Boniface Rucagu devant les juridictions Gacaca


Jeudi le 17 mars 2005, dans le district de Nyamugali, secteur Nemba de la Province de Ruhengeri s'est tenue une réunion des Juridictions Gacaca. Ces juridictions ont été mises en place en 2001 afin d'accélérer les procès sur le génocide de 1994.
 
Cette réunion a connu la présence du préfet de la Province de Ruhengeri, Monsieur Rucagu Boniface, qui devait s'expliquer sur sa mise en cause par certaines personnes de son implication dans le génocide de 1994.


M. Rucagu Boniface Préfet de Ruhengeri.
Devant un public qui était venu nombreux, M. Rucagu Boniface a d'abord mentionné que le but de sa venue dans son district natal est de prendre le devant en dévoilant la vérité de tout ce qu'il a vu et vécu pendant la douloureuse période qu'a traversée notre pays et surtout d'aider la population à dire toute la vérité sans peur.
 
Il a révélé que pendant la période de guerre, il avait été élu député à l'Assemblée Nationale pour le compte du MRND après avoir exercé les fonctions de sous-préfet à Ruhengeri. Pendant cette période, il vivait à Nyamugali, mais travaillait à Kigali. Il a quitté Nyamugali en février 1993 lors de l'attaque du FPR-Inkotanyi du 08 Février 1993.
 
A Nyamugali, M. Rucagu Boniface a déclaré qu'il vivait avec un certain Kajuga Robert qui était Président des Interahamwe. En tant rucagu qu'une autorité au rang de Député, Rucagu révèle qu'il ne manquait pas souvent de s'entretenir avec Kajuga, le Président des Interahamwe, et qu'il ne cessait pas de lui montrer les méfaits de leurs actions.
 
En 1993, M. Rucagu affirme qu'il a écrit aux associations des droits de l'homme pour dénoncer les méfaits du pouvoir dit d' " Akazu ". Il souligne qu'il n'y voyait même aucun intérêt surtout qu'après il a été écarté définitivement.
Pendant qu'il était au CND (Conseil National de Développement) , Rucagu affirme avoir dit à Nzirorera, alors Secrétaire Exécutif du MRND, que la Communauté Internationale ne cesse de dénoncer les massacres de la population tutsi au Rwanda, mais comme réponse Nzirorera dira que " La Communauté Internationale arrivera à comprendre qu'elle s'est trompée " déclare Rucagu.
Selon lui, après l'installation du Gouvernement dit d' " Abatabazi " il a écrit au Président Sindikubwabo Théodore en dénonçant le mal, malheureusement, il n'a pas été entendu. Pendant que les combats s'intensifiaient, Rucagu a pris la décision de se réfugier en passant par Gitarama, Ngororero, Nyundo, Kibuye jusqu'à Cyangugu.
 
Environ 60 Tutsi, sauvés par Rucagu
Rucagu affirme en outre que pendant la période des atrocités, il a pu sauver beaucoup de tutsis qu'il estime à environ 60 personnes. Il cite par exemple ; la famille de Léonard Kabasha avec 11 enfants, qui est en vie, la famille du Père de Patrick Mazimpaka (ancien Ministre et actuel Vice Président de la Commission de l'Union Africaine) et bien d'autres. Il affirme avoir même payé de sa poche une somme d'argent pour essayer de calmer les Interahamwe qui voulaient exterminer les tutsis à tout prix.
 
Rucagu six fois emprisonné après le génocide
Après la prise du pouvoir par le FPR Inkotanyi M. Rucagu a écrit une lettre au nouveau gouvernement de l'union nationale pour le remercier et surtout lui témoigner sa disponibilité de répondre de ses actes au cas où il serait mis en cause. C'est ainsi qu'il a été emprisonné du 15 septembre 1994 au 16 février 1995. Après diverses enquêtes, il a été reconnu non coupable, précise-il.
Toutefois, poursuit Rucagu, il a été encore emprisonné cinq (5) fois, à cause de certaines personnes mal intentionnées et jalouses de sa popularité. Elles avançaient, selon lui, des colonnes à son égard mais toutes les enquêtes ont révélé son innocence, insiste-t-il. Parlant des conséquences du génocide, le préfet Rucagu précise qu'il a perdu sa fille aînée, étudiante au Campus de Nyakinama (à Ruhengeri) en deuxième licence. Celle-ci a été tuée en 1994 à Butare, alors qu'elle voulait fréquenter la bibliothèque de l'UNR.
En clôturant son témoignage, le préfet Rucagu Boniface a demandé à tout le monde de dire toute la vérité sur ce qu'ils ont vu, vécu et fait pendant le génocide de 1994. Il a invité les Interahamwe et ex-militants du MRND de témoigner sur tout ce qu'ils ont fait et vu et de révéler l'origine des instructions. Enfin, il a appelé tous les Hutus à demander pardon aux tutsis, puisque ceux-là qui ont commis des crimes l'ont fait en leur nom.
 
Rucagu accusé d'implication au génocide
Après ces témoignages de Monsieur le Préfet Rucagu Boniface, le public a suivi encore des témoignages venant des diverses personnes. La première à prendre le micro était Madame Mukankwaya Julienne. Celle-ci dira qu'elle y a été réfugiée avec d'autres, lors de l'attaque du FPR à Ruhengeri en 1991. Selon elle, dans l'ancienne commune de Nyamugali,, secteur Nemba (village natal du préfet Rucagu) ils ont été accueillis par l'ancien député Rucagu qui a même amené du lait pour leurs enfants. C'est après qu'ils ont commencé à inventorier parmi eux des gens dit " Ibyitso " (traîres) à cette époque. Madame Julienne précise que le premier à être victime fut Monsieur Kabasha Sostène, suivi par Kabirigi Emmanuel qui était agronome, Ruzabu Ammini, Nizeyimana et d'autres. Les gens étaient sérieusement tabassés et Nizeyimana en est mort.
Ces déplacés étaient maltraités par le Bourgmestre de Nyamugali qui était en concertation souvent avec le député Rucagu Boniface.
En effet, au cours de cette période, les paysans n'étaient pas autorisés de venir visiter ces déplacés, affirme Julienne.
Un temps après, Sostène et sa famille ont été tués et deux semaines après, Kabirigi et sa famille ont été emmenés à une destination inconnue " seuls ceux-là qui les ont emmenés pourront apporter des éclaircissements sur leur sort ", conclut Madame Mukankwaya Julienne.
Pour Madame Vuganeza Rehema, lors de leur fuite en 1991, ils voulaient aller à Kigali mais les autorités les ont obligés de se réfugier à Nyamugali. Après ils ont été accueillis par le Bourgmestre et le député Rucagu. Ces derniers ont organisé une réunion dans le bureau du Bourgmestre, aussitôt, ils ont commencé à chercher " ibyitso " traîtres parmi les hommes et ils les ont violemment traités jusqu'à ce que Nizeyimana (Oncle maternel de Rehema) soit mort, les autres furent jetés en prison pour être tués après.
Selon cette dernière, ils étaient sérieusement maltraités quand ils exprimaient le souhait de visiter ces détenus.
" J'affirme que tout cela était le résultat de cette réunion entre le député Rucagu et le Bourgmestre de Nyamugali " précise Rehema en concluant.
Quant à Ntirugirimbabazi Pacifique, habitant de Nyamugali, à partir de 1992, son oncle paternel, M.Kabeza, a été accusé de sorcellerie qu' il aurait tué quatre personnes parmi lesquelles figurait un petit frère du Préfet Rucagu.
Il a été fortement tabassé et emprisonné à Kirambo. Lors du procès, il a été acquitté. En 1993 Kabeza et sa famille ont échappé à la mort alors que des Interahamwe en provenance de chez l'ancien député Rucagu voulaient les tuer après avoir massacré la famille de Rugerinyange.
La famille Kabeza s'est enfuie à Gitarama, mais de son retour à Nyarutovu, elle a été massacrée.
" Après avoir tué, tous les Interahamwe de Nyamugali se rassemblaient chez le Préfet Rucagu pour prendre un verre, chanter et danser " précise Ntirugirimbabazi avec une grande colère.
Enfin, faut-il souligner que les juges de Gacaca prononceront le jugement après avoir analysé les témoignages de part et d'autre.

Namukunzi Chantal