major des FAR. Le Colonel Serubuga, sous prétexte de risques trop grands, avait
refusé d'accéder à ma requête que les journalistes pussent aller au front
couvrir les combats. On nous noyait sous des communiqués hagiographiques avec
des chiffres toujours ronds d'ennemis abattus, sans pertes ni blessés de notre
côté. J'en suis arrivé à refuser de les publier. Le Ministre C. Bizimungu
(Affaires Etrangères) et Madame S. Mutwe (Informations MRND) émettaient les mêmes
réserves. Nous en avons saisi le Chef de l'Etat. D'ordre de celui-ci, un
officier de liaison fut mis à la disposition de la presse pour nous communiquer
des informations et nous en donner des commentaires autorisés. Mais l'officier
que l'Etat Major nous désigna, le Major Nzabanita dit «Dictionnaire», c'était
finalement quelqu'un que le Colonel Serubuga voulait écarter du champ des opérations[55].
Il n'accédait pas plus que nous aux informations fiables. Et quand il y en
avait, ordre lui était donné de ne pas les diffuser. Tel fut le cas,
rappelons-le, des informations concernant les massacres des Tutsi en commune
Kibilira fin 1990. Elles étaient parvenues sur le Bureau du Colonel Serubuga
mais on avait transmis au Chef de l'Etat des informations inexactes. Pour nous,
la communication de l'Armée prenait à contre-pieds le discours politique qui,
à l'époque, appelait la population à l'unité. Au contraire, le Colonel
Serubuga jouait explicitement la fibre ethnique, jusqu'à m'enjoindre de chasser
de l'antenne de Radio Rwanda la journaliste Louise Kayibanda, parce que «cette
'tutsitule' » [56] n'était pas digne de rapporter les hauts faits de l'Armée
rwandaise. Cherchant à mettre la journaliste à l'abri de cette hargne, j'avais
demandé à ma collaboratrice de décider, à son aise, ce qu'il convenait de
faire. Elle a courageusement choisi de rester à l'antenne puisque la qualité
de sa prestation n'était pas en cause. Au demeurant, j'avais bien dit à son
agresseur que je ne la retirerais pas de l'antenne sans faute professionnelle avérée.
Le Colonel raciste m'avait raccroché au nez avec des menaces : «'Ni uko
unshubije, sha ? Ba uretse gato uzaba ureba [C'est comme cela que tu me réponds,
toi ? Attends un peu, tu vas (me) voir…]»
Le malentendu sur la manière de couvrir la guerre persista. On crut y remédier
en envoyant deux cadres du MRND qui, à l'insu des services compétents du
Mouvement et de moi-même, vinrent contraindre le personnel technique de la
Radio à enregistrer et à diffuser une émission sur la guerre. Heureusement,
notre ligne rédactionnelle était si transparente que même les techniciens la
connaissaient. L'un d'entre ceux-ci me signala cette émission avant de
l'acheminer à l'antenne. Qui pouvait avoir mandaté ces réalisateurs improvisés
? Pourquoi ces deux Conseillers du MRND, Anastase Gasana et Léon Mugesera,
avaient-ils cru devoir agir clandestinement ? Ces jeunes cadres qu'aucune amitié
n'avait jamais liés devaient avoir été téléguidés pour réaliser,
ensemble, cette émission. Ils n'auraient jamais osé tenir à l'antenne des
propos en marge de l'orthodoxie officielle du MRND et du Président sans un
appui solide. Si cet appui avait été le fait du Président lui-même, les deux
compères qui ne brillaient pas par la modestie seraient entrés par la grande
porte, en suivant le protocole existant entre l'ORINFOR et les services
d'information du MRND. Quelqu'un parmi les protagonistes invisibles de cette
affaire mesurait sans doute le degré de la dérive que cette émission aurait
provoqué en attisant sans ménagement la tension ethnique. La loyauté
constante de ces anciens de Nyakinama vis-à-vis du Réseau zéro me rendit
prudent. J'ai bloqué l'émission. Elle était politiquement irrecevable sur les
ondes d'une antenne qui, en relais aux positions officielles du Chef de l'Etat
et du Gouvernement, incitait la population à ne pas se tromper d'ennemi. Je
n'en ai référé à personne, attendant la plainte des services de
l'information au MRND ou même de ces Conseillers du MRND, offensés. Personne
n'en fit rien. Preuve que nous étions en face du « modus operandi » du Réseau
zéro : inciter des exécutants 'sous influence' à des actes répréhensibles,
voire répressibles par la loi, sans en assumer la responsabilité.
Entre temps, à l'ORINFOR, nous avons continué à glaner des informations auprès
des populations qui avaient été témoins des combats. Il n'est pas rare que,
par cette voie, nous en ayons su plus que ce que l'Armée voulait bien nous
dire. Nous avions eu très vite la conviction que les belligérants se livraient
à des exactions sinon à des massacres de populations civiles et que c'était
une des raisons pour lesquelles l'Etat Major des FAR, moins habile que le FPR à
masquer ses crimes de guerre, ne voulait pas de journalistes au front. Ainsi
avions-nous compris, par exemple, que lorsque les troupes revenaient du front en
brandissant victorieusement les gourdins 'ntamponganoyumwanzi' [litt. : il n'y a
pas de rançon en faveur de l'ennemi, c.à.d. : pas de pitié pour l'ennemi] tâchés
de sang, puis peints en rouge pour masquer le sang humain, il était clair que
l'on ne s'en était pas servi pour 'guhumbahumba' [tuer l'ennemi un à un
jusqu'au dernier] des adversaires armés de kalachnikov, mais des civils ou des
soldats désarmés. Il faut signaler ici que ce sont les militaires, surtout
ceux de la Garde Présidentielle, qui ont utilisés, les premiers, ces gourdins
avant que les milices ne les adoptent. Pourquoi la Garde Présidentielle ? A en
croire la plainte d'un Adjudant du Camp Kami, la Garde Présidentielle
n'intervenait jamais en première ligne. Elle n'allait pas au contact avec
l'ennemi. Elle arrivait toujours après les combats, effectuait des opérations
éclair, avant de s'en retourner bien vite dans sa base à Kigali.[57] On
comprend que, dans ces circonstances, la Garde Présidentielle s'en soit prise,
gourdin au poing, aux populations civiles au cours de ces opérations de
ratissage - sinon de nettoyage ethnique. Ainsi encore lorsque, un matin, les élèves
officiers rentrés du front la veille, se présentèrent au salut matinal du
drapeau, brandissant comme trophées de victoire, une ou deux têtes tranchées
de soi-disant combattants du FPR. Ce matin-là, le Colonel Bonaventure Buregeya
qui m'en parlait horrifié, déprimé, au bord des larmes, avait dû interrompre
la revue de la troupe et renvoyer «ces sauvages» dans leurs chambres. Homme
cependant indécis face à la méchanceté[58], lui-même déstabilisé dans son
propre camp, il n'avait pas assez de cran ni d'autorité pour s'opposer à la
guerre sauvagement ethnique que distillait la haute hiérarchie militaire. Et je
doute fort qu'il ait pris des mesures répressives contre ses élèves officiers
criminels, au risque de passer pour un traitre.
3.5. ECHECS RECURRENTS DU RESEAU ZERO DANS L'ESPACE MEDIATIQUE
3.5.1. P. Zigiranyirazo dans le « domaine réservé » du Président
Nous sommes en 1982. La restructuration de l'hebdomadaire 'Imvaho' allait bon
train. On s'arrachait le journal lundi tôt le matin, dans nos points de vente
disséminés dans les centres urbains importants. Les lecteurs commençaient à
réagir par un courrier de plus en plus abondant. Les journalistes de la presse
écrite autant d'ailleurs que ceux de Radio Rwanda avaient pris le poil de la bête
et n'hésitaient plus à égratigner sinon le pouvoir, tout au moins les
administrations. Comme ils descendaient de plus en plus sur le terrain pour
rencontrer librement la population, leurs reportages faisaient mouche. Les
autorités locales commençaient à s'en inquiéter et le Préfet de Ruhengeri,
Protais Zigiranyirazo, parmi les premières. Un beau matin, je reçois sa visite
à la Direction de l'ORINFOR. Il venait me mettre en garde ['kumburira']. Il me
disait avoir entendu la veille au soir le Président de la République se
plaindre de « l'insolence » des journalistes de l'ORINFOR. Selon le Préfet,
le Président était déçu : n'avait-il pas espéré que Mfizi le débarrasserait
rapidement de ces journalistes Tutsi et Banyanduga (ceux du Sud) qui agressaient
le gouvernement ! Mais au contraire, c'est à eux qu'étaient confiés les
postes d'encadrement. P. Zigiranyirazo énuméra les journalistes et les cadres
tutsi et 'banyanduga' à écarter. Le Préfet concluait qu'il ne convenait pas
d'obliger le Président à me dire lui-même ce genre de choses. C'est pourquoi,
mon visiteur avait pris l'initiative de me prévenir, car si je ne m'exécutais
pas dans ce sens, le Président se fâcherait un jour et prendrait des mesures
contre moi sans que je devine pourquoi. Ce discours était stupéfiant. A
supposer que le Président se fût plaint de la prédominance, d'ailleurs réelle,
des Tutsi et des Banyanduga à l'ORINFOR, était-il pensable qu'il ait préconisé
leur éloignement pur et simple ! Car, suite à une note que je lui avais adressée
quelques mois auparavant[59], le Chef de l'Etat m'avait donné des directives en
vue de rétablir les équilibres. Il ne s'agissait pas de chasser, malgré leur
compétence, des journalistes pour leur origine ethnique ou régionale. Au
contraire, le Président avait marqué son accord de principe quant à l'urgence
de recruter et de former massivement les journalistes ainsi qu'à la nécessité
de motiver les effectifs en place. Le Président de la République aurait-il
changé d'opinion en si peu de temps ? Et pourquoi ne m'avait-il pas convoqué
pour me donner d'autres instructions ? Pour en avoir le cœur net, j'ai sollicité
et obtenu en urgence une audience au cours de laquelle j'ai vérifié
l'authenticité des propos de P. Zigiranyirazo. «Ce type ne m'a-t-il pas assez
embêté comme ça ! », tonna[60] le Président Il se leva ; il tourna en rond
dans son cabinet en pestant contre son beau-frère. Il se ressaisit, se rassit
et, en substance, me dit avec fermeté. « L'ORINFOR est placé sous mon
autorité. Personne d'autre, fût-il mon beau-frère, n'a à te donner des
instructions. C'est de moi et de moi seul que tu les reçois par les canaux
habituels et tu réponds devant moi de leur exécution». Il me congédia en me
rappelant de suivre la ligne qu'il m'avait fixée concernant le recrutement et
la gestion du personnel de l'ORINFOR.
Dès cet incident, j'ai retenu deux leçons.
Première leçon. L'ORINFOR appartenait au « domaine réservé » du Chef de l'Etat.
Le dispositif du Décret qui le crée ne le plaçait pas, en effet, sous la
tutelle de la Présidence de la République, mais « sous la tutelle du Président
de la République ». La nuance n'était pas fortuite, mais une politique délibérée.
La ligne rouge était tracée désormais et tant que le Président de la République
ne l'aurait pas déplacée de manière explicite, je m'y tiendrais quoi qu'il
m'en coûtât.
Deuxième leçon. J'eus la certitude que, à l'époque, Protais Zigiranyirazo,
« ce type » agaçait le Président, en donnant du « beau-frère » à tort et
à travers. Et il ne devait pas en être à sa première bévue. En ce temps-là,
certes Protais Zigiranyirazo était encore un tireur au flanc qui tentait
d'exister politiquement. Néanmoins, sa stratégie était posée : après avoir
contribué à éliminer politiquement le Major Théoneste Lizinde et le Colonel
Kanyarengwe, il brandissait le statut anthropologique de « proche parent » du
Président et faisait pression sur les responsables des services publics en vue
de faire passer ses visées politiques fondées sur les clivages ethniques et régionalistes.
Clivages que proclamait combattre le discours politique du Chef de l'Etat. Que
d'esprits fragiles ont donné dans ce piège satanique !
3.5.2. 'Z', le « scorpion » récidive
Depuis la création par l'ORINFOR, des Centre Régionaux d'Information (CRI), au
début des années 1980, les préfets se disputaient l'ouverture de ce service
public dans leur préfecture. Ce zèle procédait cependant d'un profond
malentendu. Grâce aux CRI, l'ORINFOR ambitionnait d'étendre sur le pays un
faisceau de véritables pôles de développement de la communication rurale,
libre, omnidirectionnelle, entre citoyens engagés dans des initiatives de progrès.
Plusieurs préfets y voyaient, quant à eux, un relais de transmission verticale
des injonctions du pouvoir et, du coup, un outil de propagande personnelle à
leur disposition. Jaloux d'entendre souvent cités à la Radio et de lire dans
l'hebdomadaire Imvaho rénové les noms de leurs collègues de Butare et de
Gisenyi, siège des deux premiers CRI, les Préfets assiégeaient l'ORINFOR en
rivalisant de disponibilité à accueillir ce service. Le préfet de Ruhengeri
n'en avait cependant pas réclamé la création. Protais Zigiranyirazo ne m'a
pas caché sa méfiance vis-à-vis de ce service le jour où, en 1984, je suis
allé l'informer que le Conseil d'Administration en avait décidé
l'installation à Ruhengeri. Il a fallu le rassurer que j'y affecterais un
journaliste en qui il aurait confiance. J'avais en effet désigné, Aloys
Mundele, hutu, originaire du Bushiru[61] et qu'il connaissait bien. Cette désignation
tenait compte de la personnalité du Préfet et des compétences certaines de
mon collaborateur. A ce nom de Mundele, 'Z' a rengainé. Pour m'assurer de sa
collaboration, il me proposa immédiatement un bureau dans l'immeuble de la Préfecture.
J'ai décliné son offre. En vérité, je n'acceptais, par principe, ce genre
d'offre de la part d'aucun préfet. Je préférais louer, dans un quartier
populaire, un immeuble de particulier, abritant à la fois les bureaux, les
moyens de communication et l'appartement du journaliste correspondant régional.
De quoi garantir à celui-ci une disponibilité constante et une large indépendance,
d'autant qu'il disposait d'un véhicule de fonction non incorporé au charroi de
la préfecture. Mais Aloys Mundele ne parvint pas à garder la distance
qu'imposait sa profession. Bien au contraire, il se soumit très vite et de
bonne grâce au Préfet dont il devint comme le porte-parole, au point que les rédactions
ne savaient plus comment traiter des papiers manifestement dictés par le Préfet.
Se sentant sous une aisselle puissante, Mundele ajouta à cet écart
professionnel des fautes disciplinaires en cascade. Le Conseil d'Administration
en vint à décider d'abord de le retirer de ce poste, puis de mettre fin à ses
fonctions de journaliste de l'ORINFOR.[62] Il nomma à sa place Jean-Baptiste
Nkuliyingoma. Alliant au courage des qualités professionnelles sûres,
Nkuliyingoma rencontrera cependant une hostilité non dissimulée de la part du
Préfet Zigiranyirazo. Mais cette hostilité d'un préfet dont la popularité
laissait à désirer n'entama ni sa performance, ni ses relations avec la
population de Ruhengeri. Celle-ci appréciait bien au contraire son objectivité
et son indépendance. La crise avec le préfet éclatera le jour où J.-B.
Nkuliyingoma indiqua, dans un reportage, qu'un sous-préfet avait dûment
remplacé le préfet à quelque prestation publique. C'était une formule
consacrée, imposée par les susceptibilités de nos administrants : l'autorité
appartenait bien au titulaire de la fonction ; même s'il était absent, la
presse devait mentionner son nom. Or l'absence du Préfet Zigiranyirazo, ce
jour-là, correspondait, semble-t-il, à une escapade constitutive d'infraction
administrative. Le journaliste l'ayant rendue publique sans calcul, le Préfet
prit la chose pour une malveillance délibérée qu'il lui ferait payer. Sa
tache devint impossible. En fait, le Préfet Zigiranyirazo visait plus haut que
le journaliste. Il attribuait la prétendue faute de celui-ci à l'ORINFOR, à
son Directeur en particulier auquel il reprochait de confesser une conception de
l'information qui, selon lui, ne servait pas les intérêts de la population. Il
me fit convoquer par les instances préfectorales du MRND pour que j'explique la
politique de l'information. J'acceptai la confrontation mais pris soin d'en différer
le moment. Manière de lui en contester le droit. Pendant ce temps, je
multipliai les contacts en vue de désamorcer la tension et polariser le débat
non sur les personnes mais sur l'objet du contentieux : la politique de
l'information pratiquée par l'ORINFOR. Je pris un jour l'initiative de me faire
inviter par le Comité préfectoral de Ruhengeri. J'ai sollicité, à cette fin,
l'entremise du Ministre Joseph Nzirorera, Vice-président de cette instance, un
des gourous du Réseau zéro, afin de convaincre le Préfet Zigiranyirazo en ce
sens.
La réunion eut lieu à Ruhengeri, sous la présidence du Préfet. Celui-ci
avait pris soin d'écarter le journaliste Nkuliyingoma qui, en sa qualité de
correspondant régional à Ruhengeri, aurait dû couvrir cette activité. Du
coup, j'étais obligé de rendre moi-même compte[63] de ce débat extrêmement
tendu. La réunion était composée d'une douzaine de personnalités, telles
Thaddée Bagaragaza, Jean Damascène Munyarukiko, le Dr Casimir Bizimungu, etc.
Les unes avaient été montées contre l'ORINFOR et me décochaient des
arguments aussi violents qu'embrouillés. Les autres avaient pris l'habitude de
se taire dans cette instance croupion ; quitte, les débats clos, à me
chuchoter leurs félicitations pour ma résistance hardie. Seul le Dr Casimir
Bizimungu avait défendu publiquement, en cours de séance, le droit à la
presse de s'exprimer librement. Il venait d'être nommé Ministre de la Santé.
Après la séance, je le remerciai de son soutien, ajoutant que j'apprécierais
davantage son appui s'il me le renouvelait six mois après. Car, je me doutais
bien que, comme d'aucuns, son indépendance d'esprit ferait long feu.
Mais au fait, pourquoi P. Zigiranyirazo s'obstinait-il à dicter sa loi à l'ORINFOR
?
Au cours de cette même réunion, il a résumé sa volonté en quelques phrases
d'anthologie. Selon lui, le « Peuple de Ruhengeri » souhaitait que le
Correspondant régional travaillât en accord avec le Préfet comme le font les
autres agents de l'Etat - c'est-à-dire : sous ses ordres. Il devait rendre
compte des activités des autorités préfectorales dans le même esprit et avec
la même compétence que le Directeur de l'ORINFOR mettait à rédiger les
comptes rendus du Conseil du Gouvernement. Le préfet exigeait en outre que
Radio Rwanda consacrât un temps d'antenne plus long aux activités de sa préfecture.
En trois points, je rejetai cette perspective expliquant à l'assistance qu'elle
nous ramenait à une pratique de l'information largement dépassée. D'abord, le
correspondant régional travaillait correctement à la lumière des instructions
que l'ORINFOR était seul compétent à lui donner. Trois minutes imparties aux
reportages, c'était une durée déjà trop longue, vu qu'il n'était pas rare
d'avoir à radiodiffuser des reportages provenant des dix préfectures. Ensuite,
n'était-ce pas incongru de parler du 'Peuple de Ruhengeri' comme si cette préfecture
était en état de sécession ! Enfin, je déclarai que la manière dont je rédigeais
le compte rendu des travaux du Conseil du Gouvernement était sui generis. Car
le Conseil du Gouvernement était une instance constitutionnelle ; ses travaux
se déroulaient à huis clos ; ils étaient conduits par le Chef de l'Etat en
personne ; le communiqué qui en sortait engageait toute la Nation. Il n'y avait
donc pas de comparaison possible avec les travaux d'un Comité préfectoral,
organe régional d'un parti politique et présidé par un préfet.
Les positions du préfet et la mienne étant inconciliables, la séance fut levée
dans une ambiance électrique. Je me rendis au CRI pour rédiger le reportage du
jour. Je m'apprêtais à le communiquer par téléphone aux rédactions à
Kigali quand arrivèrent en trombe deux des membres de la réunion, dont un
professeur de l'Université, campus de Nyakinama, devenu l'homme à tout faire
du Préfet Zigiranyirazo. Ils venaient de la part de celui-ci me remettre un
compte rendu de la réunion. Leur texte faisait endosser à celle-ci les thèses
habituellement soutenues par le Préfet, sans tenir aucun compte du débat
suscité par mon exposé. C'était au demeurant ce genre de manipulation des
faits qui avait, autrefois, rendu inexploitables les papiers signés par Aloys
Mundele et ardue la tâche de son successeur Nkuliyingoma. Il y avait là, de la
part du Préfet, flagrant délit de désinformation. Je maintins mon texte
franchement plus équilibré, non sans l'avoir, en toute transparence, montré
aux émissaires du Préfet. Ceux-ci, confus, déclarèrent que, malgré tout, le
texte du Préfet faisait foi puisque celui-ci présidait la réunion. Je lui fis
dire qu'en qualité de reporter ayant été obligé de couvrir cette réunion,
mon texte faisait professionnellement foi dans nos rédactions, qu'il
consignerait le sien dans son rapport administratif. Le Préfet ne se le fit pas
dire deux fois. Il fit rapport, sans délais, au Président de la République.
Le lendemain matin, celui-ci me convoqua. Il me reprocha vivement d'avoir fait
diffuser un compte rendu inexact, après avoir refusé le texte plus objectif
(sic !) élaboré par les services de la préfecture. Je fais ici l'économie de
mes arguments puisque j'en ai déjà mentionné ci haut la teneur. Pour finir,
je lui ai indiqué mon intention de changer le journaliste rien que pour mettre
fin à ce bras de fer sans faire davantage perdre la face au préfet. J'ajoutai
toutefois que si ce dernier maintenait son comportement vis-à-vis de la presse,
nous n'aurions rien réglé.
3.5.3. Portait et objectif de 'Z'.
S'attarder sur pareil incident semble à première vue anecdotique. Or, que non
! Cet incident illustre au moins 5 traits caractéristiques de la personnalité
de Protais Zigiranyirazo et permet d'identifier le motif du harcèlement qu'il
infligeait à la presse publique.
A) Protais Zigiranyirazo exerçait sur Ruhengeri un pouvoir seigneurial. Autour
de son soleil toutes les étoiles devaient pâlir. Il ne pouvait supporter
aucune opinion contraire à la sienne.
B) Protais Zigiranyirazo est un « scorpion » : il ne lâche pas sa proie ni
son objectif. Pour arriver à ses fins, ni la loi, ni la morale, ni les
principes connus de politique nationale ne l'arrêteront.
C) Protais Zigiranyirazo ne pouvait pas se départir de préjugés ethniques et
régionalistes. C'est, chez lui, un invariant lourd de conséquences. Il m'avait
exprimé ses soupçons quant à l'identité du journaliste Nkuliyingoma. Il
m'avait fallu, la mort dans l'âme, préciser que ce journaliste était bien un
hutu et que sa physionomie tutsiforme et son allure impassible correspondaient
au tempérament des habitants de Mukarange, dans la région naturelle du Buganza
Nord, en préfecture de Byumba. Malgré ces précisions, le doute subsistait,
dans l'esprit du préfet Zigiranyirazo, tout comme son ressentiment que « son
» journaliste Mundele avait été changé.
D). La confusion entre le niveau préfectoral et le niveau national n'était pas
fortuite dans l'esprit de Protais Zigiranyirazo. Elle procédait d'un mimétisme
de plus en plus visible par rapport au Président Habyarimana. Démarche,
coiffure, gestes de salutation à la population, se faire appeler, « le Chef »
ou bien « Umubyeyi », attribut qui, lorsqu'il est appliqué au Chef de l'Etat,
signifie « Père de la Nation », etc. Non, Protais Zigiranyirazo n'imitait pas
le Président, il se prenait pour le Président. Il voulait qu'on le prît pour
le Président. M'obliger à couvrir moi-même, à la place de mon journaliste,
la réunion du Comité préfectoral qu'il présidait participait à cette
obsession. Que Protais Zigiranyirazo intervînt de manière ponctuelle pour
contraindre tel service national ou local à se plier à ses intérêts propres
(les terres des Bagogwe, les vaches de Kinigi, les bambous, etc.), on s'y était
fait. Voici que, passant à la vitesse supérieure, il entendait maintenant, de
propos délibéré, intervenir dans la définition des politiques nationales.
L'information restait un des derniers domaines où « Z » n'avait pas encore réalisé
cette ambition qui le conduirait aux marches du pouvoir.
E). Protais Zigiranyirazo exerçait, à cette époque, sur le Président
Habyarimana, une influence qui n'avait plus rien de discret. En effet, à chaque
charge de Zigiranyirazo, le Président me convoquait. Il écoutait mes arguments
d'autant plus pertinents qu'ils collaient à ses instructions explicites quant
à la gestion de l'ORINFOR. Mais j'avais beau démonter point par point et
preuves indubitables à l'appui, les manœuvres de Zigiranyirazo, le Chef de l'Etat
ne s'offusquait plus, comme en 1981, de l'intrusion de « ce type » dans son «
domaine réservé ». Et le préfet recommençait impunément son harcèlement
quelques temps après.
3.5.5. Le Pouvoir à portée de « Z »
De guerre lasse, j'ai d'ailleurs pris l'initiative de prier Madame Agathe
Kanziga Habyarimana, au cours d'une audience privée, d'amener son frère à une
attitude moins raide par rapport à nos divergences. Elle m'a aimablement
accueilli dans la Résidence à Kanombe et m'a poliment écouté. Elle me promit
de lui en parler incessamment. Par la suite cependant, je n'ai pas eu
l'impression que mon initiative ait produit l'effet désiré. Ma démarche
n'arrivait-elle pas trop tard ? Ma référence à l'autorité du Président était-elle
encore pertinente et décisive ? N'était-ce pas probablement ma loyauté
inflexible vis-à-vis du Chef de l'Etat qui agaçait parce qu'elle contrariait
la réalisation des ambitions de l'Ordre zédiste, ambitions auxquelles, peut-être,
mon interlocutrice n'était pas étrangère ?
Si, en effet, j'ai demandé l'entremise de Madame Agathe Kanziga Habyarimana, c'était
pour deux raisons. D'abord, Protais Zigiranyirazo, pour contraindre ses victimes
à lui obéir, agitait, comme une menace, son statut de beau-frère du Président.
Ce faisant, il instrumentalisait la position de Madame le Président, sa sœur.
Je venais de me rendre compte, certes encore confusément et trop tardivement
peut-être, que la famille patriarcale, l''inzu' [64] de Madame Agathe Kanziga
Habyarimana jouait un rôle nodal dans les décisions au sommet. P.
Zigiranyirazo me l'avait confirmé d'ailleurs lui-même sans ambages début
1988.
Lui ayant refusé de signer sous sa contrainte un document compromettant, « Z
» m'avait défié de ne jamais pouvoir faire parvenir au Président la moindre
note pour ma défense sans passer par lui ou par Sagatwa. « Aucune lettre, me
dit-il, ne parvient jamais au Président sans passer par moi ou par Sagatwa. Et
nous sommes, Sagatwa et moi, en liaison permanente. Seule la lettre que je te
conseille d'écrire et de me confier lui parviendra. Sans quoi, tu peux
t'attendre au pire. » [65]
53
Le Dr Charles Nzabagerageza, lorsqu'il remplacera P. Zigiranyirazo comme Préfet
de Ruhengeri, soulignera à mon attention cette puissance des frères de Madame
Agathe Kanziga Habyarimana. Charles n'a pas pris les gants pour me le dire.
Depuis qu'il avait été coopté membre du Groupe d'Etudes et de Réflexion[66]
que j'avais fondé en 1970 à Louvain, en Belgique, nous échangions, de temps
à autre, des points de vue sur les affaires politiques du pays. Avant sa
nomination comme préfet de Ruhengeri, Charles Nzabagerageza n'approuvait pas
les errements manifestes de son prédécesseur. Je suis persuadé qu'il était
sincère, bien que conquis déjà par les avantages que lui procurait sa
fulgurante ascension. Peu après sa nomination, il m'avait confié qu'il se
refusait à administrer la préfecture de Ruhengeri comme s'il la tenait en
laisse, à l'instar de P. Zigiranyirazo. Bien au contraire, il avait l'intention
de s'appuyer sur le génie et la force de la population de Ruhengeri pour
impulser le progrès dans tous les domaines. Sollicitant amicalement mes
conseils, C. Nzabagerageza m'avait avoué ne pas supporter l'ingérence de
l'ex-préfet Zigiranyirazo et de son acolyte J. Nzirorera, les deux larrons
cherchant à le maintenir sous leur coupe. « Le Président ne m'a pas nommé Préfet
de Ruhengeri par délégation de « Z » ni de Nzirorera», me dira-t-il un
jour. Il voulait s'affranchir de cette tutelle avec fracas. Je l'encourageai à
affirmer plutôt son autorité à travers un programme d'action concerté avec
ses administrés mais sans engager un bras de fer avec « Z » et ses acolytes
dont je connaissais la capacité de nuisance. Moins d'une année après, c'était
autour de Charles Nzabagerageza de me prodiguer des conseils de prudence. Un
jour, sur son invitation, nous avons passé une longue soirée à discuter dans
sa résidence de fonction à Ruhengeri. Je l'ai quitté vers 1 h du matin pour
rentrer à Kigali. Il m'avait invité à être réaliste et à me rapprocher de
« Z » et de son groupe, «sans quoi ils allaient me casser». «'Menya ko
ingoma yabaye iy'umugore na basaza be, sha'/Le pouvoir est passé aux mains de
la femme et de ses frères, sache-le, dis.», avait-il conclu, triste mais résigné.
Il m'a pressé par conséquent de cesser de me référer à la parole du Président.
Selon mon interlocuteur, le Président parlait, oui, mais le pouvoir réel avait
changé de main. Charles me prévint que, n'arrivant plus à me défendre, il se
voyait obligé de ne même plus me fréquenter si je ne l'écoutais pas. Le Président
lui-même ne pourrait plus me protéger. Ces conseils sincères confirmaient mon
pressentiment quant à l'emprise de plus en plus forte du Réseau zéro sur le
Chef de l'Etat, emprise constitutive d'un très important virage politique de la
Deuxième République.
Malgré cela, je me résolvais mal à me plier à des injonctions contraires à
celles du détenteur de l'autorité suprême et légale. Si l'exécution des
ordres parallèles m'avait entraîné dans des difficultés quelconques, quels
auraient été mes moyens de défense, sachant que le modus operandi des gourous
du Réseau zéro est de ne laisser aucune trace de leurs pressions et
injonctions, strictement orales ? Comment aurais-je expliqué à mes
collaborateurs pourquoi je tournais casaque ? Et où se trouvait d'ailleurs
l'intérêt de mon pays ? Je rechignais à m'engager sur une voie dont l'issue
me paraissait dangereuse pour le pays. En effet, du pouvoir autocratique du Président
Habyarimana, on pouvait espérer arracher, petit à petit, des lanières de démocratie,
des balbutiements de liberté. Ç'eut été, par contre, une régression considérable
de livrer les media publics – et donc le pays – à l'empire de l'Ordre zédiste.
Car le chef de file de cette école sans pensée, Protais Zigiranyirazo en
l'occurrence, n'était pas homme à rester longtemps dans l'ombre. Ses propres
aveux et ses manoeuvres, les révélations de Charles Nzabagerageza, éclairent
violemment la marche forcée de 'Z' vers le pouvoir. Par quels moyens y
aurait-il accédé ? Au regard du peu de cas qu'il faisait des élections, lui
qui excella dans le bourrage gratuit des urnes, il est permis de douter que ce fût
à la suite d'un scrutin démocratique[67].
IV
LE RESEAU ZERO SAPE LES REPERES MORAUX DE LA SOCIETE
C'est à travers son 'modus operandi', sa marque déposée que, derrière telle
action politique, la présence du Réseau zéro se manifeste : manipulation des
exécutants, harcèlement des innocents pour éteindre leur regard accusateur, déstabilisation
des familles, violation des sanctuaires de la moralité publique en étouffant
la Justice afin de brider toute référence à la loi, en s'immisçant dans la
gestion des Eglises chrétiennes et en semant le virus de la violence parmi la
Jeunesse.
4.1. LA JUSTICE HANDICAPEE.
Depuis l'ingérence de l'Exécutif dans le procès Lizinde-Kanyarengwe en 1981,
la Justice aura du mal à se défaire de l'emprise du Réseau zéro, aussi bien
dans l'organisation institutionnelle que dans son exercice quotidien. Ainsi, le
Ministre de la Justice, Charles Nkurunziza, juriste tatillon, avait vite renoncé
à l'idée d'un Conseil Supérieur de la Magistrature indépendant de l'Exécutif.
Cette institution allait certes être consultée pour la nomination et la
gestion de carrière des juges, mais elle serait supervisée par le Ministre de
la Justice qui transmettrait les dossiers au Président de la République avec
les « éclairages » incontournables du SCR, désormais bras droit du Réseau Zéro.
Quant au déroulement des procès, les interférences du SCR et des gourous du Réseau
zéro aboutirent à un blocage que le public dénonçait régulièrement lors
des rencontres populaires avec le Chef de l'Etat. On demandait à celui-ci de créer,
au niveau de la Présidence, une instance qui coifferait tout le système
judiciaire rwandais, ce que la Constitution n'autorisait pas. Une enquête de
terrain n'aurait pas de mal, même aujourd'hui, à exhumer des cas de jugements
gauchis par des intrusions extrajudiciaires, particulièrement en préfecture de
Ruhengeri sous la férule de 'Z'. Cette emprise du Réseau Zéro sur la pratique
de la Justice ira grandissant au point qu'elle génèrera une tension permanente
entre le Président de la République et Joseph Kavaruganda, Président de la
Cour de Cassation, fréquemment vilipendé en Conseil du Gouvernement, pour son
intransigeance à défendre le Droit et la séparation des Pouvoirs.
4.2. LES EGLISES CHRETIENNES DOMESTIQUEES.
Depuis les premières heures de la colonisation et de l'évangélisation, c'est
l'Eglise catholique qui s'est impliquée dans la vie politique et sociale du
Rwanda. On se rappellera l'impact politique des communications de ses Evêques
tels Mgr Léon Classe en faveur de l'aristocratie tutsi et Mgr André Perraudin
en faveur des hutus. On se souviendra aussi de la présence de religieux dans
les plus hautes instances politiques du Pays (Abbés Innocent Kagiraneza et
Stanislas Bushayija, membres du Conseil Supérieur du Pays sous la monarchie).
Sous la Deuxième République, un pas encore plus grand est franchi. Tout
Rwandais étant d'office membre du MRND parti unique, aucun religieux n'est
excepté. Les Curés à la tête de leurs paroisses sont réputés Responsables
des cellules du parti unique. Quoi d'étonnant que le Chef de l'Eglise
catholique, Mgr Vincent Nsengiyumva fût nommé membre du Comité Central, Président
de la Commission des Affaires Sociales du MRND ! L'équilibre ethnique et régional
devint la règle de l'Eglise dans les nominations à des postes de responsabilités
notamment épiscopales.
En novembre 1981, les apparitions de la Vierge Marie, Mère du Verbe, dans un
collège de jeunes filles à Kibeho semblent conforter cette ambiance d'harmonie
conviviale entre l'Eglise catholique et l'Etat. Parce que le discours des
voyants fustigeait les déviances sociales (haine, corruption, injustice) et prédisait
« un fleuve de sang » au Rwanda en cas de non repentance, les gourous du Réseau
zéro y lurent une charge politique trop critique et soupçonnèrent l'événement
de servir de couverture à l'infiltration des réfugiés tutsi inyenzi qui
viendraient du Burundi. Ils finiront cependant par être rassurés du fait que
la presque totalité des voyants étaient de jeunes hutu. Une religiosité
envahit villes et campagnes et fit verser des torrents de larmes d'émotions. On
put même voir l'épouse du Chef de l'Etat venir assidûment - et, doit- on
reconnaître, en toute simplicité -, assister aux apparitions. Il n'est pas
interdit de penser que ces « apparitions » aient conforté le Président
Habyarimana dans sa volonté de faire venir le Pape au Rwanda afin de légitimer
et renforcer son régime que l'affaire Lizinde et ses séquelles avaient
fragilisé. Mais le Vatican était resté inflexible : le Pape ne viendrait pas
au Rwanda tant que le Chef de l'Eglise locale serait membre du Comité Central
d'un parti de surcroît non démocratique. On démissionna donc Mgr V.
Nsengiyumva du Comité Central. Tout au moins formellement, car il gardera tous
les avantages visibles de son statut (voiture de fonction notamment).
L'influence – et pas nécessairement négative - que Mgr V. Nsengiyumva exerçait
sur le Président Habyarimana demeurait notoire[68]. Au demeurant, de manière générale,
entre l'Eglise catholique et l'Etat rwandais, le climat reste serein. Sans doute
ces relations conviviales expliquent-elles l'atonie de la visite du Pape
Jean-Paul II. Intervenue au moment où les tensions socio-politiques étaient
paroxysmiques, celle-ci n'a pas donné lieu, de la part du Saint Père, à une dénonciation
des abus à la hauteur de leur gravité. Le Pape n'y fit que mollement
allusion[69].
On le voit, le Réseau zéro n'a pas cessé de chercher à domestiquer l'Eglise
catholique pour la plier à sa norme idéologique. Certes, à la fin des années
80, elle ne constituait plus guère une menace comme du temps où Mgr Alors
Bigirumwami (1952-1974) faisait de la résistance à l'omnipotence hutu, hébergeant
les réfugiés tutsi, veuves et orphelins surtout, dans l'enceinte de l'Evêché
ou bien accueillant des prêtres tutsi intellectuels traqués par le PARMEHUTU.
L'Eglise catholique n'était plus censée saboter les Hutu, faute dont on avait
accusé Mgr Jean-Baptiste Gahamanyi (1961-1997), cependant qu'il se dépensait
pour le progrès social dans le diocèse de Butare. En effet, on imputait à cet
évêque tutsi originaire de Gikongoro, le tort d'entasser des tutsi dans les écoles
placées sous son autorité, notamment les séminaires, contournant ainsi les
contraintes de l'équilibre ethnique et régional. Le nouvel évêque de Kibungo,
Mgr Frédéric Rubwejanga (1992), bien que tutsi, on ne le voyait pas surmonter
sa modestie pour contrer l'Ordre zédiste. Celui-ci aurait d'ailleurs dû se
reposer sur le poids de jeunes évêques hutu, Mgr Thaddée Ntihinyurwa, (Cyangugu
1984), Mgr Thaddée Nsengiyumva (Kabgayi 1987-1994) et Mgr Augustin Misago (Gikongoro
1992) qui promettaient de marquer la vie de l'Eglise d'une empreinte plus
visible que l'atonie de leurs aînés désespérément conservateurs Joseph
Sibomana (Ruhengeri, Kibungo (1961-1992), Phocace Nikwigize (Ruhengeri
1968-1996) et Joseph Ruzindana (Byumba 1981-1994).
Il ne faut pas croire toutefois que, dans les années 1990, l'Eglise catholique
était monolithique s'agissant des rapports avec le pouvoir politique. Beaucoup
de membres du clergé ne suivaient pas sur ce point leur hiérarchie
conservatrice. La preuve en fut les huées par lesquels les prêtres rwandais
quasi unanimes accueillirent l'hommage un peu trop appuyé de Mgr V. Nsengiyumva
au Président Habyarimana, le 9 juillet 1992, à l'occasion sacre de Mgr F.
Rubwejanga à Kibungo[70]. Autre indice : ayant appris que les Evêques et le
Gouvernement m'avaient désigné pour adresser au Pape le message des
intellectuels et les fonctionnaires, le clergé rwandais m'envoya, en septembre
1990, une délégation me demander de porter aussi leurs doléances propres, les
Evêques leur ayant fermé toutes les voies d'accès au Saint-Père. Je leur ai
opposé une fin de non recevoir pour éviter des interférences
contre-productives, sachant cependant que le message des laïcs que je représentais
contenait les préoccupations du monde religieux rwandais. Mais bien avant ces
indices, depuis l'arrivée au pouvoir du Général Habyarimana en 1973, le
journal Kinyamateka[71] de l'Eglise catholique ne l'avait pas ménagé. Ce
prestigieux hebdomadaire est dirigé, depuis les années 80, successivement par
deux prêtres originaires de la paroisse de Muyunzwe, dans la région de
Kabagari (Gitarama), région pourvoyeuse de Ministres des gouvernements du Président
Kayibanda. - On parlait à l'époque d''Agatsiko' (groupuscule) comme on parle
aujourd'hui d'Akazu. Naturellement mal à l'aise face à un régime qui avait
renversé puis décimé « les leurs », ces deux prêtres, Silvio Sindambiwe,
puis André Sibomana, par ailleurs journalistes compétents, étaient, sous
couvert de défense des Droits de l'Homme et de la démocratie, à couteau tiré
avec le régime de la Deuxième République, qu'ils poussaient souvent à la
faute.[72] C'est pour dévoiler les raisons politiques occultées sous les
apparences d'un débat valide et démocratique autour du culte de la personnalité
vis-à-vis du Président Habyarimana que j'avais interpellé Philibert Ransoni,
journaliste de Kinyamateka[73].
Comme quoi si les tentatives du Réseau zéro de domestiquer l'Eglise catholique
ramollirent la hiérarchie, elles n'eurent pas raison d'un courant « rebelle »
au sein du clergé rwandais fort de la distance qu'avait pris Mgr Perraudin vis-à-vis
de la Deuxième République. Par contre, ce qui, selon le Réseau zéro, vint
menacer de rompre ce fragile équilibre, ce fut la nomination d'un tutsi, l'Abbé
Muvala, à la succession de Mgr Gahamanyi. Le SCR, sans doute mandaté par le Réseau
zéro, entreprit de brocarder le jeune prêtre par des attaques personnelles de
bas étage. Le recul de toute la hiérarchie catholique à l'occasion de cette
succession controversée n'éteignit cependant pas les inquiétudes du Réseau zéro.
Celui-ci n'arrêta pas,en coulisse, d'ameuter l'opinion, stigmatisait
l'influence grandissante des tutsi dans l'Eglise. Il craignait d'assister à la
réédition des forfaits reprochés, à tort plus qu'à raison, aux évêques
tutsi Mgr Bigirumwami et Mgr Gahamanyi par rapport à l'idéologie du PARMEHUTU
et du Réseau zéro. De là à ne plus permettre le moindre écart à la presse
catholique, il n'y eut qu'un pas. L'Ordre zédiste le franchit allègrement, en
septembre 1990, en intentant un procès en diffamation contre Mgr Vincent
Nsengiyumva, en sa qualité de responsable de Kinyamateka. Traîner devant la
Justice comme un délinquant cet Archevêque, ami personnel du Président
Habyarimana, était-ce une audace que pouvait se permettre Augustin Nduwayezu,
Chef du SCR, sans injonction et protection exceptionnelles de quelqu'un comme P.
Zigiranyirazo ou Colonel E. Sagatwa à l'ombre desquels il se mouvait ? Parallèlement
au glissement du pouvoir vers P. Zigiranyirazo au détriment du Président
Habyarimana, la peur de la puissance morale de l'Eglise catholique avait sans
doute poussé le Réseau zéro à une attaque préventive. De peur que l'Eglise
ne constitue une barrière contre le Réseau zéro si celui-ci venait à passer
le Rubicon ?
Ce qui est dit des relations entre le Réseau zéro et l'Eglise catholique peut
se vérifier pour les Eglises réformées. Largement minoritaires depuis la
colonisation, moins liés au pouvoir belge du fait que la plupart relevaient du
monde anglo-saxon, les chrétiens que l'on appelle globalement – mais
abusivement – Protestants furent longtemps marginalisés. Ne s'étaient-ils
d'ailleurs pas manifestés davantage sensibles aux malheurs qui frappèrent les
Tutsi pendant la Révolution sociale de 1959 ! La Première République les
confina dans leur isolement. L'accession au pouvoir du Général Habyarimana
donna l'occasion d'émerger à un évêque anglican, Mgr Adonia Sebununguri. Les
deux hommes se rencontraient parfois dans les manifestations publiques ou chez
le Président Kayibanda[74]. Petit à petit, ce prélat combatif réussit à
faire reconnaître au moins légalement l'égalité de tous les cultes devant l'Etat.
La compétition fit rage dans les milieux protestants pour se rapprocher des
hommes influents de l'autorité politique. Celle-ci ne s'empêcha pas
d'exploiter ces divisions lors de la nomination des dirigeants des diverses
Eglises ou de la reconnaissance des écoles fondées par ces dernières.
Parlant des rapports entre les confessions religieuses et l'Etat, signalons que
les musulmans, largement minoritaires et honnis davantage encore qu'aucune autre
religion, profitèrent de cette aspiration à l'égalité entre les diverses
confessions. Les pétrodollars et autres cadeaux[75] de Kadhafi y furent pour
beaucoup. Mais le Réseau zéro ne réussira pas à s'infiltrer dans la
communauté musulmane. Est-ce parce que les leaders de l'Union Nationale
Rwandaise, parti de l'aristocratie puis généralement des Tutsi, y avaient
autrefois recruté beaucoup de militants ? Est-ce en souvenir de cette
connivence que les musulmans ne répondirent pas massivement aux injonctions des
extrémistes pour traquer et occire les Tutsi pendant le génocide de 1994 ?
C'est sans doute pour s'affranchir de la référence morale et de la religion en
général que le Réseau zéro cherche à déstabiliser le chef de l'Eglise
catholique[76]. Quitte à verser aujourd'hui sur sa tombe une larme de
crocodile, la main sur le coeur ! Une fois affaiblie, voire levée cette référence
morale, il n'y aura plus ni de lieu ni de corps consacrés derrière lesquels un
Tutsi pourra s'abriter. Rien n'arrêtera plus désormais l'acharnement des
massacreurs et génocidaires à poursuivre et à trucider, sans craindre la géhenne,
les Tutsi et les Hutu de l'opposition, civils et religieux, jusque dans les
sanctuaires.
4.3. LA JEUNESSE DEVOYEE
Parmi les productions phares de Radio Rwanda, mentionnons, entre autres, l'émission
« Ejo nzamera nte ? » [Demain, que deviendrai-je ?] dont l'impact fut considérable,
entre 1987-1990. Le projet de l'ORINFOR consistait, au départ, à sillonner le
pays à la rencontre des jeunes, regroupés principalement dans des associations
coopératives. Le dialogue s'engageait, le micro ouvert, entre l'animateur de l'émission
et les jeunes d'une part et entre les jeunes eux-mêmes, d'autre part. La
diffusion se faisait presque à l'état brut, sauf quelques impératifs
techniques de montage. Des questions diverses étaient soulevées, touchant aux
difficultés que les jeunes rencontraient dans le monde rural, en matière de
loisirs, d'études, de formation, de progrès social et économique. De fil en
aiguille, les jeunes soulevaient des questions politiques : gestion des
communes, détournement des parcelles normalement attribuées aux jeunes pour
les cultures maraîchères, pertinence des activités coopératives ; utilité
des Centres d'Enseignement Rural et Artisanal Intégré (CERAI), etc. Mais tous
ces débats se déroulaient sans une once de subversion. Au contraire, les
jeunes s'inscrivaient parfaitement dans le discours politique du moment et se
plaignaient de ne pas voir appliqués à leur avantage les préceptes positifs
du MRND. De ce fait, il est vrai, conseillers, bourgmestres, voire préfets étaient
pertinemment pris à partie. Se sentant de plus en plus mises en cause par ces
émissions, plusieurs autorités locales se coalisèrent autour des préfets
pour mettre fin à ces prétendus mensonges des jeunes. Comme des reportages
croisés confirmaient souvent la pertinence des revendications, l'émission
continuait à conscientiser les jeunes sur leur rôle dans le progrès du pays.
Mais une fois encore, le Réseau zéro prit la tête de la coalition pour
torpiller ces émissions. Il diligenta à cette fin le Colonel Augustin
Ndindiliyimana, qui avait la Jeunesse dans ses attributions ministérielles.
Malgré des manœuvres douteuses dont se désolidarisèrent ses collaborateurs
qui trouvaient l'émission « Ejo nzamera nte ?» respectueuse de la politique
du département et du pays, le Ministre ne réussit pas à convaincre le Conseil
du Gouvernement de condamner l'émission des Jeunes. Par contre, le Président
de la République m'ordonna d'expliquer aux bourgmestres, réunis au Centre d'Echanges
Culturels Franco-rwandais à Kigali, en mai 1988, la politique de l'information,
en particulier les enjeux de l'émission « Ejo nzamera nte ?». Le Président cédait
sans doute à la pression que continuait d'exercer le Préfet Zigiranyirazo,
car, au départ, ce thème n'avait pas été prévu dans le programme du
Ministre de l'Intérieur, organisateur de la rencontre. Défendant la ligne rédactionnelle
de l'émission 'Ejo nzamera nte ?', j'attirai l'attention sur le décalage de
plus en plus flagrant entre le discours politique des deux républiques et des
deux Révolutions (sociale de 1959 et morale de 1973) d'une part et, de l'autre,
les contraintes réelles économiques, sociales et politiques que subissait la
jeunesse. Je ne fis pas mystère de mon opinion selon laquelle les promesses
politiques non tenues pourraient conduire les jeunes à une explosion, à moins
d'adapter la manière de gouverner à la nouvelle donne sociale, les gourous du
Réseau zéro se scandalisèrent de mon audace à critiquer le régime, comme
par défi au Président.[77] L'émission « Ejo nzamera nte » se poursuivit,
perdant cependant petit à petit son tonus. Les gourous du Réseau zéro, P.
Zigiranyirazo en tête, avaient entrepris de récupérer ce forum dynamique. Au
cours de l'enregistrement, on infiltrait des jeunes allochtones parmi les
autochtones de telle commune, soit pour magnifier l'action de tel bourgmestre,
soit pour enfoncer tel autre, devenu indésirable. L'animateur de l'émission,
Alexis Nshimyimana, se prêta sans doute à cette manoeuvre?.
Cette tentative de récupération de l'émission se poursuivait encore lorsque
éclata la guerre en octobre 1990. Un événement scandaleux en donnera un tour
de vis décisif. Il apparut, en effet, que les troupes du Front Patriotique
Rwandais (FPR Inkotanyi), comprenaient un nombre important d'enfants soldats qui
participaient aux combats, au moment même où les Chefs d'Etats du Monde, parmi
lesquels Habyarimana du Rwanda et Museveni de l'Ouganda, réunis au siège des
Nations Unies à New York, signaient la Convention sur les Droits de l'Enfants,
convention qui interdisait notamment d'engager des enfants dans la guerre. Le Réseau
zéro exploita cette information. Par le biais de l'émission 'Ejo nzamera nte
?', il infusa parmi la jeunesse rwandaise en mal d'action et de reconnaissance
sociale, l'idée faussement patriotique suivante : si des préadolescents tutsi
malmènent nos troupes, pourquoi ne pas nous donner des armes à nous qui avons
14-16 ans, pour que nous défendions, nous aussi, notre Patrie ?
Ce discours produisit deux effets pervers. D'abord, il favorisa l'enrôlement
parmi les Forces Armées Rwandaises (FAR), des éléments de plus en plus
jeunes. On les envoya au front sans qu'ils aient eu le temps de s'imprégner de
principes déontologiques indispensables s'agissant des lois en temps de guerre.
Comment, dans un conflit à relents de plus en plus ethniques, contenir ces
jeunes recrues face à la tentation de commettre des crimes de guerre ? Ensuite
les jeunes civils, frustrés de n'avoir pas été incorporés dans l'armée,
constituèrent la cible facile des extrémistes, les Interahamwe, nés d'une
initiative de jeunes cadres de Kigali et reconnus par le Président Habyarimana
en décembre 1991 et qui sont devenus un mouvement de plus en plus structuré.
Ils organisent des opérations coups de poing contre d'autres jeunes affiliés
principalement au MDR au cours de la lutte d'influence de leurs partis
respectifs dans les quartiers de Kigali. Chaque fois que leurs partis organisent
des meetings populaires, ces jeunes sont de la partie pour une démonstration de
force. Arborant bientôt un uniforme chatoyant, les Interahamwe paraissent les
mieux organisés, les mieux équipés, les plus attrayants. Ils sont devenus une
milice efficace, violente et redoutable, manifestement soutenue par le pouvoir.
Fort de ce modèle, il fut désormais facile au Réseau zéro épaulé par le
SCR de recruter et de disséminer, au milieu de l'année 1992 déjà, des
jeunes par centaines dans plusieurs communes. Ils étaient entraînés, sous le
couvert d'activités d'animation, aux actions soi-disant d'autodéfense. En
fait, la cible qu'on leur désignerait le moment venu était consignée sur des
listes[78] établies depuis longtemps par le SCR et qui avaient notamment servi
lors des arrestations arbitraires des prétendus ibyitso (tutsi et membres de
l'opposition démocratique dits complices et espions) au cours de la nuit du
simulacre du 4 au 5 octobre 1990.
En conséquence, il ne fait aucun doute que le Réseau zéro est comptable de la
création des Interahamwe comme fer de lance de la violence de plus en plus
organisée. Aussi n'ai-je pas été étonné, un week-end de mai 1992 où je
passais en voiture devant l'hôtel Kiyovu, de voir Séraphin Rwabukumba, un des
frères de Protais Zigiranyirazo, donner comme des ordres rapides à un trio d'Interahamwe,
bérets au vent, parmi lesquels j'ai reconnu indubitablement Ephrem Nkezabera,
jeune cadre de la Banque Commerciale du Rwanda. Le commando n'avait pas discuté.
Il avait écouté docilement avant de quitter leur interlocuteur, rapides comme
des flèches, en direction de la «descente» violente effectuée dans Kigali
par cette milice, manifestation dont les échos me parvenaient de l'Avenue de
l'OUA (?), entre l'Eglise Sainte Famille et l'ancien point de 'payage' routier.
A partir du milieu de l'année 1992 et au cours de 1993, la société rwandaise
était devenue méconnaissable. Evident était le pilonnage systématique des
valeurs morales de référence : respect et protection universelle de l'enfant
et de la mère, respect de tout détenteur de l'autorité politique ou sociale
(personnes âgées[79], religieux, etc.), pudeur, sinon tabou vis-à-vis des
choses de l'amour[80], etc. La collusion entre ces groupes extrémistes et le
Pouvoir ainsi que la complaisance du Président de la République avec les
milices Interahamwe déjà malfamées étaient criantes. Ces groupes soi-disant
« d'autodéfense » constituaient donc une pépinière dont on prélèverait
des tueurs utilisés au cours des massacres annonciateurs du génocide et pour
la commission de celui-ci. Indéniable le fait que la violence n'était pas
spontanée du tout mais savamment organisée par les partis dominants y compris
le MRND, parti de gouvernement. Qui se scandalisera donc, lors de tel meeting
populaire, d'entendre des hommes comme Mathieu Ngirumpatse ou Edouard Karemera[81]
exciter les milices Interahamwe à la violence si le Chef de l'Etat lui-même
soutient ces dernières publiquement ? Les exactions des Interahamwe étaient
notoires, en effet, lorsque le Président Habyarimana déclarait que, «mitingi
igihe zizatangirira, nzatuma ku Nterahamwe, maze tumanuke koko » [traduction :
lorsque les meetings (de la campagne des élections présidentielles)
commenceront, j'en appellerai aux Interahamwe et, ensemble, nous descendrons en
force]. Il se promettait de recourir à eux pour gagner l'élection présidentielle.
L'_expression 'maze tumanuke', (litt. : nous descendrons alors ensemble en
force) qu'il utilisa évoque des hordes qui se rueraient sur les électeurs pour
les contraindre à voter dans le sens voulu. Et comme par hasard, il tint ces
propos dans les hautes terres de Ruhengeri d'où ces milices descendraient vers
le Sud, réputé 'tutsisant' et réfractaire au leadership des Hutu Bakiga du
Nord. Pour compléter la polysémie de ce terme 'tumanuke', ajoutons cette donnée
culturelle : la mythologie extrémiste (aussi bien tutsi que hutu mais dans des
logiques opposées) considère ces hautes terres volcaniques comme le siège de
la résistance ou de la rébellion hutu contre « l'envahisseur ou civilisateur
tutsi ».
Le vocable 'tumanuke' énonce donc, un projet de violence politique qui déclenche
parmi l'auditoire concerné une détermination explosive. Et cette polysémie
est parfaitement décodable par tout locuteur de culture rwandaise. Certes pas nécessairement
de manière discursive. Mais intuitivement le message est capté. C'était là,
aux yeux des simples gens, de l'opposition civile et militaire et des milieux
diplomatiques, davantage qu'un dérapage, une triste révélation qui éroda sérieusement
le crédit du Président Habyarimana. Celui-ci venait de friper sa toge de
Magistrat Suprême dont le regard et le jugement s'élèvent au dessus de la mêlée[82].
Il venait de « normaliser» les actes violents des Interahamwe. Ou bien, pour
prendre les choses d'un autre bout, le Président de la République venait de se
proclamer Chef des Interahamwe. A moins qu'il ne s'en rendît désormais
prisonnier. Où est passé l'homme de dialogue et de paix ? Une fois de plus
tout était consommé : le MRND et son Fondateur étaient devenus irrécupérables.
V
LE RESEAU ZERO FOURBIT SA DERNIERE ARME
Les tentatives multiformes du Réseau zéro pour contrôler indirectement la
presse publique avaient buté contre la détermination de l'ORINFOR à ne pas
passer la « ligne rouge ». Et, de fait, le Président de la République
n'avait de cesse de me rappeler que « l'ORINFOR demeurait, avec le SCR », - je
n'étais pas fier de ce rapprochement – « des instruments du Chef de l'Etat,
celui-ci en amont, celui-là en aval » [83], ni de m'enjoindre d'habituer les
journalistes à «un exercice prudent de la liberté d'_expression qu'il faut
cultiver dans la déférence et la modération vis-à-vis des réalisations du
Gouvernement »[84]. Mon style de management consistant à négocier la « ligne
rouge » en marchant sur la « corde raide »[85] devait, à l'époque, ne pas
trop heurter le Président et sans doute appréciait-il ma loyauté[86].
5.1. ULTIMES RATES DU RESEAU ZERO POUR CONQUERIR LA PRESSE PUBLIQUE
Les adeptes du Réseau zéro étaient obligés de se dévoiler un peu plus.
Faustin Munyazesa, Préfet de Byumba, venait de démissionner comme Président
du Conseil d'Administration de l'ORINFOR, parce qu'il ne pouvait rien faire face
au Réseau zéro qui avait sorti ses griffes pour arraisonner les services
d'information. Le Réseau zéro réussit à le faire remplacer par Boniface
Ngulinzira, alors Directeur Général de la Culture et des Arts, au Ministère
de l'Enseignement Supérieur et de la Recherche Scientifique, département
tenu par Charles Nyandwi, brûlant de zèle pour le Réseau zéro. Donnant dans
le piège d'une question oratoire, le Ministre Nyandwi m'a confirmé que cette
nomination « nous [i.e. : Réseau zéro] permettrait enfin de peser sur
les décisions de l'ORINFOR ». Boniface Ngulinzira espérait qu'en s'agrippant
au Réseau zéro, il serait utile à Butaro, sa commune négligée de la Préfecture
de Ruhengeri. Malgré son zèle à relayer les zédistes au sein du Conseil
d'Administration, il n'arrivera pas à imposer cette tendance dont il a sans
doute fini par mesurer l'incohérence par rapport aux exigences
professionnelles. Je n'exclus d'ailleurs pas que cette fonction l'ait aidé à
prendre davantage conscience du rôle inique qu'on voulait lui faire jouer et
qu'il se soit rebellé en passant dans l'opposition. Il signait son arrêt de
mort, intervenue à Kicukiro en avril 1994.
La volonté du Réseau zéro de peser sur la presse publique venait de subir là
un autre échec. Il ne lui restait plus qu'à profiter de l'atmosphère de la
guerre pour passer à la vitesse supérieure en faisant nommer comme Directeur
de l'ORINFOR Ferdinand Nahimana, depuis longtemps homme lige du tandem Protais
Zigiranyirazo et Joseph Nzirorera. Connaissant bien mon successeur depuis 1973
– mon étudiant en 3ème baccalauréat à l'UNR – et ses « exploits » à
Nyakinama, je n'eus pas de mal à percevoir à quelle déconfiture il courrait.
En lui remettant publiquement les clefs de l'ORINFOR début 1991, je le lui ai
dit, dans mon allocution, en ces termes : 'Aya maboko utegewe ntazahinduke
ibigembe'.[«Ces bras que l'on t'ouvre (pour te féliciter), qu'ils ne
deviennent pas demain autant de fers de lances (pointés sur toi)]. On sait
comment il se coula immédiatement dans le moule idéologique de l'Ordre zédiste,
comme la main dans un gant : il fit des médias publics sous sa responsabilité
des ferments de tension ethnique, sous prétexte d'ouvrir le débat sur la
guerre. La fameuse Lettre du Comité interafricain pour la non violence qu'il
diffusa sur les antennes de Radio Rwanda, le 3 mars 1991, fut un geste de trop.
Perçue par les partis d'opposition et par les organisations de défense des
Droits de l'Homme comme « une invitation au génocide »[87], cette
manipulation de l'opinion sonna le glas de sa carrière à l'ORINFOR.
Dans sa tentative de se faire une place dans l'espace médiatique rwandais, Réseau
zéro n'était pas à son premier revers. Déjà, on s'en souvient, Séraphin
Rwabukumba avait essayé de se lancer dans la presse privée en créant un titre
Intera (1989) qu'il avait eu la malencontreuse idée de confier à un Aloys
Mundele sur le déclin. Kangura de Hassan Ngeze (1990), poulain entre autres de
J. Nzirorera[88], faisait certes des ravages dans l'opinion en prêchant la
haine du Tutsi et des Hutu de l'opposition. D'autres titres de moindre envergure
relayaient ce discours. Mais les publications proches de l'opposition (Rwanda
Rushya de Kameya, Le Tribun du Peuple de Mugabe, Kanguka de Rwabukwisi Ravi ;
Isibo de S. Musangamfura, Ikindi de Th Nsengiyaremye) auxquelles il sied
d'ajouter Kinyamateka de l'Eglise Catholique inondaient le marché, ainsi que
Radio Muhabura, organe du FPR dont l'auditoire, bien que clandestin, s'élargissait
de jour en jour[89]. Quoi qu'il en fût, l'espace médiatique était dominé
incontestablement par Radio Rwanda et par l'Imvaho, deux outils irremplaçables
passés sous le contrôle de l'opposition. L'Ordre zédiste allait-il s'avouer définitivement
battu et renoncer à être présent sur le champ de bataille de la communication
?[90]
5.2. LA R.T.L.M. : 'ALTERNATIVE DU DIABLE'[91]
Aussi longtemps que son homme de main, F. Nahimana était aux commandes à l'ORINFOR,
le Réseau zéro pouvait tenter une alternative audiovisuelle diabolique. Deux démarches
de création d'une télévision avaient, en effet, commencé parallèlement à mûrir
depuis quelques années. Le premier projet était celui de la Télévision
Rwandaise (TVR) que l'ORINFOR avait lancé. Il en avait placé la barre très
haut en ce qui concerne les études, les négociations des financements
nationaux et internationaux, le choix des équipements, le mode de production
des programmes, l'étendue de la couverture sur tout le territoire. Plus
rigoureux encore avait été le recrutement des personnels. Un deuxième projet
mijotait dans les coulisses. Suite à de vagues fuites, on savait à Kigali que,
depuis 1987 au moins, sur instigation de Séraphin Rwabukumba, concoctait la création
d'une entreprise audio-visuelle dont on comptait confier la direction à l'un
des deux fils aînés du Président.
Deux indices me donnèrent la quasi certitude que le Président Habyarimana était
de la partie. Premier indice. Alors qu'il avait suivi personnellement la
naissance et l'évolution du projet TVR, le Président de la République prit
subitement ses distances, particulièrement au moment du recrutement des
personnels à former. Je ne peux pas croire qu'en fût la cause le rejet de la
candidature d'un certain Max Mazimpaka, recommandé, d'ordre du Président (sic
!) par le Colonel Sagatwa. La proposition était scandaleuse : ce photographe
– ou plutôt cet agent du renseignement - à la Présidence, par ailleurs
notoirement incompétent et indiscipliné, ne réunissait pas les critères
strictement techniques (niveau d'études entre autres), déjà approuvés par le
Président. Peut-être les dispositions rigoureuses que j'avais prises pour
conjurer les interférences non techniques dans le recrutement de la première
équipe des personnels de la TVR ont-elles fait entrevoir que le contrôle, par
le Réseau zéro, de cet important outil serait laborieux. La présence d'un
technicien belge au sein du comité de sélection que je présidais moi-même
rendait délicate toute forme de pression.
Deuxième indice. Parallèlement au projet de télévision rwandaise (TVR), l'ORINFOR
préparait depuis 1978 un projet de loi sur la presse. Le renvoyant d'une
commission à l'autre[92], le Président en avait trop souvent différé
l'aboutissement sans motif apparent. Au milieu de 1990, il mit subitement
beaucoup de zèle à son examen. Jean Marie Vianney Mugemana étant Ministre de
l'Intérieur et Président du Comité Interministériel de Coordination pour les
affaires politiques, de sécurité et de l'information était chargé de présenter
le projet de loi au Gouvernement. Le Ministre avait mis tout l'excès de zèle
et toute la brutalité dont il était capable à faire d'un projet de loi utile
à la promotion et à la gestion de la presse un outil de répression des libertés.
Il étouffa le débat en vue d'éliminer ou, à tout le moins, écorner, avant
le Conseil du Gouvernement, plusieurs articles porteurs d'avancées démocratiques
incontestables[93]. La dernière séance du Conseil du Gouvernement eut lieu le
jour où le Président m'apprit sa décision de me remplacer à l'ORINFOR. Il
avait accédé cependant à mon souhait de participer à cette séance ultime
pour défendre mon projet. Au cours des débats, le Président Habyarimana a
personnellement amené le Gouvernement à accorder au monde de l'audio-visuel
des libertés qu'il refusait au reste de la presse, particulièrement à la
presse écrite, en dépit de tous les arguments techniques que j'alignais en vue
de conjurer ce déséquilibre incompréhensible. Je peux attester que le Président
Habyarimana ne savait pas mentir « en direct ».- « En différé », je ne dis
pas. - Dans le feu du débat, face à son interlocuteur, il manquait d'aplomb
pour cacher un mensonge. La longue expérience que j'avais de la manière dont
il conduisait les débats au Conseil du Gouvernement, au Comité Central du MRND,
lors des rencontres populaires ou en tête à tête restreint, m'avait appris à
déceler, de manière quasi infaillible, que, sur tel ou tel point, le Président
avait une arrière-pensée. Le déséquilibre qu'il imposa au projet de loi sur
la presse était, j'en eus une nette conviction, délibérément programmé.
Ces indices ont donc fini par me convaincre que son désintérêt subi au projet
de télévision rwandaise (TVR) conduit par l'ORINFOR n'était qu'une manœuvre
de contournement. Qu'il y avait, en effet, un autre projet dont il préparait
l'irruption sur la scène médiatique rwandaise. Mais, je le redis, le Président
Habyarimana avait accompagné et soutenu le projet de la TVR avec sincérité.
J'avais eu avec lui des entretiens passionnés où nos points de vue s'étaient
heurtés puis accordés sans fausseté. Ainsi avait-il soutenu notre idée
audacieuse d'installer un relais FM/TV au sommet du volcan Karisimbi[94] en
imposant au Ministre des Finances d'en prévoir les fonds nécessaires. Il avait
appuyé de la même manière l'acquisition des équipements de production d'une
banque d'images bien avant le lancement officiel de la Télévision. Il avait
adhéré à la vision souveraine et ultra moderne du projet face aux préjugés
et aux pressions des bailleurs de fonds néocolonialistes Il est donc certain
que son revirement ne procédait pas d'une longue maturation mais qu'il lui
avait été soufflé in extremis.
Pour quelle raison aurait-il subitement changé le fusil d'épaule ?
Mon hypothèse de travail à cet égard, la voici. Ayant eu du mal à contrôler
les média publics, effrayé de voir le projet TVR se concrétiser hors de son
influence directe, le Réseau zéro, en vue de préparer la voie pour un projet
de son cru, a-t-il sans doute décidé le Président de la République à
changer de cap. Sans compter le jeu d'intérêts financiers qu'impliquait le
projet TVR évalué à plus de 3 milliards de Francs Rwandais de l'époque, ce
changement préparait la création de la Radio Télévision des Mille Collines (RTLM).
Il fallait un outil pour diffuser l'idéologie déjà bien établie de l'Ordre zédiste,
axée entre autres sur les clivages ethniques et régionaux. L'évolution de la
guerre et du contexte politique se chargera d'accélérer la marche faisant de
la R.T.L.M. le fer de lance des « media de la haine », une arme mortelle.
5.3. DES EXECUTANTS « SOUS INFLUENCE ».
La stratégie de contournement que le Président avait mise en œuvre consistait
donc à laisser le projet de TVR générer des capacités techniques
performantes et des ressources humaines compétentes qu'il suffirait de «
siphonner » pour lancer ce projet audiovisuel privé. C'est ce qui a dû se
passer pour le lancement de la RTLM. D'expérience, il est, en effet, totalement
exclus que les techniciens de la RTLM, si ingénieux et si informatisés
fussent-ils, aient mis si peu de temps à maîtriser l'étude et la réalisation
d'un réseau d'émission en modulation de fréquence et à peaufiner pour leurs
émissions un discours aussi monstrueusement efficace. Monsieur Ferdinand
Nahimana étant à la fois Directeur de l'ORINFOR, fondateur et membre du
Conseil d'Administration de la RTLM, pourquoi se serait-on tant fatigué alors
que l'ORINFOR avait capitalisé une expérience probante en la matière ? Le délit
d'initié à côté de tous les autres d'ailleurs impunis n'était-ce pas une
peccadille ! Il suffisait d'embrigader dans le projet RTLM des techniciens expérimentés
parmi lesquels Joseph Serugendo, Directeur Technique à l'ORINFOR.
Personnalité fragile, Serugendo était, lorsque je l'ai recruté, au début des
années 80, un technicien moyen mais plus performant que son prédécesseur
Claver Ngendahimana. Face à la nécessité de maîtriser de nouvelles
technologies, Serugendo compensait ses insuffisances par une assiduité
remarquable. Eprouvé par l'effort, il lui arrivait cependant de perdre ses
moyens jusqu'à la déprime et parfois aux larmes. Il manifestait la même
faiblesse s'agissant de la gestion des hommes. Davantage encore face aux
pressions politiques. Il requérait une présence constante à ses côtés pour
qu'il prît de l'assurance en lui. Ainsi fallut-il le contraindre quasiment à
prendre en charge la présentation technique du projet FM au Président de la République
et à l'assistance lors de l'inauguration du relais FM du Mont Jari (1978),
cependant que j'assumais le volet politique par un discours sur la liberté de
la presse qui fit date. Une fois ainsi épaulé, il se surpassait et atteignait
des performances au-delà de son niveau. Serugendo n'avait aucune culture
politique qui lui eut permis de flairer, avant sa commission, un montage ou une
manipulation politiques. Sans encadrement adéquat, il n'avait pas non plus de
courage politique qui lui eut permis de se dégager, une fois le mal identifié.
Pareil profil était une proie facile du Réseau zéro. Les gourous de celui-ci,
Protais Zigiranyirazo et Séraphin Rwabukumba en particulier, savaient y faire
pour s'attacher les services de très bons techniciens, en usant de cette
diabolique façon de les appâter par des prébendes tout en jouant sur tel
aspect psychologique de leur personnalité. C'est ainsi qu'on été récupérés
de jeunes cadres bien positionnés dans plusieurs secteurs : bancaire (Ephrem
Nkezabera, Marie Banzubaze, Bibiane Ntengayire), gestion d'entreprises (I.
Butare dans OPROVIA, D. Murenzi dans PETRORWANDA), des universitaires (Runyinya
Barabwiriza, Jean Gualbert Rumiya, etc.), des paysans syndicalistes, voire
d'anciens membres du PARMEHUTU (Wellars Banzi de Gisenyi, Amandin Rugira de
Butare), politiciens mis au ban par la Deuxième République. En vérité, le
MRND inscrivait la récupération de ces derniers dans la radicalisation de la
vision ethniste de la guerre et de l'évolution politique. Le MDR ayant surfé
sur les « acquis de la Révolution », sur 'ishyaka rya ba papa' (trad. : le
Parti de vos pères) avait pris les devants pour s'attirer la masse hutu. Ce que
voyant, le MRND devenu MRNDD près avoir tenté de brouiller les sigles en
siphonnant l'idéal républicain – R- et démocratique – D-, soigne sa
vitrine en embauchant des leaders « révolutionnaires » hutu. Plusieurs parmi
ceux-ci ne se faisaient pas d'illusion sur leur avenir politique au sein de ce
parti en désarroi. Ils ont suivi mollement, guettant l'occasion propice pour
prendre le large, parfois au risque de leur vie (J.G.Rumiya). D'autres, tels de
nombreux journalistes de l'ORINFOR pénétrés de leur métier, ont trouvé des
ressources pour se dérober jusque dans la mort. Quelques uns cependant,
incapables de résister à l'offre réelle de prébendes (Gaspard Gahigi), ou en
mal d'une valorisation sociale que leur déchéance personnelle avait broyée
(Noël Hitimana[95], Kantano Habimana) se sont jetés passionnément dans les
griffes du Réseau zéro.
Dans le contexte des luttes politiques assujetties au thème de la guerre contre
le FPR – contre les «inyenzi», contre les Tutsi ainsi qu'on ne se gênait
pas de le dire dans les milieux investis par le Réseau zéro –, c'était un
honneur d'être pressenti à quelque tâche que ce fût. En revanche, s'y dérober
ou s'y refuser, c'eut été accepter imprudemment d'être pris pour un traître,
bon à abattre. Se dégager de cette glue, requérait de fortes convictions
politiques et morales ainsi que du courage à revendre. Et en tous les cas avoir
déjà capitalisé une certaine réputation et des contacts diplomatiques qui
auraient fait hésiter Réseau zéro à vous agresser. Sans cette manière de «
halo sécuritaire », aurais-je moi-même survécu à la publication de ma
lettre ouverte Le Réseau zéro/'Ikiguri nûnga', en août 1992 ? La lettre que
m'adressa en guise de semonce le redoutable Capitaine Pascal Simbikangwa[96],
chef de la cellule malfamée de criminologie, en dit long sur ce qui
m'attendait.
S'agissant toutefois de l'embrigadement de talents divers par Réseau zéro,
soulignons-le, plusieurs jeunes intellectuels ont pris l'initiative d'adhérer
à l'idéologie zédiste sans être ni dupés, ni contraints. On a vu ainsi,
sous couvert d'intérêts carriéristes, autour d'Alphonse Ntilivamunda[97], le
beau-fils du Président Habyarimana et féal de Joseph Nzirorera[98], se former
un groupe de jeunes loups, généralement des hutu du Nord (C. Ndangali, E.
Ngendahimana, Th. Bizimungu, etc.). Très activistes, ils ont amené le Président
Habyarimana à radicaliser sa position, parfois de manière absurde, dans le débat
avec l'opposition civile et plus tard avec le FPR. Ces cadres - certains avaient
pris le poil de la bête en réussissant une fronde qui voulait imposer Augustin
Ruzindana comme tête de liste de Byumba contre la désignation par le Président
de Madame Immaculée Nyirabizeyimana - se sentaient menacés de perdre leur
position dans l'Administration Publique du fait que de nouvelles dispositions légales
les plaçaient sous l'autorité d'un Premier Ministre du MDR. Ils incitèrent le
Président Habyarimana, par exemple, à ne pas contresigner les arrêtés qui,
en les écartant, auraient dépouillé le MRND de ses partisans dans les rouages
de l'Etat. De même, ils pesèrent lourd dans le rejet des Accords d'Arusha. En
conséquence, le virus idéologique véhiculé par l'Ordre zédiste s'auto-reproduisait
au niveau de certains membres qui, certes, devraient, de ce fait, répondre de
leurs initiatives répréhensibles.
Ce groupe me paraît politiquement responsable de l'érosion de la marge
politique qui séparait le MRND classique et la Coalition de la Défense de la République
(CDR), rapprochement qui a abouti, logiquement et effectivement, à la
constitution de la mouvance extrémiste Hutu Power, acteur majeur de la débâcle
du pays. Cependant les gourous du Réseau zéro - dont 'Z' lui-même - qui les
ont maintenus 'sous influence' sont hautement responsables des dérives
damnables de leurs recrues ainsi que des initiatives pour le moins radicales des
émules qui les ont rejoints.
C.
DEUX INTERROGATIONS CONCLUSIVES
A partir de 1980, s'est constitué au Rwanda, une nébuleuse politico-mafieuse
que j'ai identifiée fin 1990 et dont j'ai publiquement dénoncé l'existence en
août 1992. Parce que j'avais la conviction que son animateur principal, sinon
son créateur était Protais Zigiranyirazo, tout puissant beau-frère du Président
Habyarimana, j'aurais dû nommer cette officine le réseau Zigiranyirazo. Pour
ne pas donner le flanc à des poursuites judiciaires ou à quelque brutalité
vengeresse, j'ai, par diversion, habillé le rhizome du nom de « zéro »,
pensant au 'Z' de Zigiranyirazo[99]. Je viens de décrire par quelles étapes
Protais Zigiranyirazo a créé ce réseau, d'abord à des fins d'accumulation
patrimoniale avant de s'en servir pour accroître son influence, voire accéder
à des responsabilités politiques à un très haut niveau. Ce réseau ayant
fini par opérer selon des actes itératifs et un style constant, il a instauré
un système, une pratique politique que je nomme l'Ordre zédiste dans ce
Rapport.
A ce stade, il est possible, en guise de conclusion, de répondre de manière très
claire à deux questions :
Quel rapport y a-t-il entre l''Akazu' du Président Habyarimana et le Réseau zéro
?
Le Réseau zéro a-t-il influé sur les événements qui ont conduit à la
guerre et au génocide entre octobre 1990 et juillet 1994 ?
C.1. L''AKAZU' DU PRESIDENT HABYARIMANA, UNE MEPRISE ANTHROPOLOGIQUE ET
POLITIQUE.
C.1.1. La Confusion
Il convient d'emblée de rappeler que le terme 'akazu' est le diminutif de 'inzu',
maison au sens de famille, comprenant l'ensemble strictement patrilinéaire de
trois générations[100]. Le diminutif 'akazu' indique une restriction de
l'espace et des privilèges statutaires aux frères et enfants d'un père de
famille. L''akazu' dégage, en outre, un halo péjoratif : du fait que cette
entité familiale restreinte, exclut certains membres de droit de l''inzu' ; à
force d'exclure les autres, l''akazu' s'exclut à son tour de cet ensemble.
C'est de là que l''akazu' en vient à désigner la paillote isolée, à l'écart
de la concession familiale et dans laquelle on relègue un membre de la famille
atteint d'une maladie contagieuse et infamante telle que la lèpre. Lorsque le
MDR lance le terme 'akazu' lors d'une manifestation dans Kigali en 1991, avec
une paillote dans le cortège, cette extension sémantique infamante, 'akazu k'ababembe'
(la paillote des lépreux) est connotée dans l'usage désormais politique du
mot. C'est cette polysémie lisible – risible ! – qui vaut au terme tant
d'efficacité et de succès politiques dans la contestation effrontée contre le
pouvoir du Président Habyarimana.
C.1.2. Le concept d''akazu'.
Lorsque paraît, en août 1992, Le Réseau zéro, ma lettre ouverte au Président
Habyarimana, des journalistes et chercheurs pressés de proposer des analyses
sur le Rwanda en guerre introduisent une confusion qui perdure[101], amplifiée
par le dévastateur copier/coller des internautes. Ils ont établi d'autorité
une équivalence entre Réseau zéro, Escadrons de la mort, et 'akazu'[102]. Un
glissement plus grave s'est introduit dans l'usage du terme. On a pris
l'habitude de parler de l''akazu' du Président Habyarimana, y incluant
cependant des membres de la famille de sa femme et même des ressortissants de
la commune Karago et Giciye, si ce n'est de Mukingo (Ruhengeri) et d'autres préfectures[103].
Nous voici bien loin de deux notions inséparables du terme 'inzu', à savoir la
communauté de sang et la patrilinéarité. Dans ce sens, l'akazu du Président
Habyarimana devrait ne concerner que la personne de sa femme (intégrée
d'office dans l''inzu' du mari), les enfants du Président et ses propres frères.
Or, quelle est la situation respective des uns et des autres ?
Des deux frères et des deux sœurs du Président Habyarimana, on n'en connaît
guère qui se soient fait remarquer dans la sphère politique ni publiquement ni
officieusement. Certes a-t-on vu s'agiter, depuis déjà 1970-1972, sa sœur
Godelieve Marie, religieuse des Abenebikira (les Filles de la Vierge Marie) :
elle ne tarissait pas de dire lors de la campagnes de communication menée en
Belgique en faveur de Juvénal Habyarimana que le Colonel était son frère. On
la surnomma la Sœur-sœur. Plus tard au Rwanda, elle observera peu la discrétion
qu'impose son statut de religieuse. On la verra s'afficher davantage avec la
famille en tant que tante des enfants du Président, au point qu'on racontera
qu'elle aurait quitté les ordres et l'habit, encore qu'elle gardât strictement
le voile. Mais, malgré son propos plutôt abrupt, elle eut peu d'influence
politique. Un des frères du Président, connu sous le nom de Melani, ancien
policier était conseiller communal, était resté de conditions et de tempérament
plutôt modeste et sa sœur, Sœur Thélesphore Marie, religieuse aussi, effacée.
Quant aux enfants du Président, trois d'entre eux (Jean-Pierre, Jeanne et
Jean-Claude) atteignaient à peine la majorité dans les années 90. Peu avant
la guerre cependant, on a vu le Réseau zéro tenter de les impliquer dans des
affaires peu nettes et même au niveau politique.
Joseph Nzirorera a fait des pieds et des mains pour que Alphonse Ntilivamunda,
son poulain, épousât Jeanne Habyarimana - un mariage quasiment forcé, comme
je le tiens d'une bonne confidente de la jeune fille. En contribuant à arranger
ce mariage, Joseph Nzirorera renforçait sa position, ainsi qu'il me l'a lui-même
fièrement confirmé le jour du mariage traditionnel (cérémonie de la dot = 'kwakira
inkwano') célébré à Gasiza. Mais Joseph Nzirorera, dans cette affaire, n'était-il
pas, à son tour, l'outil consentant de P. Zigiranyirazo ? Celui-ci avait
entrepris depuis quelque temps de prendre sous son aisselle les enfants du Président.
Entreprise naturelle puisque l'oncle est réputé protecteur de ses neveux. On
connaît l'attachement du Président Habyarimana envers ses enfants. Les lui «
prendre », en les intéressant, entre autres, au monde l'argent - Ntilivamunda
est fils d'un homme d'affaires important et il gère un patrimoine conséquent
aux Ponts et Chaussées - c'était, de la part de 'Z', soit accroître son
influence auprès de son beau-frère, soit – et j'opte pour cette hypothèse -
une manœuvre diabolique visant à isoler celui-ci, voire à le briser. Ce sera
chose faite quand, après Jean-Pierre et Jeanne Habyarimana, viendra le tour de
Jean-Claude qui était, pour son père et pour tous ceux qui le fréquentaient,
une référence morale et intellectuelle dans la famille du Président.
S'inscrit dans cette optique l'opération Foire aux Gorilles menée par un
Ivoirien nommé Bari. Il s'était présenté dans mon bureau en compagnie de
Jean-Claude Habyarimana pour m'enjoindre d'engager l'ORINFOR dans cette affaire.
L'affaire me paraissant fumeuse, j'ai émis beaucoup de réserve. Bari m'avait
menacé : comment pouvais-je me permettre de ne pas exécuter l'ordre que le Président
me faisait parvenir par son fils ? « Parce que, lui dis-je, ce serait bien la
première fois que le Président me donne des ordres sans passer par les
circuits habituels ». Effarouché par l'intrusion de « Z » dans le domaine réservé
du chef de l'Etat et par le « modus operandi » du Réseau zéro qui prétendait
agir pour le compte du Président, j'avais, depuis belle lurette, prié Sagatwa
et le Ministre à la Présidence de toujours m'indiquer si ce qu'ils
m'enjoignaient de faire était un ordre du Président ou leur propre initiative.
Ce coup–ci, je compris que le Colonel Sagatwa m'avait envoyés ces jeunes gens
sans vouloir clairement apparaître. Et la Préfecture de Ruhengeri étant
impliquée dans toute opération sur les gorilles, une affaire aussi floue
sentait le coup de « Z ». Comme personne ne voulait assumer, je promis à mes
interlocuteurs que l'ORINFOR soutiendrait l'opération, à conditions que nos
prestations fussent rémunérées au prix du marché et à la commande. L'opération
Foire aux Gorilles foira, après avoir grugé de nombreux services publics et opérateurs
privés, à l'exception de l'ORINFOR. On reverra ce Bari perturber une visite
officielle du Président Habyarimana en France. Dr C. Bizimungu, Ministre des
Affaires Etrangères et de la Coopération, Madame Spérancie Mutwe Karwera,
Responsable de l'Information au MRND et moi-même avons demandé au Président,
dans sa suite au Crillon, d'où il avait sorti cet « Attaché de Presse »
duveteux qui, sous la houlette du Colonel Sagatwa et du Colonel Mageza, Chef du
Protocole d'Etat, doublait les services compétents jusqu'au bord d'incidents
diplomatiques. « Je ne le connais pas », nous avoua le Président. « Ce sont
mes fils, Jean-Pierre et Jean-Claude qui me l'ont présenté comme leur
ami habitué au milieu parisien ». Il est clair que le Réseau zéro
entreprenait de doubler le Président par ses enfants téléguidés. On ne peut
cependant pas dire qu'ils aient sensiblement pesé sur la vie publique, en
dehors des frasques de jeunesse somme toute mineures, car, de manière générale,
il faut reconnaître que ces enfants étaient bien élevés.
Reste le Dr Séraphin Bararengana, Doyen à la Faculté de Médecine et
chirurgien à l'Hôpital Universitaire de Butare. François Xavier Munyarugerero[104],
parlant des activités politiques du monde universitaire rwandais des années
1960-70, évoque l'existence d'un « cercle de réflexion élitiste et
avant-gardiste » dont auraient été membre le Dr Séraphin Bararengana. C'est
une erreur. En effet, le « cercle de réflexion élitiste et avant-gardiste »
dont il parle s'appelait Groupe d'Etudes et de Réflexion (GER). C'est moi qui
en ai conçu l'idée à laquelle adhérèrent, en 1971, successivement, Félicien
Gatabazi, Dr Théoneste Gafaranga et Jean Marie Vianney Shingiro Mbonyumutwa.
Sur ma proposition, nous élargissions notre noyau par cooptation des membres.
Il fallait nous assurer de leur qualité intellectuelle, de leur engagement
politique et de leur détermination personnelle à dépasser le clivage ethnique
et régional qui minait les organisations d'étudiants rwandais. Il s'agissait
de nous préparer à résister ensemble, une fois rentrés dans le pays, à ce
clivage et à la corruption qui gangrenaient la société politique rwandaise.
Furent ainsi recrutés entre autres : Charles Nzabagerageza (Trésorier), Thomas
Habanabakize, André Nzabandora, Claver Gatabazi, etc. Nous nous identifiions
comme une Génération Nouvelle, nom de notre publication dont j'assurais la rédaction.
Je peux donc attester que le Dr Bararengana n'a pas fait partie de notre groupe.
Bien plus, cet étudiant brillant se tenait constamment à l'écart de
l'agitation politicienne du monde des étudiants rwandais[105]. Bien que frère
du Colonel Habyarimana, Ministre de la Garde Nationale et de la Police, il était
d'une discrétion remarquable. Et cette discrétion n'avait rien à voir avec
les fonctions de son frère. Ce doit être son tempérament. Séraphin
Bararengana gardait la même distance vis-à-vis de la chose politique du temps
de ses études secondaires au Collège du Christ-Roi à Nyanza. Nous étions
nombreux à émerger grâce à notre engagement dans des activités
socio-politiques. Seuls ses résultats scolaires plaçaient le futur chirurgien
très au-dessus du lot. De même, plus tard, dans la vie professionnelle à
Butare, cet homme ne se parera pas du manteau de la fratrie avec le Chef de l'Etat.
Ni sa femme Catherine de celui d'être la sœur d'Agathe Kanziga, l'épouse du
Président. En outre, j'ai entendu le Dr Séraphin Bararengana déclarer
jovialement à cette époque, que le Président l'envoyait furieusement promener
lorsque le chirurgien hasardait une appréciation sur les affaires politiques.
Selon le Dr Bararengana, le Général n'aimait pas mêler sa famille aux
affaires de l'Etat. On n'est pas obligé de le croire sur parole. Car comment ne
pas penser que le Dr Bararengana ait, de temps en temps, délibérément ou pas,
fourni à son frère des informations utiles sur des collègues et confrères
ministrables ! Mais le fait que le Dr Bararengana s'en défendît confirme son
souci de ne pas abuser de sa position. Aussi n'ai-je jamais ouï dire que, à la
manière de P. Zigiranyirazo et alii, il se ventât de quelque pouvoir auprès
de son frère ni s'en servît pour harceler les gens en vue d'un privilège
quelconque. Parlant du Réseau zéro, jusqu'à plus ample information, je
n'inclus pas, à priori, le Dr Séraphin Bararengana parmi les adeptes de cette
funeste officine. En conséquence, je trouve que les auteurs qui parlent
d''akazu' du Président Habyarimana cèdent à la facilité en négligeant trois
éléments constitutifs de l''inzu' : consanguinité, patrilinéarité, impact
politique – et même espace patrimonial partagé, (par quoi s'élargit l''inzu'
au Rwanda, voire en Afrique noire en général).
Peut-on alors imaginer l''akazu' de Madame Agathe Kanziga Habyarimana, l'épouse
du Président ? A mon avis, strictement parlant, pas davantage. Car, nous
l'avons vu, son 'inzu' se confond avec celui de son mari[106]. Ce qui n'interdit
pas évidemment que, du côté de sa famille originelle, on ait pu l'instrumentaliser
comme alliée privilégiée, pour monter en puissance. Ni d'ailleurs que, se
sentant mal, à tort ou à raison, dans sa belle-famille, elle ait pu se prêter
à ce rôle pour conforter la position de l''inzu' dont elle est issue.
Parlerions-nous de l''akazu' de ses frères ? Je ne le dirais pas non plus. Il
se trouve, en effet, que les membres présumés de cet 'akazu' dépassent les
limites notionnelles du terme (consanguinité, patrilinéarité)
Bref, de quelque angle que l'on aborde la question, la notion d''akazu' est inopérante
pour décrire la réalité politique et, davantage encore, criminelle, dans le
contexte du Rwanda des années 1980-1994. Mais, pour autant, cette réalité
politique voire criminelle ne reste pas moins patente. C'est le cadre
anthropologique, familial, dans lequel d'aucuns l'inscrivent que je récuse.
C.1.3. La pertinence politique du concept Réseau zéro.
Ceux qui soutiennent cette notion restrictive, anthropologique d''akazu' ne décollent
pas de la lecture culturaliste que font colonialistes et racistes. Selon ceux-ci
les sociétés africaines sont liées inéluctablement au chef de famille, au
clan, à l'ethnie, à la tribu. Je prétends - mais c'est une hypothèse qui
requiert démonstration - qu'au Rwanda, la société politique avait tenté de dépasser
ce stade et ce, depuis l'explosion des années 1957-1960. Le niveau des opinions
a été, dans les tout débuts, plus fédérateur que la famille. C'est chaque
fois que certains politiciens se sont laissés rattraper par ce réflexe
identitaire que des crises ont éclaté. L'accalmie revenue, la société
pensait ses plaies et recommençait à construire des relations ouvertes.
Quelle est la réalité ? Pour construire un réseau de pouvoir, fût-il
constitué à partir du noyau familial 'inzu', il a été nécessaire, dans les
années 1980, d'en étendre les dimensions au-delà des limites
anthropologiques. Même si l'on entend les 'zédistes', proférer des discours
et adopter des comportements identitaires (famille, région, ethnie), il s'agit
d'une occultation des véritables enjeux de pouvoir. Ce qui n'en fait pas moins
évidemment un détour délictueux ou criminel.
C'est donc à partir des motivations, des intérêts et des actions qui ont fédéré
les membres de ce réseau – et non pas leur seule relation anthropologique -
que l'on décrira la réalité politique ou, le cas échéant, criminelle dont
ils se seraient rendus responsables.
Le Réseau zéro répond à cette nécessité d'ouverture. Il constitue, de ce
fait, un cadre idoine pour décrire la réalité politique qui nous intéresse
et ce, de manière plus efficiente, plus légitime et plus équitable que
l''akazu'. Décrire la situation à partir du sang des acteurs ('akazu'), c'est
suivre la voie diabolique du génocide. Décrire la situation à partir des
faits dont les acteurs se sont rendus responsables (Réseau zéro), c'est se
placer au niveau politique (ordre zédiste), c'est prendre la voie royale d'une
Justice équitable.
C.1.4. Les preuves matérielles.
Ce réseau, je l'ai appelé, dans ma lettre ouverte, zéro par prétérition,
afin d'esquiver les rigueurs du code pénal. Mais ma tentative de diversion n'a
leurré que les non initiés. En effet, selon un informateur proche de Madame
Agathe Kanziga Habyarimana, celle-ci ayant eu connaissance de ma lettre ouverte,
se serait écriée : «'Ariko Mfizi, musaza wanjye aramuziza iki' ?».[Trad. :
Mais pourquoi Mfizi en veut-il à mon frère ?]. Alors que mon pamphlet
s'adressait au Président Habyarimana et que j'avais évité toute allusion
facilement décodable à P. Zigiranyirazo, cette réaction, non de l'épouse
mais de la sœur, constitue la preuve de la pertinence de mon propos : Madame
Agathe Kanziga Habyarimana reconnaissait, ce disant, que son frère, P.
Zigiranyirazo, animait bel et bien quelque chose à quoi je donnais son nom.
Il faut se rendre à l'évidence : depuis le procès Lizinde où les prévenus
se sont fait coincer par leurs écrits et leur agenda, rares sont les traces des
activités susceptibles de compromettre leurs auteurs. La recherche des preuves
matérielles reste ardue pour l'identification du Réseau zéro. C'est un
handicap réel. Mais il n'est pas rédhibitoire. Plusieurs historiens dont
Claudine Vidal ont montré combien l'approche positiviste dans la description
des sources et dans la production de la preuve doit se plier au contexte d'une
société marquée par l'oralité[107]. Surtout si les acteurs de celle-ci sont
passés maîtres dans l'usage du sous-entendu, du non dit, de l'allusion, de
tous les procédés de communication qui ne laissent pas de traces. Et quand la
trace est écrite, que d'ambivalence ! Un même texte peut laisser entendre des
messages totalement opposés selon l'émetteur et le destinataire. De plus, l'écrit
est tellement étranger au mode de fonctionnement de la société traditionnelle
qu'on peut le signer sans être pour autant engagé. C'est la parole proférée,
chuchotée au creux de l'oreille qui permet de jauger le poids de l'engagement
écrit. C'est la parole orale qui fait foi et non l'écrit. C'est sans doute
aussi dans cet esprit que le Président Habyarimana déclara que les Accords de
Paix d'Arusha étaient «ibipapuro», de stupides papiers qui ne l'engageaient
pas plus que cela. La communication orale a été une des armes qu'utilisaient
couramment les gourous du Réseau zéro. Leur 'modus operandi' consistait à
diffuser dans la population une opinion artificielle défavorable à un indésirable,
afin de faire confirmer leurs accusations mensongères contre le malheureux auprès
du Chef de l'Etat. Voici en quels termes, en 1981 déjà, j'ai attiré
l'attention du Président de la République sur cette pratique de la
parole-termite[108]. ces manœuvres : « Avez-vous remarqué cette pernicieuse
stratégie de création artificielle d'un mouvement d'opinion ? Il suffit qu'une
personnalité de poids lance une opinion dans son salon ou dans une réunion, en
sous-entendant de préférence que cette opinion vient d'une haute autorité.
Ses 'clauditores'[109] et 'crieurs' la répandent de salon en salon jusque dans
la rue et dans les services. Une fois l'opinion bien assise, on porte la chose
à la connaissance de la haute autorité [i.e. Président de la République]. Dès
qu'elle vérifie, la même opinion lui est confirmée par les services compétents
[i.e. du renseignement] piégés ou abusés. »[110]Aussi, l'authentification du
Réseau zéro, je l'ai trouvée dans les paroles dites, dans les gestes posés
lors de scénarios récurrents de la vie politique et sociale, dans les indiscrétions
reçues de témoins anonymes ou dont je tais exprès les noms pour leur sécurité.
Bref, redisons-le, c'est, par une démarche empirique, à travers son 'modus
operandi' que Le Réseau zéro se laisse appréhender.
Bien que, au départ, le Réseau zéro fût un conglomérat dépourvu de pensée
structurée, on a vu que, par la suite, s'est développée une ligne de conduite
constante dont l'identification m'autorise à parler de l'Ordre zédiste. Pour
autant nous n'avons pas affaire à quelque chose d'élaboré comme le serait
l'idéologie d'un parti politique. On se meut dans le pragmatisme absolu. La
meilleure définition du Réseau zéro, je l'ai ramassée dans sa dénomination
en kinyarwanda[111], 'Ikiguri nûnga'. Le terme 'ikiguri' désigne le
fourmillement dans une termitière, tandisque par 'nûnga' (inuunga : sommet
d'un morne), je pensais au sommet panoramique de Rebero, un rutilant restaurant
pavillonnaire du Président Habyarimana, que l'on voit de partout et qui a vue
sur tout, comme le Réseau zéro.
Certains auteurs donnent à penser qu'il y ait eu un organigramme décrivant les
attributions des membres du Réseau zéro (qu'ils nomment abusivement 'akazu').
C'est de la mystification pure et simple : ils cherchent à conforter les thèses
préétablies relayant, parfois sous pressions, un discours politiquement
correct. Lorsque la parole rwandaise sera libérée des rets politiciens qui
l'oppriment, on sera étonné de la capacité que, à l'ombre du génocide
instrumentalisé politiquement d'un côté, cyniquement nié de l'autre, les
Rwandais et leurs sympathisants respectifs auront développée à tordre le cou
aux faits, jusqu'à trafiquer le résultat des enquêtes les mieux intentionnées.
Non, le Réseau zéro – l''akazu' encore moins - n'avait ni organigramme
connu, ni structure de pensée publiée, ni instructions ou mots d'ordre écrits.
Pour autant ce n'est pas une fiction. Le Réseau zéro était une nébuleuse
politico-mafieuse créée progressivement, nous l'avons vu, par Protais
Zigiranyirazo. Cette nébuleuse était contrôlée par lui-même et par le
Colonel Sagatwa, ainsi que par des gourous qui leur étaient dévoués. Un
ancien Interahamwe de la première heure, m'a confirmé fin 2005, que les
membres actifs du Réseau zéro n'avaient pas d'attributions découlant d'un
organigramme préalable. Selon les compétences de chacun, l'importance et la
nature de l'enjeu, ils recevaient des missions et des fonds en liquide par des
« patrons » divers feignant la spontanéité. Ce qui n'excluait pas des
initiatives conformes aux objectifs connus du Réseau zéro. Les ordres étaient
donnés, individuellement, à l'occasion de fêtes privées (anniversaires,
mariages, etc.), organisées dans les résidences privées du Président à
Karago ou à Kanombe ou chez un gourou. Une manière d'assemblée générale qui
ne dit pas son nom. D'autant qu'il y avait d'autres invités qui, à leur insu,
servaient de couverture. Chaque membre influent du Réseau zéro y invitait ceux
dont il garantissait l'orthodoxie ou ceux qu'il espérait recruter. Si l'invité
entre-temps « déméritait », on le rayait de la liste des invités lors des fêtes
de l'année suivante. D'aucuns ressentaient cet éloignement comme une très
grave sanction et le début de la fin de leur bonheur.
C.2. LE RESEAU ZERO A PRECIPITE LA SOCIETE DANS LA VIOLENCE EXTREME.
Nous avons montré comment Protais Zigiranyirazo a monté un réseau, au départ,
de nature clientéliste. Le Réseau zéro, devenu ensuite un outil de prédation
économique, permet à son créateur d'investir l'administration publique civile
et militaire, les instances politiques ainsi que le secteur privé. Recourant à
des méthodes d'intimidation, de pression, de corruption par distribution de prébendes,
le Réseau zéro amplifie son influence au point de constituer un mode d'action
et de pratique politique que je nomme L'Ordre zédiste.
Il y a à ce propos des opinions suspectes qui me révoltent. Selon André
Guichaoua, par exemple, « des structures parallèles aux pouvoirs ont toujours
existé sous la Royauté comme sous les Républiques »[112]. Et Stephen Smith,
encore journaliste à Libération, lors d'une audience en mon Cabinet
d'Ambassadeur du Rwanda à Paris, peu avant ma démission m'a déclaré ceci, en
substance : c'est le propre d'un régime politique de se constituer un ou
plusieurs réseaux de pouvoir, ayant comme noyau l''akazu' du Chef, son ethnie,
sa tribu ; il n'y avait pas lieu que j'en fisse une affaire délictueuse au
Rwanda. Il a confirmé ce point de vue dans son livre, Négrologie[113]. « Même
si, écrit-il donnant le Gabon, à raison, comme paradigme africain, la vertu démocratique
et la neutralité de l'Etat le réprouvent, le recours aux 'parents' est compréhensible
». Et d'ajouter : « En Afrique, la tribu est le rocher sur lequel sont bâties
toutes les Eglises et chapelles, aussi bien pour diaboliser que pour racheter le
continent » [114] Vrai sans doute ! Et alors ? On nous tenait à peu près les
mêmes inepties dans les années soixante pour nous convaincre de la conformité
des partis uniques à la tradition : il n' y a jamais eu qu'un Chef. C'était
plus pratique pour le néocolonialisme de n'avoir qu'un seul interlocuteur (exécutant)
au sommet… Ce qui est inadmissible, c'est cette persistance à nous faire
accepter cette pratique comme inéluctable, comme indécrottable, comme
ontologique à l'Africain, comme excusable, surtout si les protagonistes de ce
« spoil system »[115] sont, pour quelque basse politique, couverts par une
sainte métropole. Je confirme : le Réseau zéro devait être dénoncé. Parce
qu'éteignoir des efforts d'un peuple à s'arracher des pratiques inhibitrices
de progrès économiques et politiques. Je devais le dénoncer parce que porteur
de germes de mort. Et des morts, n'y en a-t-il pas eu ?
Nous avons vu comment le Réseau zéro a sapé les bases morales de la société
rwandaise, notamment en dévoyant la Jeunesse dans la violence extrême. La
collusion entre ces groupes extrémistes et le Pouvoir, le pilonnage systématique
des valeurs morales de référence sociale, la complaisance du Président de la
République avec les milices Interahamwe déjà malfamées, tels sont certains
des éléments qui m'ont convaincu que le MRND et son Fondateur, sous l'empire
du Réseau zéro, devenaient dangereux pour la démocratie et la République.
J'ai alors décidé de démissionner de ce parti et de dénoncer le Réseau zéro
avec lequel le Chef de l'Etat entretenait des rapports de plus en plus pervers.
J'ai rédigé ma lettre ouverte Le Réseau zéro dans le plus grand secret. Je
l'ai fait cependant lire, avant édition, à un ancien collaborateur et ami.
Concernant mon intention de démissionner du MRND, je m'en suis ouvert deux
personnalités qui étaient des poids lourds l'une au MDR, l'autre au MRND - je
n'avais révélé cependant ni à l'une ni à l'autre mon intention d'adhérer
au MDR ni d'ailleurs celle de publier la lettre ouverte dont j'avais déjà donné
le 'Bon à Tirer'[116]. Mes trois interlocuteurs m'ont dit courir un très grand
risque. Voici en quels termes la personnalité du MRND me déconseilla
formellement de démissionner.[117]
- Non mais, Mfizi, tu es devenu fou ? Attends un peu ; ne démissionne pas
maintenant. Nous aussi, nous nous apprêtons à quitter [le MRND]. Tu ne sais
pas combien il est pénible de collaborer avec ces 'rustres' de Nzirorera et
autres Z ! Attends encore un peu. Car ils ont juré que si le FPR s'avise
d'entrer dans Kigali, il n'y trouvera aucun tutsi vivant ni aucun
'complice'[118]. Attends, tu partiras après. Sinon, ils vont certainement te
tuer».
- « Vous me donnez là une raison supplémentaire de partir sans délai, lui
dis-je, car je préfère me trouver parmi les victimes plutôt que du côté des
tueurs ».
Ces mots se sont incrustés en moi de manière indélébile. Je ne peux pas en
oublier un iota. Mon interlocuteur m'a donné l'impression de ne pas prendre au
sérieux ma déclaration, tant la sienne n'autorisait qu'on la prît à la légère.
Pressé de partir précisément à une réunion des plus hauts responsables de
son parti, il n'avait pas le temps d'en discuter davantage et nous nous sommes
quittés prestement. Je le répète, j'avais déjà donné à mon éditeur
clandestin le « Bon à Tirer » de ma lettre ouverte Le Réseau zéro. J'y
parle de bain de sang indépendamment de l'information que cette personnalité
m'a donnée. Celle-ci confirmait ma propre analyse prédictive.
Et l'on veut me faire croire que les tuées bestiales particulièrement entre le
6 avril et le 30 juillet 1990 procèderaient d'une réaction spontanée consécutive
à l'attentat contre l'avion du Président Habyarimana ! On peut spéculer sur
leur ampleur et leur étendue. On peut gloser sur les termes « organisation »,
« prévision », « planification » de ces mises à mort d'hommes. On peut même
pousser jusqu'à la finasserie juridique sur les termes « massacres
interethniques », « guerre civile » et « génocide des tutsi » Plaidoirie
'pro domo'! Querelle plutôt indécente au regard des monceaux de cadavres !
Eh bien, je le redis : au milieu de l'année 1992, il y avait déjà, de la part
du Réseau zéro, un projet de tueries massives organisées visant les Tutsi en
tant que tels et ceux qu'on avait étiquetés «ibyitso». On n'attendait plus
que la mise à feu qui vint opportunément le 6 avril 1994 par l'attentat qui
emporta, entre autres, le Président Juvénal Habyarimana. Quoi qu'il en soit,
sa mort n'est pas la cause du génocide. Celui-ci aurait eu lieu de toutes façons.
???
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[1] Mfizi C., Le 'Réseau zéro »/ Ikiguri-nûnga, Lettre ouverte à Monsieur
le Président du MRND, Kigali, Editions Uruhimbi, juillet-août 1992, 15 p.
[2] Par commodité, je garde la dénomination Réseau zéro pour signifier les
acteurs divers du Réseau Zigiranyirazo, tandisque l'Ordre zédiste désignera
la pratique empirique mais systématisée, le 'modus operandi' du Réseau zéro.
Le Réseau zéro en italique désigne ma lettre ouverte, implicitement codée
(A) pendant que le présent Rapport s'identifie sous (B).
[3] Je n'oublie évidemment pas la part du F.P.R. dans cet emballement, mais ce
n'est pas l'objet du présent Rapport.
[4] Je parle d'indices parce qu'il revient à la Justice d'énoncer la preuve
d'une responsabilité pénale. Mais, à mon niveau, ces indices suffisent pour
emporter ma conviction.
[5] Tuée : mise à mort de bêtes. C'est bien cela le génocide : la victime
est prise pour une bête. Et le bourreau ?
[6] La thèse de la réaction populaire et spontanée des Hutu attaqués par les
Tutsi est malsaine parce qu'elle accorde crédit à deux lectures tout aussi
damnables. La première lecture veut qu'il y ait eu guerre civile entre Hutu et
Tutsi et non pas génocide contre ces derniers. Lecture tout compte fait
insidieusement colonialiste, voire raciste : les « sauvages » se seraient
massivement entretués suite à leurs querelles tribales séculaires. La deuxième
lecture, rwando-rwandaise, postule que les Hutu – à l'exception de quelques
uns injurieusement appelés 'modérés' – se seraient, comme un seul homme,
jetés sur les Tutsi. Les Hutu auraient commis massivement le génocide au moins
comme acteurs passifs mais consentants. Cette « globalisation criminelle des
Hutu » paralyse la lutte politique pour les libertés et la démocratie en
entretenant la peur de se voir accusé de « séparatiste », de « négationniste
», de « génocidaire ». La globalisation criminelle des Hutus n'arrange pas
seulement les partisans d'un Tutsi Power qui ne dit pas son nom. Elle autorise
le Hutu Power – produit de l'ordre zédiste - à dissimuler, comme naguère,
sa culpabilité et ses intentions génocidaires derrière la « masse des Hutu
à libérer de l'esclavag tutsi». Nous avons là tous les ingrédients pour la
reproduction de la violence cyclique. Non seulement la thèse de la réaction
populaire et spontanée des Hutu est fausse, mais aussi elle est grosse d'autres
nuisances.
[7] Mfizi C., Le Réseau zéro, lettre ouverte…, op. cit.
[8] Ce n'est pas ici le lieu de discuter de la pertinence de cette
assertion. J'apporterai ailleurs, s'il plaît à Dieu, des arguments probants
sur l'antériorité des ethnies et des discriminations ethniques par rapport à
l'arrivée des Blancs au Rwanda. Je démontrerai que la reconnaissance de
l'identité ethnique ne conduit pas nécessairement au génocide et qu'il n'y a
pas incompatibilité entre l'identité ethnique et la conscience de la nation.
[9] MUGESERA Antoine, 'Imibereho y'Abatutsi kuri (sic) Repubulika ya mbere n'iya
kabiri' (1959-1990), Les Editions rwandaises, Kigali, mars 2004, 445 p. TABARA
Pierre, Afrique : la face cachée, La Pensée Universelle, 1992, 453 p.
[10] On avait recruté ses deux premières promotions parmi les enseignants du
primaire - que l'on appelait soit moniteurs, soit D4 i.e. diplômés de 4 ans d'études
secondaires – auxquels une formation accélérée avait conféré un niveau équivalant
à celui de six ans d'enseignement général ou technique.
[11] Maniragaba Balibutsa s'est signalé, entre autres, par un livre très
stimulant, Les sacrifices humains antiques et le mythe christologique qui lui
valut l'anathème des milieux catholiques.
[12] Je tiens cette information d'un ami tutsi, originaire du Bushiru, généralement
très bien informé auquel le Président Habyarimana en personne avait ordonné
d'importer frauduleusement du Zaïre (RDC) du bois précieux pour la
construction et la décoration de sa résidence privée de Kanombe.
[13] La sœur d'Augustin Nduwayezu est l'épouse du Colonel Sagatwa.
[14] Espérant confondre ses adversaires, F. Nzamurambaho rachètera bon nombre
de ces vaches réformées pour abattage, les fera paître dans sa ferme montée
à la hâte à cette fin dans la vallée de la rivière Mwôgo à Gikongoro. Il
s'était juré d'un jour inviter le Président à constater que ces bêtes se
portaient bien, qu'elles s'adaptaient parfaitement au Rwanda, moyennant des
soins ordinaires qu'on leur avait refusés au Kinigi. Les tueurs qui le trucidèrent
le 7 avril 1994 ont mis fin à son défi.
[15] On se souvient du mot célèbre d'un aristocrate partisan du jeune Mwami
Mutara Rudahigwa. Son oncle Kayondo avait malmené le jeune prince jurant que si
celui-ci devenait roi, celui-là s'exilerait [Niwima nzimuka]. A peine ayant accédé
au trône, Mutara Rudahigwa décréta que son oncle Kayondo fût relégué au
Bugesera. L'exilé se mit en route. Mais à quelques mètres de la résidence
royale, il se retourna. Et son adversaire, le fidèle courtisan de Rudahigwa, de
lui lancer, cyniquement railleur : « Va-t-en, Kayondo, on t'exile à l'étranger
et tu (oses) tourner le regard vers le Rwanda ! » [Genda, Kayo, baragucira i
shyanga ukagarura amaso i Rwanda ! ]
[16] Sous la monarchie, les pâturages relevaient du domaine public, excepté
ceux émargeant de l''isambu', parcelle prélevée sur la forêt par un ancêtre
défricheur et vouée originellement à l'agriculture (Voir : Christophe Mfizi,
Le poids du foncier dans le champ politique du Rwanda précolonial. Mémoire de
DEA, Science Politique, Paris I Panthéon Sorbonne, juin 1998) . Ces terres qui
étaient d'anciens pâturages, personne aujourd'hui n'a le droit d'en réclamer
la restitution au titre d'ancienne propriété privée. Ce serait une nouvelle
prédation, génératrice d'autres tensions sociales.
[17] Mfizi C., Entretiens à Gasiza, doc. cit. Le Président Habyarimana me l'a
affirmé nettement : aucun mais absolument aucun d'entre les 'Camarades du V
Juillet' n'est co-auteur réel du Coup d'Etat du 5 Juillet 1973. Ni même de la
déclaration lue sur les antennes de Radio Rwanda. Tout au plus furent-ils cooptés.
Quant aux circonstances et aux véritables motivations, le Général Habyarimana
est resté désespérément flou. Des informations qui lui ont échappés au
cours de l'entretien révèlent cependant que les préoccupations patrimoniales
furent pour beaucoup dans sa décision.
[18] Je m'y réfèrerai ici de temps à autre. On en lira ailleurs le texte intégral.
Mes notes ayant trait à cet entretien, comme celle du 16 juin 1989, je les
adressais, à bon escient, au Général Major Juvénal Habyarimana.
[19] A ne pas confondre cependant avec Joseph Habyarimana Gitera, de Butare
aussi, fondateur de l'APROSOMA.
[20] Analogie au moins formelle avec 'imburuburu' : gourmand
[21] Malgré cela, personne n'a jamais mis en doute l'intégrité de Grégoire
Kayibanda surnommé justement, 'l'Ermite de Gitarama'.
[22] Ancien Député, Ministre et Président de l'Assemblée Nationale,
originaire de Gikongoro, Anastase Makuza (Père de Bernard Makuza, Premier
Ministre de Paul Kagame) avait une parole qui portait loin. Un des rares
universitaires de l'époque, cet ancien fonctionnaire cadre de la colonie, un
des rares détenteurs de la carte du mérite civique, il était le seul, à oser
présenter au Congrès National du Parti PARMEHUTU, à côté de celle de
Kayibanda, sa candidature à la Présidence de la République, quitte à ne récolter
que sa propre voix. Pour défendre la démocratie, disait-il. Ce qui lui valut
le surnom de'Rwigimba' càd : l'audacieux rival.
[23] Ma traduction de l'aphorisme rwandais : 'Imbwa ihaze ntirinda urugo'.
[24] Ma traduction des propres mots du Général Habyarimana, en
Kinyarwanda dans le texte : « Batyazaga imipanga ».. Interview exclusive du 3
décembre 1988, op. cit
[25] Ibid. Il m'a confirmé qu'il avait pris seul la décision et que la plupart
de ses camarades n'étaient pas partants.
[26] Les Officiers supérieurs qui composaient le Haut Commandement de la
Garde Nationale et qui, sous la présidence, du Général Habyarimana assura la
transition dans l'attente du premier gouvernement mis en place le 1er août
1973.
[27] Voir chapitre sur la Presse.
[28] Voir secteur de l'information.
[29] J'ai répondu au Ministre Nzirorera que j'espérais qu'il resterait
Ministre jusqu'à la fin des travaux. Manière de le prévenir qu'il pouvait n'être
plus aux commandes pour faire aboutir ces travaux de complaisance. Et en effet,
il avait quitté le Ministère des Travaux Publics à l'arrivée du
multipartisme. Et, il se trouve que jusque tout récemment, un grand tronçon de
cette route entre Kabaya et Ngororero n'était toujours pas achevé.
[30] Par suite de harcèlements de ce genre ou par des approches plus vicieuses,
que de foyers détruits, que de zizanie semée dans les familles pour des
raisons patrimoniales ou politiques ourdies par le Réseau zéro !
[31] Simbikangwa Pascal (Cpt), À propos de votre lettre ouverte adressée au Président
du MRND, pamphlet, Kigali, s.d. (septembre 1990 ?), 11 p (A4+). ; Kanyamibwa
Faustin, (Directeur p.o. Joseph Habiyambere), Lettre confidentielle n° 804/ à
Son Excellence Monsieur le Président de la République. Désordre à l'ORINFOR,
du 9 avril 1983.
[32] Mfizi C., Lettre au Président de la République n° 852/12.01.01.2 du 6
mai 1982, 6 pages. Voir en outre : Kanyamibwa Faustin (Directeur p.o. Joseph
Habiyambere), Lettre confidentielle n° 804/, doc. cit ainsi que Mfizi C., Note
confidentielle n° 0832/12.01.01.2 du 25 mai 1983 à Son Excellence
Monsieur Edouard Karemera, Ministre à la Présidence réagissant à la lettre
du SCR.
[33] Mfizi C., Lettre au Président de la République n° 852/12.01.01.2 du 6
mai 1982, 6 pages, id.
[34] Protais Zigiranyirazo aimait à mettre en avant notre appartenance commune
au clan des Abagesera. Selon lui, nous étions, de ce fait, des frères faits
pour nous entendre. Or, dans le Rwanda contemporain, nous le savions tous les
deux, l'appartenance à un même clan n'impliquait plus une solidarité
automatique comme dans le Rwanda précolonial et monarchique. L'évocation de
cette origine mythique partagée servait au contraire, de sa part, à brouiller
les pistes et à émousser ma vigilance, comme prélude à un coup fourré.
[35] Mfizi C., Entretiens avec le Président Habyarimana, Gasiza, le 3 décembre
1988, enregistrement et script inédits, 99 pages (A4+)
[36] Mfizi C., Entretiens à Gasiza, doc. cit. , p 72.
[37] On lit parfois que le Colonel P. C. Rwagafilita est un membre de la famille
du Président Habyarimana. Il n'en est rien du tout. Malgré ses manières et
son allure de montagnard 'kiga', Rwagafilita est né à Kabarondo, région
naturelle du Buganza (Est), berceau de la finesse rwandaise. Sa femme, à la démarche
plus feutrée, est originaire de la région de Gisenyi. Elle n'est pas non plus
membre de la famille du Président. Voyez à quelles énormités peut conduite
la globalisation passionnelle !
[38] J'évite autant que possible le concept d''Akazu' dont je démontrerai,
dans la conclusion, le caractère inopérant quand on l'applique au Président
Habyarimana.
[39] La rivière Kibilira qui a donné son nom à cette commune dont je
suis originaire était, selon la tradition orale, frappée par un fâcheux
interdit royal. Parce que le sang du Mwami Ndahiro Cyamatare tué au Mont Kibya
– surnommé depuis 'Rubi rw'inyundo' càd. la Vilenie du royaume) se serait mêlé
à l'eau de cette rivière, certains bami/rois ne pouvaient la traverser. Il
faut croire que cet anathème a été scrupuleusement respecté, puisque aucun
Président avant Paul Kagame en 2004 n'y avait effectué de visite officielle.
C'était une commune négligée en matière de développement.
[40] Voici les plus zélés parmi les membres de la Commission Technique et qui
conseillaient souvent le Bourgmestre Nteziryayo :
1). Pierre Tegera, Docteur en Agronomie, très compétent Directeur du Programme
National Agricole de la Pomme de Terre (PNAP) à Ruhengeri, branche de
l'Institut des Sciences Agronomiques du Rwanda (ISAR). Ne jurant que par J.
Nzirorera et par 'Z', Tegera n'avait pas hésité, sous l'instigation de ce
dernier, à soutenir la dislocation de l'ISAR que dirigeait pourtant son ami L.
Gahamanyi. C'est que le Préfet voulait voir la branche PNAP érigée en établissement
public et confiée à son féal Tegera en plus de la ferme des fameuses vaches
canadiennes en commune Kinigi. Ceci arrangeait les affaires du groupe de P.
Zigiranyirazo engagé, comme nous l'avons vu, dans la culture de la pomme de
terre sur les terres des Bagogwe.
2). Marcel Munyangabe, ancien Président de la Cour des Comptes, responsable de
l'Association SOS Enfants. Virulent contre les Tutsi, il s'opposera au
recrutement d'enfants tutsi à l'Institut Député Segatwa, Ecole Normale
Primaire dont il était membre du Comité Directeur, chargé des Finances. Au
cours de la même réunion, il nous avouera, proprio motu comme on se vante d'un
exploit, qu'il avait refusé d'accueillir les enfants orphelins tutsi dans les
structures de SOS Enfants ; il l'avait fait notamment vis-à-vis des neveux de
Mgr Alfred Niyitegeka, Recteur du séminaire de Rutongo, pourtant membre actif
de notre association A.D.E.C. L'ironie du sort voulut que les deux hommes se
rencontrèrent dans la mort, le même jour, sur la même colline de Remera, le
prélat tué, dit-on, par les Interahamwe et la Garde Présidentielle au Couvent
des Jésuites et le laïc, massacré chez lui avec plusieurs des siens, selon
d'autres sources, par le FPR.
[41] Le Colonel Charles Uwihoreye, Célestin Rugemana, moi-même et plusieurs
autres membres du M.D.R. originaire de Kibilira avons échappé de justesse,
moyennant quelques dégâts et blessés légers, à un lynchage mortel
parfaitement couvert, sinon ourdi par le Bourgmestre Sindibona.
[42] Callipophore et Daphrose Munyambonwa étaient des tutsi maîtres d'école
à Muhororo puis à Kabyiniro. Leur compétence professionnelle et leur pondération
étaient unanimement saluées. Daphrose était encore active, tandisque
Callipophore était depuis plusieurs années handicapé dépendant, suite à une
chute accidentelle dans les ravins d'une mine d'étain jouxtant son domicile.
[43] En 1964, encore collégien, j'avais entendu Célestin Segatwa prêcher que
« nous pouvions faire la nécessaire Révolution contre la monarchie tutsi sans
massacrer voisins et parents ; qu'il fallait plutôt montrer à ces derniers que
notre lutte contre la monarchie féodale était commune». Malgré de vives
oppositions d'une minorité d'extrémistes (dits 'Abaganzu', du nom de Jean
Ruganzu Iyamuremye) manipulés par le Bureau Exécutif Régional du PARMEHUTU
sis à Gisenyi, la politique de concorde prônée par C. Segatwa s'était imposée
et lui avait survécu. C'est cette tradition que prolongea, entre autres, Thaddée
Ngirabatware, conseiller du Secteur Rongi, en la même commune de Kibilira, en
protégeant les Tutsi tout le temps que les tensions étaient infusées dans la
population, y compris pendant le génocide de 1994. Il fut décoré par le régime
actuel, non sans lui avoir fait subir humiliations, emprisonnement et tortures.
[44] Cet argument a toujours été avancé depuis les années 59-60 par le
Gouvernement de Grégoire Kayibanda pris en flagrant délit, pour le moins, de
conduite irresponsable face aux massacres contre les Tutsi.
[45] N'eut été l'objet restreint de ce Rapport, ce serait ici le moment de
tordre le cou à une énorme contre-vérité répandue par la propagande
nationaliste des années soixante et tenue, aujourd'hui, comme une vérité
scientifique, selon laquelle l'ethnisme serait une plaie importée par le méchant
Blanc colonialiste, qu'avant lui la frontière ethnique était fluide (Voir,
Jean-Pierre Chrétien toutes les fois qu'il a été amené à aborder ce sujet).
[46] Assesseur lors de ce scrutin à Ngororero, j'ai vu la lâcheté (déjà !)
d'un observateur de l'ONU qui s'est contenté d'une admonestation verbale au
Bureau alors qu'il avait constaté de nombreuses fraudes.
[47] MFIZI C., Lettre confidentielle à Son Excellence Monsieur le Président de
la République Rwandaise, Objet : Campagne électorale. Kigali, le 14 décembre
1983.
[48] Ce terme, à relents militaires, implique l'interventionnisme, voire la
contrainte, en tout cas l'absence de toute forme de liberté.
[49] Joseph Nzirorera énoncera ce principe à son vassal Pierre Tegera qui me
l'a répété : « Quand on a le pouvoir, on le garde, bon an mal an ! » ['Ufite
ubutegetsi agomba kubugumana uko byagenda kose']. (Mfizi C., Le Réseau zéro,
lettre ouverte, op. cit., p. 12).
[50] Plusieurs fois le Président déclarera que le Rwanda avait été surpris
par l'attaque du FPR. Pourtant, par deux fois, je lui avais fait parvenir les
informations venues du Zaïre et de Tanzanie et qui faisaient état de
recrutements massifs par les réfugiés tutsi en préparation de la guerre
contre le Rwanda. Voir notamment, Mfizi C., Lettre n° 0229/12.01.01.5/D/CONF au
Président de la République. Objet : Préparatifs attaques « inyenzi » ?
Kigali, 23 février 1990. Dans mon analyse sur l'éventualité d'une attaque extérieure,
je m'enhardis à suggérer ceci : 'Il faudra surtout [trouver] le moyen de
donner confiance aux gens que notre Armée est capable de jouer son rôle, car
on l'accuse de n'être ni équipée ni combative ». Il faudra attendre un ordre
implicite de sensibiliser la population aux techniques de camouflage des
Inkotanyi suite à une Note secrète du SCR adressée le 12 octobre 1990 à Son
Excellence Monsieur le Président de la République Rwandaise sur ce sujet. Mais
ce genre de supputations ne résultait pas d'observations de terrain mais
d'hypothèses basées vraisemblablement sur de vielles techniques utilisées par
les Inyenzi dans les années 60. De plus, la note du SCR inspirait davantage la
panique car elle ne suggérait aucune attitude à la population en pareil cas.
Concernant l'éventualité d'une attaque par les Inkotanyi le Président m'avait
signalé, au cours de sa visite officielle à l'ORINFOR, en octobre 1984, que
notre cellule d'animation portait le même nom qu'un groupe de réfugiés tutsi
de l'Uganda. Il a repris la même observation en juillet/août 1987, à
l'inauguration de la station FM au sommet du Mont Huye, en Préfecture de Butare.
Cette fois-ci, il y avait de l'impatience dans sa voix. Je l'ai rassuré que ce
serait fait incessamment. Nous avons ainsi pris le nom de « Imboni »
(prunelles) abandonnant au FPR. celui de « Inkotanyi » (batailleurs acharnés).
Non sans relever, jovialement, que nous avions pris ce nom avant ces réfugiés.
«Et s'ils venaient à se prévaloir du nom de Rwanda », lui ai-je dit, «serions-nous
amenés à changer le nom de notre pays ?» Où que l'on tourne la chose donc,
le Président Habyarimana a été le moins surpris de tous les Rwandais par
l'attaque des Inkotanyi le 1er octobre 1990. Cette anecdote fut, symboliquement,
la première victoire des Inkotanyi !
[51] C'était une façon de parler. On sait que ses prérogatives demeuraient
protocolaires, qu'il ne disposait d'aucun pouvoir et que « les Colonels »,
Aloys Nsekalije en premier lieu, lui disputaient la deuxième place.
[52] Au moment où j'étais allé le voir pour préparer la conférence de
presse, j'avais en effet entendu le Colonel Rusatira converser avec l'Etat Major
et les commandants des troupes en contact avec l'ennemi : le FPR était très
mobile ; il encerclait les FAR qui perdaient des positions les unes après les
autres ; la panique avait envahi tous les officiers que j'avais rencontrés.
[53] J'avais remarqué depuis plusieurs jours une tension inquiétante à Kigali
et des comportements inexplicables de la part de certains membres du Réseau zéro.
Comme si quelque chose de très grave se préparait. Je n'avais pas pensé à la
guerre. Mais à un Coup d'Etat. Un des nombreux signes était le procès pour délit
de presse diligenté par Augustin Nduwayezu, Chef du SCR et beau-frère du
Colonel Elie Sagatwa contre Monseigneur Vincent Nsengiyumva, Archevêque de
Kigali, responsable ès qualité du journal Kinyamateka. On reconnaissait à A.
Nduwayezu bien des maladresses. Mais d'audace, point ! Comment, de lui-même,
aurait-il pu s'en prendre à la toute puissante Eglise catholique, juste après
la visite du Pape ? Comment aurait-il pu prendre l'initiative de traîner devant
les tribunaux ce prélat ami personnel du Président ? J'étais convaincu qu'il
y avait là une action concertée de déstabilisation dirigée contre le Président
Habyarimana par le Réseau zéro. Prétextant le besoin d'orientation concernant
de nombreux dossiers judiciaires pendants, j'avais souhaité m'inquiéter auprès
du Chef de l'Etat de cette tension avant son départ aux Etats-Unis. Nos
relations étant particulièrement brouillées en ce moment, il m'avait, pour la
première fois depuis 14 ans, refusé une audience en me renvoyant à des
services tiers. Il avait nerveusement griffonné sur ma note : « Ces affaires
concernent le Ministre de la Justice ». Un Conseiller à la Présidence, Juvénal
Habimana, ancien agent du SCR, en intérim du Ministre à la Présidence,
m'avait transmis copie du document annoté, alors que les notes manuscrites de
la main du Président, sauf instructions formelles, ne circulaient pas en dehors
de la Présidence. Erreur prestement réparée : on subtilisa le document de mon
bureau dans l'heure qui suivit sa réception. En tout cas, au moment où j'ai
transmis le télex de l'AFP, quelque chose d'inhabituel se passait à la Présidence.
Le Général Rusatira confirme ce climat et révèle que le Colonel Sagatwa était
resté à Kigali pour – double jeu ? - parer au risque de Coup d'Etat. (Voir,
Général Léonidas Rusatira, Le Droit à l'espoir, Paris, L'Harmattan, 2005,
356 p.
[54] Voir Mfizi C., Le Réseau zéro, lettre ouverte, op. cit., p. 9.
[55] L'opinion courante parmi les Officiers voulait que ce fût la pratique du
Colonel Serubuga d'affecter ou de proposer à des taches quasi civiles les
officiers dont il voulait se défaire. Ou alors il les envoyait au front, alors
qu'ils avaient longtemps été écartés du Commandement des troupes espérant
qu'ils se feraient tirer dessus. Pour survivre, ces condamnés à mort
sursitaires devaient soit prendre des mesures exceptionnelles pour leur propre sécurité,
soit se battre pour deux et mériter l'appréciation de la troupe - tel aurait
été le cas des Colonels A. Nshizirungu et Deogratias Nsabimana -, soit être
«victimes d'une embuscade ennemie» masquant une élimination - cas des Majors
Marcel Bivugabagabo qui en réchappa. et Rwendeye qui en mourut. Dominique
Makeli, journaliste à Radio Rwanda, avait un jour réalisé une émission sur
la mort du Major Rwendeye. Il laissait entendre que si cet officier était tombé
dans une embuscade, il n'était pas sûr que celle-ci fût tendue par le FPR. A
moins que le FPR fût précisément une armée plus performante que l'on ne
voulait le reconnaître. Certes Makeli n'était pas une lumière, loin s'en
faut. De plus, il avait passé outre la discipline que nous nous étions imposée:
tout journaliste rentré du terrain devait discuter son reportage avec sa rédaction
avant diffusion et, au besoin, informer le Directeur de la Radio ou de l'ORINFOR.
Makeli s'était affranchi de cette exigence professionnelle. Cependant, il avait
respecté l'orientation générale de la ligne rédactionnelle : nous avions, en
effet, convenu de faire ressortir que le Rwanda avait été attaqué non pas par
« des bandes armées ou des va-nu-pieds - ['imihirimbiri'] selon la célèbre
injure proférée par Dr Casimir Bizimungu, Ministre des Affaires Etrangères et
de la Coopération – mais par une armée bien organisée, bien entraînée,
bien équipée et surdéterminée. Autant de choses que l'Etat Major des FAR ne
voulait pas reconnaître publiquement. C'est parce qu'il avait inscrit l'émission
dans cette problématique que j'ai tout de même couvert le journaliste, quitte
à m'entendre dire successivement par les Colonel Elie Sagatwa et Léonidas
Rusatira : « Monsieur Mfizi, il faudrait finalement savoir de quel côté vous
êtes. Vous êtes de notre côté ou vous êtes du côté des Inyenzi ? ». La
menace était redoutablement claire.
[56] Tutsitule', néologisme tentant de traduire l'injure 'agatutsikazi' proférée
par le Colonel Serubuga à l'endroit de la jeune fille : « Niko shahu Mfi,
kaliya gatutsikazi ni ko wasanze kavuga neza ibigwi by'ingabo z'uRwanda» ? «
Dis donc Mfizi, c'est cette 'tutsitule' que tu as trouvée digne de rapporter
les hauts faits des FAR ? » Pourtant Louise Kayibanda se décarcassait pour décrédibiliser
le FPR et amener l'opinion à se ranger derrière les FAR. On la surnommera
d'ailleurs 'imburagasani' [les maudits], comme elle appelait le FPR Inkotanyi,
parce qu'on estimait qu'elle faisait du zèle. Elle n'allait certes pas jusqu'à
les traiter d''Inyenzi' (cancrelats, terme politiquement dépassé) ; mais par
le terme 'imburagasani', tout locuteur rwandophone comprenait qu'elle n'en était
pas loin. Louise est la fille de François Kayibanda, officier de la deuxième
promotion de l'Ecole d'Officiers de Kigali, en souffrance de promotion : il
accumulait la double « tare » d'être tutsi et originaire de Gitarama. Mais
sans se départir de sa légendaire courtoisie, François Kayibanda avait refusé
de courber l'échine. Est-ce pour cette raison que le Colonel Serubuga ne
supportait pas la présence de sa fille sur les antennes nationales ?
[57] Selon cet Adjudant que j'avais pris en autostop de Kigali à Kinyinya, la
Garde Présidentielle ne participait pas aux combats parce que ses officiers et
sous-officiers étaient occupés à construire leurs maisons sur des crédits
bancaires qu'on leur avait distribués pour acheter leur loyauté au Président
de la République. Et d'ajouter en substance : « Nous refusons de nous battre
seuls pendant que d'autres s'enrichissent. Nous savons d'ailleurs maintenant que
nous nous battons contre d'autres Rwandais qui cherchent à regagner leur pays.
Nous n'allons pas continuer à nous battre si vous autres les politiciens vous
refusez de négocie». Il faisait allusion aux manifestations du week-end précédent
au cours desquelles des hutu extrémistes avaient bruyamment contesté, dans
Kigali, les Accords d'Arusha. Et de poursuivre: « Nous refusons de nous battre
parce que, de surcroît, vous désorganisez notre Armée pour des querelles qui
ne nous concernent pas. Plus aucune unité, depuis l'assassinat du Colonel
Stanislas Mayuya, n'est composée d'éléments qui se sont entraînés ensemble.
Aucune n'est normalement commandée par quelqu'un que la troupe connaît et qui
soit le plus gradé. A Kami par exemple, au lieu de promouvoir un officier supérieur
de notre camp, on nous a parachuté un capitaine pour nous commander, parce
qu'il est de Gisenyi et que, Tutsi, il ne va oser rien tenter contre le pouvoir
». Bien que ce sous-officier ait refusé de s'identifier, je tiens pour crédible
son témoignage spontané que j'ai confronté par la suite avec d'autres
sources. Il m'a dit que lui et ses camarades me connaissaient, qu'ils avaient
apprécié la pertinence de ma lettre ouverte au Président (Le Réseau zéro/Ikiguli-nûnga)
et que c'était pour cela qu'il me parlait ouvertement. En culture rwandaise,
des témoins spontanés, couverts par le plus parfait anonymat, s'adressant à
quelqu'un qu'ils apprécient, sont généralement sincères et vrais. Bien qu'il
ne corresponde pas à la norme occidentale, ce genre de témoignage, recueilli
fortuitement, de la bouche de soldats non ou peu gradés, m'a souvent servi
efficacement pour ma propre sécurité et pour mon information personnelle.
[58] Ce trait de caractère du Colonel Bonaventure Buregeya, je le lui connais
depuis qu'il était sergent à l'Ecole d'Officiers de Kigali vers les années
1963 : il n'osa pas contester les décisions injustes prises par son camarade,
le Sergent Alexis, à l'encontre des étudiants venus au Congrès de l'Ecole
d'Officiers. Il n'avait pas changé lorsqu'il était Secrétaire Général à la
Présidence et, de ce fait, à partir de 1976, mon supérieur hiérarchique
pendant plusieurs années.
[59] Mfizi, C., Lettre du 8 novembre 1981 au Président de la République,
12 pages manuscrites sur du papier portant mon adresse privée (B.P.1067
Kigali).
[60] « Il tonna ». Le mot convient bien à l'homme. De son propre aveu (MFIZI
C., Entretiens à Gasiza, doc. cit.), ses condisciples séminaristes,
impressionnés par sa corpulence, l'avaient surnommé 'Jupiter'. Et à
l'explosion de sa colère longtemps contenue, ils se sauvaient en criant : «'Jupiter
tonnat'!»
[61] En le recrutant, j'avais été abusé par de faux papiers. En fait, comme
il sera obligé de me l'avouer lui-même, Aloys Mundele était originaire du Zaïre,
terre qui l'avait vu naître. Ses parents zaïrois rwandophones habitaient à
cette époque au nord de Goma. C'est pourquoi son nom est bien Mundele (chance)
et non pas Mundere, nom rwandais (éduquez-moi).
[62] Employé par l'entreprise publique ELETROGAZ pour sa communication
institutionnelle, Aloys Mundele sera récupéré par Séraphin Rwabukumba pour
son journal 'Intera'. Leur collaboration ne durera pas ainsi que je l'avais
indiqué à son employeur lorsque, lui ayant refusé de dévoyer un journaliste
de l'ORINFOR pour son journal, il m'avait demandé mon avis sur Mundele.
[63] Le matériel technique dont je m'étais muni me lâchera ; je ne réussis
pas à enregistrer les propos surréalistes que j'y ai entendus. C'est à croire
que le technicien qui me l'avait remis avait reçu ordre de le traficoter
puisque la présence du micro ne semblait pas inciter les locuteurs à un
comportement approprié, comme s'ils avaient été informé que l'enregistrement
ne fonctionnerait pas.
[64] J'emploie ici, à dessein, le terme 'inzu' au sens strictement
anthropologique, son diminutif 'akazu' ayant pris, d'ailleurs abusivement comme
je le démontrerai dans ma conclusion, une extension sémantique en faisant
irruption dans les champs politique et judiciaire.
[65] Furent témoins de ces propos, mon frère feu que « Z » avait fait venir
nuitamment de Rutsiro (Crête Zaïre-Nil) Florent Kabwana et mon beau-frère le
Colonel Charles Uwihoreye dans le domicile duquel, à Ruhengeri, Protais
Zigiranyirazo avait convoqué cette rencontre. Me voyant persister dans mon
refus d'obtempérer, « Z » ira terroriser mon autre grand frère, Thaddée
Ngirabatware, Conseiller du secteur Rongi qu'il dépêchera à Kigali me
rappeler que sans passer par 'Z' je signais ma perte. Ma sœur, Béatrice
Mushashi Uwihoreye a reçu par deux fois mission de venir à Kigali, à 2 h du
matin, me faire entendre raison, suite à cette menace. D'autant que « Z » me
faisait dire que ma fille aînée serait enceinte et qu'il était disposé, si
je la lui envoyais à Ruhengeri illico, à m'aider à la faire avorter. Je n'en
fis évidemment rien, m'étant assuré que ma fille n'avait aucune grossesse.
J'ai invité les membres de ma famille à ne plus venir chez moi répercuter
cette pression à laquelle j'ai refusé de céder.
[66] François Xavier Munyarugerero dans Réseaux, pouvoirs, oppositions. La
compétition politique au Rwanda. Paris, L'Harmattan, 2003.), p. 166.
[67] Toutefois, il n'est pas impossible que le Président Habyarimana surveillât
du coin de l'œil ces manœuvres d'approche, se réservant de frapper le jour où
ces ambitions se seraient mises à nu. Cette hypothèse est loin d'être folle
si l'on songe à sa démarche visant à faire surveiller le Colonel Sagatwa.