En relançant la polémique sur l’assassinat du président
rwandais, le rapport Bruguière risque de déstabiliser de nouveau l’Afrique
des Grands Lacs, juge le quotidien indépendant "The Monitor".
La mort de Juvénal Habyarimana, le président du Rwanda accusé d’avoir aidé
à fomenter le génocide de 1994, est à nouveau au coeur de l’actualité. Nul
doute que le complot dont il a été victime va faire un jour l’objet d’un
grand film. En attendant, Habyarimana, tel un Macbeth des temps modernes, est
revenu hanter son successeur, Paul Kagame, et d’autres coupables de la région
des Grands Lacs.
L’affaire a été déclenchée par la parution dans Le Monde d’un rapport établi
par le juge français Jean-Louis Bruguière sur le crash de l’avion dans
lequel le président Habyarimana et son homologue burundais Cyprian Ntaryamira
ont trouvé la mort. Ce rapport désigne Kagame comme l’instigateur de
l’attentat. C’est lui qui aurait ordonné que l’avion soit abattu le 6
avril 1994, et les officiers du Front patriotique rwandais (FPR) qui sont censés
avoir vu Kagame donner ses instructions auraient disparu ou seraient entrés
dans la clandestinité, en emportant leur secret avec eux.
Une “boîte noire” retrouvée, des accusations croisées
Ce qui est particulièrement intéressant dans cette affaire, c’est la liste
des parties concernées et leurs liens avec des événements survenus antérieurement
ou vers la même époque dans la région. Prenons, par exemple, l’Organisation
des Nations unies, qui a admis avoir découvert, dans un placard, la “boîte
noire*” qui proviendrait de l’avion abattu. L’ONU est l’une des
instances qui, au moment du génocide, ont été saisies d’une torpeur fort
malencontreuse. Et, aujourd’hui, elle choisit, de façon tout aussi déplacée,
de se substituer à la vérité des victimes.
Quoi qu’il en soit, les révélations de la “boîte noire” ont engendré
une querelle entre la France, qui soutenait le gouvernement rwandais de l’époque,
et le président Kagame. Face aux accusations portées contre celui-ci, Kigali
accuse à son tour l’armée française d’avoir participé directement au génocide
et dément toutes les informations que pourrait livrer la “boîte noire”.
Selon des sources gouvernementales, ces allégations sur la mort du président
Habyarimana n’ont rien de nouveau et leurs auteurs les ressortent régulièrement.
Ce qui est certain, c’est que l’apparition du fantôme d’Habyarimana juste
avant le dixième anniversaire du génocide a pour effet, voulu ou non, de
placer le président Kagame dans une position difficile. Le gouvernement
rwandais s’attachera probablement à démentir la vieille thèse selon
laquelle le FPR aurait pris part au génocide. Peut-être toute cette polémique
sur la mort d’Habyarimana n’a-t-elle au fond d’autre but que d’attribuer
au gouvernement rwandais la responsabilité du déclenchement du génocide et
d’autres assassinats. A la veille du dixième anniversaire, la plus grande
victoire morale pour Kigali serait d’étouffer ces allégations ou d’en détourner
l’attention. Outre les accusations portées contre les Français, le
gouvernement a prolongé la période d’audition des suspects, relâché une
foule de détenus de droit commun et promis de libérer d’autres prisonniers
accusés d’avoir pris part au génocide.
En dépit de ces initiatives, la réapparition d’Habyarimana risque non
seulement de saper la politique de réconciliation de Kagame, mais aussi
d’avoir des répercussions sur l’Ouganda, selon le rapport du juge Bruguière.
Un journaliste américain a écrit que les missiles qui ont abattu l’avion de
l’ancien président rwandais appartenaient à ce pays, qui les aurait obtenus
auprès de l’ex-Union soviétique.
L’Ouganda sera-t-il appelé à faire l’objet d’une enquête internationale
pour son implication dans le génocide ? Le Rwanda sera-t-il soumis à un
interrogatoire ? Quel effet cela aura-t-il sur son image de pays victime ? Les
questions ne manquent pas.
Autre événement inquiétant : il est à nouveau question que la république démocratique
du Congo (RDC) poursuive en justice l’Ouganda, le Burundi et le Rwanda. Après
avoir initialement accepté de ne pas donner suite aux accusations de pillages
et de massacres contre ces trois pays, le gouvernement du président Joseph
Kabila semble désormais vouloir changer son fusil d’épaule.
Fin novembre 2003, le Conseil de sécurité des Nations unies avait renoncé à
publier le rapport d’un groupe d’experts qui désignait nommément les
dirigeants ougandais et rwandais ayant pris part au pillage de la RDC : de toute
évidence il s’agissait de faciliter un règlement à l’amiable. Mais, vers
la fin du mois de mars, l’organisation britannique Rights and Accountability a
rappelé que les entreprises et les particuliers impliqués dans le pillage de
la RDC n’avaient pas été sanctionnés par leurs propres pays et a demandé
que des actions soient engagées dans les plus brefs délais, si possible par
l’ONU. Si Koffi Annan prend la décision de publier les recommandations du
groupe d’experts, ce rapport déstabilisera sans aucun doute les gouvernements
des pays accusés, et cela au moment même où le Rwanda se prépare à pleurer
ses morts et où l’Ouganda est en pleine transition politique. Le fantôme
d’Habyarimana est certainement venu pour revivre des moments exaltants. Mais
qu’adviendrait-il si le mystère de sa mort était vraiment résolu ?
Izama Angelo
"The Monitor", Kampala
* Le Falcon 50 du président n’était équipé que d’un cockpit voice
recorder (CVR) et non du système complet.
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