Le mirage rwandais - Des aqueducs tout neufs qui font oublier les charniers...

Edition Internet du Quotidien Québécois "Le Devoir"

Julien Élie
Réalisateur de films, dont Celui qui savait, portant sur l'assassinat de Seth Sendashonga, ministre de l'Intérieur du gouvernement rwandais d'unité nationale de 1994 aux côtés de Paul Kagamé, alors ministre de la Défense et vice-président

Édition du vendredi 9 avril 2004

Samedi dernier, dans son cahier Perspectives, Le Devoir soulignait à travers divers articles le dixième anniversaire du génocide rwandais. Parmi tous ces textes, celui au titre ronflant «J'ai vu l'espoir», de Jacques Jobin, publié en page Idées, faisait part de son emballement à toute épreuve devant le prétendu miracle rwandais.


S'il est vrai, comme le souligne M. Jobin dans son long texte, que le pays se soit rapidement relevé et que des progrès souhaités par l'ensemble de la population aient été réalisés, sa profession de foi envers le gouvernement de Paul Kagamé est étonnante.

Il est toujours consternant de lire ces spécialistes du Rwanda s'époumoner sur l'adoption d'un nouvel hymne national tandis qu'ils restent muets sur les atrocité commises par le pouvoir. Maintenant que d'anciens défenseurs du FPR, comme Colette Braeckman, entre autres observatrice de longue date du Rwanda, reconnaissent qu'il ne peut y avoir de réconciliation possible au pays si on ne juge pas les crimes du FPR, comment peut-on honteusement affirmer qu'«au Rwanda, un gouvernement essaie d'améliorer la démocratie» ?

Que M. Jobin ait vu au Rwanda des enfants rieurs et un système routier fiable, grand bien lui fasse. On ne peut en rien oublier les nombreux cas de journalistes enlevés, une presse muselée, des partis d'opposition inexistants et des élections de parade, dignes des régimes staliniens les plus habiles et lors desquelles Kagamé a été reporté au pouvoir avec plus de 90 % des voix !

Peut-être devrait-on se taire et applaudir aux avancées démocratiques que connaît le pays puisque, comme l'écrit M. Jobin, «au cours des 30 années précédentes, il n'y a pas eu d'élections dignes de ce nom» au Rwanda ? Même logique implacable qui fait dire aux alliés du FPR que condamner ce régime de crimes contre l'humanité, c'est oublier, voire nier le génocide de centaines de milliers de Tutsis.

Toujours selon M. Jobin, les crimes d'aujourd'hui «ne doivent pas nous inciter à ignorer [...] un gouvernement déterminé à rebâtir la fraternité et la fierté nationale». En échange, ce que l'auteur nous presse alors d'ignorer me paraît consister à demander une bonne dose d'aveuglement volontaire et de lâcheté quand on sait que le régime du président Paul Kagamé a érigé en système l'extorsion, les menaces et l'élimination d'opposants.

De graves atteintes aux droits

Faut-il donc, au nom du progrès, oublier les assassinats politiques, comme celui de Seth Sendashonga, ancien ministre de l'Intérieur du premier gouvernement mené par le FPR, ou encore les tueries de grande ampleur, comme le massacre de dizaines de milliers de civils dans l'ancien Zaïre, commis par les troupes de Kagamé ? Et tout cela, bien sûr, sous prétexte de certaines avancées économiques et sociales qui, il n'est jamais vain de le rappeler, sont souvent le fruit de l'exploitation éhontée des richesses du Congo voisin ?

M. Jobin a préféré qualifier de «faibles secousses» les exactions du FPR ! Tout au plus, à la fin de son texte, l'auteur reconnaît-il que Kagamé «est autoritaire, dirige ses troupes d'une main de fer et refuse les compromis [...]». À ce compte-là, devrions-nous lui souhaiter de se joindre à la grande confrérie des amis du FPR, menée par le surestimé auteur new-yorkais Philip Gourevitch et autres valets et cireurs de bottes de Paul Kagamé ?

On ne peut plus passer sous silence ces graves atteintes aux droits de la personne, feindre l'ignorance ou encore prétendre qu'il s'agit d'actes de vengeance isolés alors que les preuves affluent, démontrant une chaîne de commandement claire et sans faille, partant de la tête de l'état-major jusqu'au plus simple soldat. L'APR (Armée patriotique rwandaise, pendant militaire du FPR), tout comme son redoutable service de renseignement, la DMI, est sûrement l'armée la mieux entraînée et la plus disciplinée de tout le continent africain. Dans ce cas, on ne peut brandir la carte du simple débordement pour expliquer les massacres à répétition, comme celui de Kibeho, où près de 4000 civils ont été tués à coups de mortier en 1995.

Toutes les semaines, de nouveaux éléments viennent confirmer la responsabilité du président Kagamé dans la mort de dizaines de milliers de Rwandais. Les enquêtes et les rapports incriminants ne manquent plus.

On sait aujourd'hui que Carla Del Ponte, ancienne procureure en chef du Tribunal pénal international pour le Rwanda (TPIR), a perdu son poste en août dernier sous la pression des alliés occidentaux de Kigali. Si la très grande majorité de l'équipe de Mme Del Ponte mettait tous ses efforts à la condamnation des génocidaires, on sait aussi qu'une équipe restreinte de juristes, travaillant directement sous ses ordres, amassait depuis des années les dossiers accablants pour mettre Kagamé et une bonne partie de son état-major aux arrêts. Le manque de volonté politique (l'arrestation d'un chef d'État en fonction aurait été une première) et le mécontentement de Washington ont eu raison de Mme Del Ponte.

À cela, il faut bien évidemment ajouter l'enquête du juge Brugière, qui soulève l'implication de l'actuel président rwandais dans l'attentat contre l'avion de son prédécesseur, en avril 1994, et qui déclencha le génocide, mais aussi les nombreux témoignages effarants sur les atrocités que les officiers de l'APR avaient reçu ordre de commettre. À ce sujet, je me rappellerai toujours le récit que m'avait fait un jeune soldat enrôlé de force dans les rangs de l'APR et qui me décrivait en détail comment on ordonnait à ses collègues de brûler les centaines de corps de victimes qu'on exécutait dans un camp retranché, non loin de Kigali.

Faut-il être bien malhonnête ou complètement aveuglé -- peut-être par le «sourire d'un écolier» ? -- pour ne parler que de «failles importantes» et nous demander encore une fois de laisser au gouvernement Kagamé «le temps qu'il faut pour apprendre la démocratie» ? La dernière fois que je suis allé au Rwanda, j'ai pu moi aussi constater de nettes améliorations dans l'ensemble du pays. Cependant, le beau spectacle que nous décrivait M. Jobin dans son texte ne me fera jamais oublier la mort violente de bon nombre de mes amis, tous assassinés par les hommes de main d'un régime qui, comme le dit M. Jobin, «veut faire les choses à sa manière».

Nous demander de nous taire et de glorifier le «nouveau drapeau», aussi beau soit-il, c'est nous demander d'être complices d'une bande d'assassins.