Le "Hutu Power": de la pure propagande

 

Le terme « Hutu Power » est utilisé, même actuellement, par certains médias pour désigner ceux qui ne partagent pas les idées du FPR. Ils sont tantôt qualifiés de « hutu power », tantôt d’« extrémistes hutu ». Le terme « Hutu Power » a une histoire. Il est le produit de la pure propagande construite par certains experts ‘‘spécialistes de la région des Grands Lacs’’.

Tout part des alliances et des scissions des partis politiques apparues après 1991 avec la réinstauration du multipartisme.

La scène politique était constituée de quatre grands partis : le MRND, le MDR, le PSD et le PL. En face, il y avait le FPR, un mouvement politico- militaire qui avait pris les armes et qui occupait une partie du territoire, une bande longeant la frontière ougandaise d’où ses combattants se repliaient et s’approvisionnaient.

Le MRND parti unique avait étendu une grande influence vu qu’il avait régné sur le pays plus d’une décennie. Les autres partis en présence avaient de la peine à percer sur le terrain politique. Ils se regroupent donc pour unir leur force en FDC (Forces Démocratiques pour le Changement). Le 3 juin 1992, les représentants des FDC rencontrent les leaders du FPR à Bruxelles et signent un accord de collaboration pour lutter contre le président Habyarimana et son parti, le MRND. Pour le FPR, qui a une force armée, ce qui est un avantage majeur, cette alliance lui fournit une autre arme politique pour déstabiliser les institutions et satisfaire à son agenda caché, celui de prendre le pouvoir par force et pour lui seul. Les accords d’Arusha seront négociés dans cet esprit. On peut affirmer, sans risque de se tromper, que les pourparlers d’Arusha ont été menés, pour le FPR, plus dans l’optique du transfert de pouvoir que celle du partage. La suite l’a prouvé.

Les plus clairvoyants parmi les FDC se rendirent vite compte de la supercherie du FPR et commencèrent à prendre leur distance. Au sein du MDR, Frodouard Karamira et Donat Murego tentèrent d’évincer le président Faustin Twagiramungu. Dans une tentative d’évincer Justin Mugenzi de la présidence du parti par l’aile pro-FPR, celui-ci se retrouva à la tête d’une faction, l’autre revenant à son vice-président tutsi, Landouald Ndasingwa. Au PSD, Félicien Gatabazi s’insurge contre les visées belliqueuses du FPR et dénonce publiquement ses velléités d’accaparer le pouvoir par la force. D’un autre côté, Dr Théoneste Gafaranga, un autre leader du parti, recrute des combattants pour le FPR.

En juillet 1993, les trois partis en question sont divisés entre les pro et les anti-FPR. De leurs côtés, les deux géants, le MRND et le FPR cherchent des alliances pour s’assurer chacun une minorité de blocage dans les deux institutions où les votes avaient été institués par les accords d’Arusha.

Un événement viendra accentuer ces divisions : l’assassinat du président hutu Melchior Ndadaye, élu démocratiquement, par des extrémistes tutsi de l’armée burundaise. Les militants du MRND et ceux des factions anti-FPR des autres partis, et surtout les jeunesses de ces partis, organisent une manifestation ensemble, suivie d’un meeting au stade de Nyamirambo (Kigali) dans lequel les représentants des différents partis prennent la parole. C’est ici que Frodouard Karamira lance le slogan « POWER » en scandant : MDR-POWER ; MRND-POWER ; PL-POWER, etc. Et le stade bondé répétait trois fois le slogan en brandissant le coup de poing : « Power, Power, Power ».

Le FPR n’en crut pas ses yeux. Les partis qui, hier, étaient ses alliés ont commencé à lui tourner le dos et sont largement majoritaires. Il passe à l’action, assassine les différents leaders des partis politiques, dont Félicien Gatabazi du PSD et Martin Bucyana de la CDR. Il peaufine son plan de prendre le pouvoir par la force en passant par l’assassinat de Habyarimana. Ses états-majors élaborent parallèlement une campagne pour faire endosser tous les crimes qui suivront à cette tendance qui lui a faussé compagnie et sera qualifiée de « Hutu Power ».

Frodouard Karamira, qui au départ avait des liens privilégiés avec le FPR avant de prendre la tangente, n’a jamais prononcé le mot « Hutu Power ». Sommé par son parti de s’expliquer, il a laissé entendre qu’il a, en fait, parlé de « Power » pour affirmer que les partis politiques avaient, par leur union, la force de gagner le pouvoir par les urnes et non par les armes comme voulait le faire le FPR. Comment a-t-il effectivement emprunté ce mot anglais dans de telles circonstances ? Ses liaisons avec le FPR étaient-elles en train de le rattraper ? Probablement, car « Power » est un slogan emprunté au FPR par le MDR. Peut-être parce qu’il sonnait « mode » dans les milieux de la jeunesse citadine « branchée », consommatrice de films et de vidéos anglo-saxons ».

Quant au « Hutu Power », c’est une déduction d’esprit élaborée par des experts en chambre, pour expliquer a posteriori les changements politiques survenus au Rwanda suite à l’assassinat du président Ndadaye au Burundi. Le « Hutu Power » est présenté comme une idéologie qui appelle à rassembler les Hutu face au TIP (Tutsi International Power) ; les Hutu étant supposés être pour le pouvoir des urnes, les Tutsi étant pour le pouvoir des armes. On a fini par lui prêter un sens péjoratif, le présentant à tort d’ailleurs comme un courant extrémiste anti-tutsi.

Le « Hutu Power », tel que présenté par les « théoriciens de l’Occident, […] n’existait pas avant fin 1993 ». Il n’a rien à voir avec le slogan « power » du MDR. Le terme « Hutu Power » est une invention des auteurs du livre : « Rwanda : les médias du génocide » « pour pouvoir conclure au nazisme tropical ». Evidemment cet amalgame entre le slogan « power » du MDR et « hutu power » est « de bonne guerre en son temps puisqu’il fallait trouver l’élément idéologique pour conclure au génocide ».

Gaspard Musabyimana

Le 24/05/2008