Rusesabagina et l'hotel des Mille Collines
Je lis ces derniers jours beaucoup de choses sur Paul Rusesabagina et l’Hôtel des Mille Collines. J’apprécie les
gens qui recherchent la vérité sur ce qui s’est réellement passé en 1994. Mais il me semble n’avoir vu aucun
témoignage direct de quelqu’un qui a vécu dans cet hôtel durant cette période sombre de notre histoire personnelle,
individuelle, familiale et nationale. C’est à ce titre que je voudrais apporter ma modeste contribution à l’éclairage
des faits.

Je me bornerai uniquement aux choses que j’ai vécues avec les autres réfugiés, parce que, en toute honnêteté, je me
sentirais très mal à l’aise pour dire ou commenter ce que je ne connais pas ou que je connais mal.

Je suis arrivé, après trente six mille et une péripéties, à « atterrir » à l’hôtel des Mille Collines le 14 avril 1994
dans l’après-midi. Aussitôt arrivé dans la chambre 211 qu’on m’a attribuée, j’ai pris le téléphone, j’ai appelé la
rédaction de RFI à Paris. Dieu a fait qu’au moment de mon appel Madeleine Mukamabano, par bonheur, était là dans la
salle de rédaction à Paris. Elle m’a demandé qui était réfugié à l’hôtel ? J’ai répondu que je ne savais pas parce
que je venais à peine d’arriver. Elle m’a cité quelques noms. Mais je ne savais vraiment pas qui était à l’hôtel. 

Elle m’a alors dit : « Est-ce que tu peux essayer de faire une liste de ces réfugiés et me la faxer ? Les confrères et
moi ici à Paris allons sensibiliser le gouvernement français, et à travers lui et avec lui sensibiliser l’ONU
et les gouvernements des autres puissances, pour une éventuelle évacuation des réfugiés de l’hôtel des Mille
Collines ». Les étrangers venaient alors d’être évacués quasi-totalement de Kigali et on refusait de prendre des
fugitifs rwandais sur les convois. J’ai accepté la mission.


Je suis allé taper à diverses portes, comme ça au hasard, ne sachant même pas comment j’allais être accueilli. J’ai
expliqué ma démarche et proposé qu’on tienne une réunion. Parmi les sept premières personnes avec lesquelles j’ai
tenu la première réunion dans ma chambre et qui m’ont aidé à mettre les idées au clair sur ce projet, je citerais
l’ancien président d’Ibuka, Jean-Bosco Rutagengwa. Ces personnes m’ont ensuite aidé à faire circuler l’information
parmi les réfugiés de l’hôtel et à mettre Paul Rusesabagina au courant. 

Tout l’après-midi et toute la nuit de ce jeudi 14 avril 1994, nous avons travaillé sans une seule seconde de repos,
sans même être sûr que nous allions avoir la chance d’être évacués. Paul Rusesabagina nous a ouvert la ligne fax qui
était dans le bureau de la direction au rez-de-chaussée. Nous avons faxé les listes à RFI. La dernière est partie le
lendemain, vendredi 15 avril 1994, à 7h15 du matin, avec des centaines de noms des réfugiés et nos familles, ainsi
que les adresses et autres contacts possibles de parents, amis ou connaissances qui pouvaient être à même de nous
accueillir chez eux une fois à l’étranger. 

J’étais très très fatigué même pour me réjouir de l’arrivée de ma famille ce jour-là, évacuée de chez nous par le major
Cyiza Augustin, ce brave homme, intègre, franc, honnête, courageux, dévoué, intelligent … que les méchants ont
ignominieusement enlevé et assassiné récemment.

A RFI à Paris, Madeleine elle-même et ses collègues de travail s’étaient organisés de façon que le contact est
resté régulier et permanent par téléphone et par fax. Une jeune fille du nom d’Inès, du reste que je n’avais jamais
vue auparavant, m’a été envoyée par ses parents et m’a apporté une assistance inestimable à mettre de l’ordre dans
les listes. 

A partir de cet instant, les réfugiés de l’hôtel devaient téléphoner et envoyer des fax à ces parents, amis ou
connaissances et les mettre au courant de ce que nous étions en train d’envisager. Personnellement, je n’ai payé
aucun franc pour ce travail, et à ma connaissance, personne n’a payé pour les téléphones et les fax que nous avons
envoyés, ou pour les fax que nous avons reçus. A la suite de ces actions, l’hôtel des Milles Collines a été appelé
par RTLM « Indili y’Inyenzi », c’est- à -dire « Nid de Cafards ».

Dans la suite, nous avons tenu beaucoup d’autres réunions informelles, dans ma chambre ou dans d’autres différentes
chambres, pour rédiger des fax, notamment à l’intention des grands de ce monde. Mr François-Xavier Nsanzuwera, parce
qu’il réfléchissait beaucoup plus rapidement que nous les autres, est devenu, de facto, notre rédacteur. Au moment où
nous nous en étions encore aux salamalecs, lui avait déjà accouché des paragraphes sur le papier et généralement nous
ne faisions qu’apporter quelques petits plus à son travail. Pour les nombreux fax que nous avons envoyés, nous n’avons
payé aucun franc. Chaque fois, le bureau de Paul Rusesabagina était ouvert pour nous, lui-même était
toujours là, disponible pour nous.

Durant près de deux semaines après mon arrivée à l’hôtel des Mille Collines, j’ai tous les jours utilisé le
téléphone de ma chambre pour appeler des confrères journalistes que je connaissais à l’étranger. Je n’ai payé
aucun franc. Puis les Télécoms rwandais ont coupé les téléphones de l’hôtel. Nous ne pouvions communiquer
qu’entre chambres, mais pas avec l’extérieur.
 
Le 26 avril 1994, les lignes ont été rétablies. Je l’ai su quand de nombreux réfugiés m’ont appelé dans ma chambre
pour, excités, me dire : « Thomas, les téléphones fonctionnent à nouveau. Rappelles tes amis de RFI ». Je
l’ai fait. De ma chambre. Pour dire que nous étions encore en vie, mais hypothétiquement. Puis les journalistes m’ont
dit : « Est-ce qu’on peut faire une interview avec toi ? Parce qu’on ne sait pas ce qui se passe au Rwanda. Est-ce
que les massacres continuent ? Est-ce que la guerre continue ? ». 

En effet, les seuls journalistes qui travaillaient à Kigali et qui pouvaient le faire, c’était uniquement ceux de RTLM,
de Radio Rwanda et des autres média reconnus aujourd’hui comme ayant été les « média de la haine ». Il n’y avait
aucun journaliste international à Kigali. 

J’ai alors mesuré quelles pouvaient être les conséquences de cette interview. Avant d’accepter de la faire, j’ai pris
quelques temps pour en discuter avec ma femme, et ensuite avec d’autres réfugiés. L’avis général a été : « Fais-là.
De toute façon, au point où nous en sommes, nous n’avons rien à perdre ! ». J’ai rappelé à Paris et j’ai donné
l’interview. La journaliste qui l’a prise est Corinne Manjou. L’interview est passée sur les antennes non
seulement de RFI mais aussi de plusieurs autres radios. 

A partir de cet instant, je suis devenu l’homme le plus recherché de l’hôtel des Mille Collines. Pour la simple
raison que j’avais, en particulier, décrit comment les FAR perdaient du terrain, comment le FPR gagnait, et ce que le
FPR occupait déjà dans la capitale comme terrain, et parce que dans cette interview j’ai regretté que le FPR
n’avançait pas assez rapidement pour mettre fin au cauchemar de quelques rares survivants encore en vie. Dace
Des tueurs ont été envoyés pour m’exécuter. Ca n’a pas marché. Paul ne m’a pas jeté à la porte. L’armée a alors
réellement décidé de bombarder l’hôtel. 

La situation était telle que certains de mes amis d’infortune, réfugiés comme moi, en sont arrivés à
m’appeler dans ma chambre pour m’insulter, me qualifiant d’irresponsable. Mais Paul Rusesabagina m’a appelé dans sa
suite et m’a intimé l’ordre de ne pas bouger de l’hôtel. Il m’a dit qu’il était en contact avec le général Dallaire sur
cette menace. Le capitaine sénégalais Mbaye Diagne, ce brave mort en héros, m’a tenu le même discours. Ils m’ont
dit d’enlever le numéro de ma chambre. Par la suite, le lieutenant-colonel Laurent Munyakazi est venu en personne
dire à Paul Rusesabagina : « Nje gushaka iyo mbwa Kamilindi », autrement dit « je viens chercher ce chien de Kamilindi
». Paul Rusesabagina ne m’a pas livré. Il a négocié avec lui deux heures durant. Il lui a offert des choses.
Pourtant, ce Paul Rusesabagina qui m’a ainsi acheté, je ne l’ai vu pour la première fois qu’à l’hôtel des Mille
Collines une fois que j’y ai pris refuge. Je ne l’ai jamais connu avant. Lui non plus ne me connaissais pas avant Mille
Collines. Et je crois que je serais resté anonyme pour lui si je n’avais pas donné autant de tournmants à autant de
monde. Mais il m’a acheté, et acheté sans savoir qui réellement j’étais, sinon qu’un jeune homme, un tout jeune
journaliste.

A la suite de toutes ces menaces, qui se sont conclues par le tir d’un boulet de canon sur l’hôtel, heureusement sans
faire de victime ni de blessé, Mille Collines a été déclaré propriété des Nations-Unies. Un drapeau de l’ONU a été
hissé au sommet de l’hôtel et deux véhicules blindés de la MINUAR ont commencé à y stationner.

Quand l’eau a été coupée dans la capitale, nous avons bu l’eau de la piscine de l’hôtel des Mille Collines. Quand
nous l’avons épuisée, je ne sais pas comment Paul a pu avoir un camion citerne, et chaque jour il est allé nous
chercher de l’eau. Je ne sais pas où il la puisait, mais le fait est que le camion nous a approvisionnés tous les
jours. 

Quand l’électricité est elle-même devenue un grand problème à Kigali, les génératrices (groupes électrogènes) de
l’hôtel ont toujours fonctionné pour nous. Nous avons pu faire la cuisine. Nous avons pu suivre à la télévision la
cérémonie d’installation du président Nelson Mandela. Nous n’avons payé aucun franc pour l’électricité de l’hôtel que
nous avons consommée ni pour le carburant des génératrices. Et durant tout le temps que j’ai été réfugié aux Mille
Collines, je n’ai vu personne parmi les réfugiés faire la cuisine au charbon comme de coutume dans de nombreuses
familles dans la capitale.

Le 3 mai 1994, en fin de matinée, deux Casques Bleus ont tapé violemment à la porte de ma chambre. Ils nous ont dit
de descendre en catastrophe avec nos effets. Quand nous sommes arrivés dans le lobby ma famille et moi, il y avait
foule et d’autres soldats de la MINUAR étaient en train de lire des noms sur une liste, dont les miens, ceux de ma
femme et de notre  petite fille. Ils nous ont fait monter sur des camions de l’ONU, et nous sommes partis. Paul
Rusesabagina ne nous a jamais retenus pour nous faire payer quoi que ce soit avant de quitter l’hôtel. A la fin de la
journée, nous sommes revenus à l’hôtel dans les circonstances que plus d’un connaissent.

Durant tout le temps que ma famille et moi avons été réfugiés à l’hôtel des Mille Collines, nous n’avons payé
rien du tout. Ni pour la chambre, ni pour la nourriture, ni pour l’eau, ni pour l’électricité, ni pour les téléphones
et les fax que j’ai continué à utiliser jusqu’à mon évacuation le 29 mai 1994 sur Kabuga dans la zone du FPR.
Il est vrai qu’au milieu de ce mois de mai 1994, un des employés de l’hôtel m’a apporté une facture dans ma
chambre. La somme était colossale. Il m’a expliqué qu’il s’agissait simplement d’une reconnaissance de dette. Mais
j’étais très préoccupé par la question de savoir comment j’allais, si je survivais, travailler éternellement pour
payer cette dette. Nous en avons discuté entre refugiés et nous avons su par la suite que « Sabena ou l’ONU allaient
tout prendre en charge ». A la fin, et ça avant même notre retour dans la capitale, j’ai effectivement appris comme
tous les autres que Sabena avait payé tous nos frais de l’hôtel des Mille Collines : des millions.

Voilà mon humble témoignage. 

Je reste à la disposition de quiconque voudra des éclaircissements. Mais de grâce, n’entrons pas dans les
polémiques inutiles. Les faits parlant d’eux-mêmes, je propose que nous nous en tenions uniquement aux faits. Cela
nous évitera de galvauder la vérité. 

D’autre part, n’ayant pas la qualité d’ubiquité, j’invite les autres réfugiés de l’hôtel des Mille Collines qui le
veulent à faire leurs propres témoignages. C’est d’ailleurs une façon de restituer l’histoire, mieux la mémoire. Qui
oublie revit ce qu’il a vécu.

En conclusion, les réfugiés de l’hôtel des Mille Collines étions tous vivants quand le FPR a mis fin au génocide des
Tutsis du Rwanda. Personne n’a été tué, blessé, battu, torturé, expulsé ou extrait de l’hôtel tout le temps que
nous y étions réfugiés. Paul Rusesabagina est parvenu à faire l’impossible pour préserver nos vies au moment où
d’autres étaient en train de massacrer leurs propres enfants, leurs propres femmes, et que sais-je encore.
Qu’est-ce que nous étions pour Paul Rusesabagina ? Bien peu d’entre nous étaient peut-être ses amis ou proches parents.
Mais nous ne l’étions pas tous, tous les 1.200 et plus qui sommes passés par l’hôtel des Mille Collines au moment où
il en avait les rennes en main.

Enfin, si l’hôtel des Mille Collines est devenu mondialement connu, je dirais meme célébrissime, et si nous
tous ses réfugiés avons été préservés, beaucoup de personnes y ont absolument contribué. Paul Rusesabagina
n’était heureusement pas seul. Justement, que dire du rôle de Madeleine Mukamabano ? Une très très petite poignée de
gens le savent et l’apprécient. Nous étions tous vivants à la fin du cauchemar, c’est le plus grand essentiel. Et
merci infiniment pour tous ces anonymes qui y ont contribué de pres ou de loin. Que Paul Rusesabagina soit leur
porte-drapeau, ce n’est que le commencement d’un processus qui les fera connaître. Ca aussi ça compte, non !

Thomas Kamilindi